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Préface

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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.

La création, puis l’évolution et enfin l’épanouissement de la Côte d’Ivoire se présentent sous un jour bien singulier pour ceux qui s’intéressent à la genèse des mouvements nationalistes. L’entité ivoirienne porte en effet la marque de la bourgeoisie terrienne, l’empreinte, prédominante jusqu’à ce jour, des gros planteurs qui ont façonné la société ivoirienne. On se trouve donc, de toute évidence, devant un phénomène historique exceptionnel.
Certes, la lutte anti-coloniale organisée, à l’échelle territoriale, fut bien courte en Côte-d’Ivoire. La période de conquête mise à part, elle s’étend pratiquement de la création du Syndicat Agricole Africain (S.A.A.) en 1944, à la collaboration des dirigeants du mouvement, à partir de 1950, avec le pouvoir métropolitain. Il n’en reste pas moins qu’aucun autre mouvement anti-colonial - du grec du début du XIXe siècle à l’angolais d’hier, en passant par le syrien ou le malien - n’a été animé, à notre connaissance, de façon aussi tangible, par des propriétaires fonciers. Partout ailleurs, la lutte contre le pouvoir étranger fut dirigé par des lettrés, des intellectuels, certes avides de dignité, mais aussi et surtout désireux d’accéder au pouvoir, c’est-à-dire de s’assurer le monopole de leur lebensraum administratif ou économique. En Côte d’Ivoire, l’agriculture spéculative a constitué l’essentiel de l’espace vital que M. Houphouët et ses compagnons ont cherché et réussi à conquérir en sacrifiant les espérances des autres couches sociales.
Autre phénomène intéressant, le caractère nettement ambivalent de cette grosse bourgeoisie terrienne d’un genre nouveau. Elle collabore, cinq ou six années durant, avec le Parti communiste français de façon apparemment quasi inconditionnelle. D’aucuns s’étonnent de voir Houphouët, son chef de file, homme parfaitement conscient pourtant des intérêts de son groupe social, fréquenter les cours de marxisme : mieux, faisant preuve d’un zèle peu commun, non seulement il participe assidûment aux réunions du Groupe d’Études Communistes de Treichville, mais va jusqu’à reprocher, en 1949, à une avocate progressiste [1] de s’obstiner à ne pas y assister.
Comment expliquer si l’on s’en tient à un point de vue strictement de classe, une telle coopération entre les éléments sans doute les plus conscients, d’une couche ultra-réactionnaire par définition, et l’avant-garde, toujours par définition, du prolétariat français ? Comment imaginer également un P.C.F. acceptant une alliance tellement contre-nature à première vue ?
Cette contradiction peut s’expliquer dans une très large mesure.
En effet, depuis la Révolution d’octobre, l’adage qui veut que « les ennemis de nos ennemis sont nos amis », a constitué l’un des fondements de la stratégie des dirigeants des mouvements nationalistes. De Sun Yat Sen et Tchang Kai Tchek - jusqu’à ce que le P.C. chinois apparaisse comme un danger mortel pour la bourgeoisie naissante - à Neto, en passant par Gamal Abdel Nasser et son socialisme, les dirigeants des mouvements nationalistes ont souvent collaboré avec leurs partis communistes vagissants et recherché l’appui diplomatique, financier ou militaire de l’Union Soviétique. Somme toute Félix Houphouët a adopté - à quelques nuances troublantes près, analysées plus loin - une attitude similaire. Il l’a fait d’autant plus facilement qu’il n’existait pas la moindre trace d’organisation communiste indigène, donc de danger.
Quand au P.C.F., dans les années qui suivirent la seconde guerre mondiale comme aujourd’hui, son but stratégique fut - et reste - la défense de l’Union Soviétique, « bastion du socialisme ». D’où la nécessité de s’allier avec le diable - les propriétaires fonciers ivoiriens en l’occurrence - pour affaiblir les adversaires potentiels de l’U.R.S.S. Mais dans le cadre d’une hiérarchie rigoureuse : la lutte contre l’impérialisme américain ayant la priorité absolue sur celle menée contre le colonialisme français. Le P.C.F. s’abstiendra ainsi souvent d’attaquer les positions françaises partout où il craindra de faire directement ou indirectement le jeu des États-Unis d’Amérique. A ces deux caractéristiques fondamentales de la politique du Parti communiste français en Afrique noire, il convient d’en ajouter une troisième : l’ignorance stupéfiante de la réalité africaine de M. Raymond Barbé, alors responsable du P.C.F. pour cette région. A ma connaissance, il n’a été dépassé dans le domaine des impairs et des erreurs d’appréciation que par M. Élie Mignot, son collègue chargé des problèmes arabes, et dont le dogmatisme primaire - il s’agit d’un euphémisme - laisse pantois.
Pour compléter le tableau de la coopération P.C.F.-Houphouët, il faudrait prendre en considération un dernier paramètre. La phrase-couperet de Marx et d’Engels - « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire des luttes de classes » - paraît trop manichéenne dans un contexte africain. Il convient en fait sans en exagérer pour autant l’importance, de prendre en compte le fait ethnique avec son contenu ésotérique. Ce facteur constitue sans conteste un pôle tiers, déviant, perturbateur, qui rend un peu floue la notion traditionnelle de classes.
Quelle que soit l’importance respective de ces différents facteurs, un fait reste acquis : les planteurs constitueront la locomotive de la lutte anti-coloniale. Cette spécificité ainsi que l’existence d’un colonat métropolitain développé dans le secteur primaire mise à part, les autres manifestations de la colonisation n’ont rien de bien original.
La bourgeoisie terrienne alliée à la naissance du P.C. français, effectuera ensuite un virage de 180° et cherchera un modus vivendi avec la métropole pour préserver son hégémonie.
Au lendemain de l’indépendance, soutenue par Paris en dépit de divergences certaines, la classe des planteurs imposera son pouvoir exclusif à l’ensemble de la Côte d’Ivoire, avant de se rendre compte, en 1964-1965, de la nécessité de le partager avec les autres composantes de l’élite du pays, tout en gardant la direction.
C’est ce leadership qui se trouve contesté aujourd’hui.

Notes

[1Voir Annexe I.

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