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Les complots

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  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.

L’exploitation du fétiche

Les fameux “complots” qui ont empoisonné l’atmosphère durant les premiers pas de la Côte d’Ivoire sur la scène internationale, se placent dans ce contexte.
Avant même l’accession à l’indépendance de la Côte d’Ivoire, les dirigeants de la bourgeoisie terrienne avaient commencé à prendre conscience des dangers susceptibles de menacer leur situation hégémonique au sein de la société ivoirienne.
Certes l’intelligentsia comme les “bourgeois d’argent” [1] avaient soutenu à fond la lutte de M. Houphouët-Boigny contre la fédération primaire africaine et pour la création de plusieurs États au sein de l’ancienne A.O.F., et surtout de l’État ivoirien.
Les trois composantes de l’élite, c’est-à-dire de la bourgeoisie ivoirienne, s’étaient montrées résolument “nationalistes”. Toutes trois n’avaient pas caché leur hostilité, quoique à des degrés divers, au maintien, sous une forme quelconque, de la Fédération de l’Ouest Africain. Seuls les étudiants, mus par la générosité et l’idéologie, s’étaient opposés et s’opposent encore au processus de “balkanisation”.
Donc, l’ensemble de l’élite se montrait favorable à la préservation du monopole du gâteau national. Jusque-là rien d’anormal, bien au contraire.
Mais bientôt, de prétendus complots, destinés soi-disant à l’assassinat de M. Houphouët-Boigny, viendront à point nommé et serviront à l’élimination de la scène politique des différentes fractions de la bourgeoisie ivoirienne, susceptible de défier, voire de menacer le pouvoir des planteurs.
L’environnement tribal, ésotérique, fétichiste, maraboutiste, etc. de ces “complots” comme les ambitions personnelles et les manœuvres d’un Philippe Yacé par exemple, ne peuvent masquer leur caractère de classe.
Sinon comment expliquer que s’y trouvent impliqués les chefs de file de la bourgeoisie libérale et de l’intelligentsia à l’exclusion de dirigeants de la bourgeoisie terrienne ? Il ne peut s’agir d’une simple coïncidence.
Avant d’entrer dans le détail des trois “complots” et de tenter d’en démonter le mécanisme de classe, il convient de clarifier quelque peu le problème du fétiche, phénomène omniprésent qui fait partie de la tradition africaine et qui sera utilisé chaque fois comme preuve des tentations criminelles des inculpés, c’est-à-dire des concurrents potentiels des planteurs.
L’explication scientifique en a été donnée par le Dr Claver, éminent neuro-psychiatre de l’hôpital central d’Abidjan :
« Notre philosophie cosmogonique est bien spéciale, disait-il… Chez nous tous les événements de la vie quotidienne… ne viennent pas de l’homme mais des forces extérieures à lui. On ne réussit pas parce qu’on a travaillé, mais parce qu’on a su s’assurer la bienveillance des esprits… Dans la vie pratique, l’effort personnel, le mérite par l’effort est peu valorisé ; on pense et on recherche une aide extérieure, une intervention… ». [2]
Le contenu technique, pratique du problème, le président Houphouët-Boigny l’exposera en public comme explication et commentaire du “suicide” de Boka. [3] En voici des extraits publiés par “Abidjan-Matin” du 14 avril 1964.
« Beaucoup parlent des fétiches sans les connaître, déclare d’emblée le Président, beaucoup de gens parlent d’animisme sans savoir… Le fétiche, la plupart du temps nos frères de la Côte ne le connaissent pas. Ce sont des hommes du Centre et du Nord qui viennent donner le fétiche à la basse côte… nous avons, dit-il, pour tous ceux qui sont initiés comme moi, le fétiche dit mâle et le fétiche dit femelle. Le mâle a derrière lui le poison, la femelle a derrière elle le contre-poison. Vous comprendrez les raisons pour lesquelles quand des jeunes gens s’amusent à rechercher le fétiche contre moi, j’ai toujours souri, méprisé cela. Ils sont incapables de m’avoir par le fétiche. (Applaudissements très nourris). »
Donc il ne s’agit pas d’un simple scapulaire ou d’une médaille à l’effigie de Sainte Thérèse de Lisieux.
On retrouve d’ailleurs le fétiche partout, dans la vie courante, en Côte d’Ivoire [4]. Ainsi, dans les écoles « parmi les élèves possesseurs de “gbass”, il y a la catégorie de ceux pour qui le fétiche constitue l’essentiel de leurs chances de succès » [5]. Dans le domaine du sport ?… « Chaque club de football a son féticheur » [6], quoique Étoukan Daniel, gardien de but du stade d’Abidjan considère - en 1974 - que « l’apport du fétiche est très relatif ». En 1959, à Kirinjabo, en pays agni, on avait brandi la menace du fétiche pour dissuader les électeurs d’aller aux urnes [7]. On pourrait multiplier faits et références à l’infini. On se trouve donc devant un phénomène normal de société, un trait indubitable de civilisation qu’on ne peut, qu’on ne doit ignorer.
D’autant que les décès par poison ne représentent nullement une vue de l’esprit. Mme Claude Gérard, proche de M. Houphouët-Boigny et de Ouezzin Coulibaly, laisse entendre que ce dernier, mort en septembre 1958 à l’hôpital Saint-Antoine à Paris, aurait été victime d’un empoisonnement criminel.
Plus près de nous, les incidents qui ont eu lieu en juin 1970, aux funérailles du lieutenant de gendarmerie Roger François N’Dia, mort à l’hôpital Claude Bernard à Paris, ont confirmé dans l’esprit de tous ses amis et parents qu’il avait bien été empoisonné.
Enfin des médecins ivoiriens expliquent que les symptômes de l’empoisonnement au fiel de caïman ne se différencient guère de ceux de la leucémie…
On comprend dès lors le recours systématique aux explications fétichistes et au poison pour faire admettre, par l’opinion publique, la culpabilité d’éventuels inculpés…

L’élimination du champion de la néo-bourgeoisie


La première des victimes sera Jean-Baptiste Mockey. Jusque là le plus proche, le plus fidèle, le plus capable des compagnons de M. Houphouët-Boigny, il a le tort de ne pas appartenir à la bourgeoisie terrienne.
Au début de 1959, M. Mockey est au faîte des honneurs. Héros de la lutte anti-coloniale, emprisonné de longs mois durant à la suite des événements sanglants de Treichville, pharmacien, il a dix ans de moins que le leader ivoirien et sa confiance totale. Ce dernier l’avait amené avec lui à Paris comme chef de son secrétariat quand il était devenu ministre de la IVe République. Vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur de la Côte d’Ivoire, maire de Grand-Bassam, J.B. Mockey est secrétaire administratif du P.D.C.I.
En cette année cruciale, le pays - ou du moins ses élites - bouillonne, car le pouvoir et ses délices paraissent à portée de la main.
Ainsi, les jeunes intellectuels, nous l’avons relevé déjà, désirent avoir voix au chapitre. Que demandent ces jeunes diplômés de 30 ans qui sont chirurgiens - et non “médecins africains” - comme Amadou Koné, avocats comme Jean Banny et Ernest Boka, professeur comme Joachim Bony ? Ils veulent, nous l’avons relevé également, être consultés, entendus sinon écoutés. Cette demande formulée lors du congrès de la J.R.D.A.C.I. [8] sera perçue comme une prétention, comme une menace par la caste des planteurs.
Fin mars 1959, au IIIe congrès du P.D.C.I., deuxième alerte, plus grave encore, dans la mesure où l’outil qu’est le Parti, risque d’échapper à l’emprise de la vieille garde. En effet quelques dirigeants - dont Djessou Loubo et Bocoum - demandent l’élection du secrétaire général au scrutin secret. Il y a un flottement. Des séances sont reportées. Un vent de fronde souffle, semble-t-il, sur le Parti. Celui-ci ne donne plus l’impression d’être un instrument docile entre les mains de M. Houphouët-Boigny. Fait indéniable en tout cas, M. Denise, proche parent de M. Houphouët-Boigny, secrétaire général du P.D.C.I. depuis 1946, est remplacé à ce poste par Jean-Baptiste Mockey, jusque-là secrétaire administratif du Parti, tandis que les jeunes entrent dans les organismes dirigeants.

Le nouveau Bureau Politique du P.D.C.I est formé de :

Président d’honneur : M. Félix Houphouët-Boigny.
Secrétaire général : M. Jean-Baptiste Mockey.
Secrétaire général adjoint : M. Philippe Yacé.
Conseillers techniques sur le plan politique : MM. Auguste Denise et Koné Amadou.
Secrétaire à l’organisation : M. Coffi Gadeau.
Trésorier général : M. Mamadou Coulibaly.
Trésorier général adjoint : M. Aoussou Coffi.
Secrétaire aux Affaires administratives : M. Konan Kangah.
Secrétaires à la presse : MM. Alliali Camille et Issa Bamba.
Secrétaire aux Affaires administratives : M. Bocoum Amadou.
Secrétaire à l’Éducation de la masse : M. Ekra Mathieu.
Membres : MM. Kacou Alcide et Gris Camille [9].

Jean-Baptiste Mockey, une fois élu, rend hommage à son prédécesseur M. Denise, se réfère en termes dithyrambiques à M. Houphouët-Boigny, et tient à assurer, avec un aplomb bien imprudent, que « les vieux militants… ont encore un rôle important à jouer » [10]. Le compte rendu publié par Fraternité du 24 avril 1959, relève que les militants ont « critiqué librement les erreurs, les fautes, les insuffisances » de l’ancienne direction. M. Houphouët-Boigny, quand à lui, cherche à nier la réalité, en insistant sur « la cinglante réponse » donnée par le Congrès à tous ceux qui « font répandre le bruit de l’existence d’un fossé entre le président du R.D.A. et la masse des militants, entre lui et la Jeunesse ardente et fière de notre beau pays ».
D’aucuns n’en considéreront pas moins, et à juste titre à mon avis, ce Congrès comme la rébellion contre « la vieille garde » R.D.A. Six ans plus tard, M. Houphouët-Boigny dira au IVe Congrès du P.D.C.I., que les travaux du Congrès de 1959 s’étaient déroulés « dans la précipitation… laissant libre cours aux intrigues, à la corruption et aux menées subversives ».
Les élections du 12 avril 1959 pour l’Assemblée législative se déroulent dans le calme. Sur 100 élus, 21 seulement sont nés en 1925 ou après cette date, et aucun d’entre eux n’appartient ou ne se réclame de la bourgeoisie terrienne qui a fait élire 21 des siens.
Mais cette consultation électorale met aussi en relief un fait particulièrement préoccupant pour le chef de l’État ivoirien : les électeurs obéissent à l’appel au boycott des élections lancé par le roi du Sanwi. Ainsi, dans la région d’Aboisso, seuls 3 202 électeurs sur 14 831 inscrits prennent part au vote. Pire, des dissidents annonceront bientôt, le 3 mai, la constitution d’un « gouvernement du Sanwi ». Pour l’organe du P.D.C.I., « les événements d’Aboisso… sont la conséquence du relâchement de la discipline au niveau supérieur de l’État ». C’est une critique directe de l’action de M. Mockey, ministre de l’Intérieur. Celui-ci, originaire de la région, essaie de parer le coup en publiant un violent article stigmatisant les événements du Sanwi.
Quoiqu’il en soit, dans le premier gouvernement de la République de Côte d’Ivoire formé fin avril 1959, M. Mockey reste ministre de l’Intérieur et les jeunes dirigeants du J.R.D.A.C.I. - MM. Koné, Banny, Boka, Donwahi - y entrent en force [11], comme ils avaient été élus à la direction du Parti. En somme, l’appareil du Parti est sinon contrôlé, du moins entre les mains de J.B. Mockey qui, en outre, appuyé une fois de plus par l’intelligentsia, détient un poste-clé dans l’exécutif. A mon sens, là se trouve la raison fondamentale de la disgrâce de Jean-Baptiste Mockey, le seul, à ce moment précis du devenir de la Côte d’Ivoire, à avoir, à l’échelle nationale, une envergure suffisante susceptible d’amener les planteurs à partager équitablement le gâteau ivoirien avec les autres fractions d’une bourgeoisie naissante, donc particulièrement avide.
Les événements iront très vite, puisque six mois après son triomphe au Congrès du P.D.C.I., Jean-Baptiste Mockey se trouvera dépouillé de tous ses pouvoirs au sein et du Parti et de l’exécutif. M. Houphouët-Boigny usera et abusera de l’argument fétichiste - à cause, je le répète de sa haute crédibilité au sein de la société ivoirienne dans son ensemble - pour accélérer l’élimination de ce compagnon loyal des mauvais jours.
Il n’est pas question ici de nier les tendances fétichistes de M. Houphouët-Boigny, sa croyance au fétiche, au pouvoir du fétiche. Il me le disait lui-même : « Le christianisme et l’Islam sont de simples vernis qui s’écaillent au moindre coup d’ongle pour laisser paraître notre fond fétichiste ». Et comme illustration de la véracité de sa thèse, il m’affirmait que s’il faisait fouiller Mgr Yago à la sortie du palais, on trouverait des fétiches dans ses poches !
Il n’est pas non plus question de sous-estimer l’importance de sa peur exagérée de la mort violente.
Il n’en reste pas moins qu’à mon avis, n’était sa volonté de réduire à l’impuissance le chef de file avéré de la néo-bourgeoisie, le leader ivoirien n’aurait pas fait preuve d’une telle crédulité. Au demeurant, le document [12] ci-après met bien en relief la fragilité des charges fétichistes retenues contre J.B. Mockey. Sa publication in extenso ici - et non en annexe - me paraît indispensable. Le voici :
« Conversations avec M. Jean-Baptiste Mockey, ancien ministre de l’Intérieur de la Côte d’Ivoire à la mairie de Grand-Bassam, les 10 et 15 novembre 1959.
« Au cours des conversations que j’ai eues avec lui M. Mockey m’a exposé les faits suivants :
« Dans la deuxième quinzaine du mois de juillet 1959, à Paris, M. Mockey rend visite à M. Houphouët-Boigny. Ce dernier lui dit avoir le regret de constater qu’il est trahi par son entourage. M. Mockey fait remarquer que cet entourage, bien que très nombreux, peut se résumer, en dernière analyse à MM. Djibo Sounkalo, Ladji Sidibe, et à lui-même. M. Houphouët-Boigny se déclare d’accord avec cette énumération restrictive et précise que la « trahison » de son entourage, ainsi définie, s’avère grave : des fétiches malveillants auraient été découverts en effet dans sa demeure de Yamassoukro, notamment une tête de chat avec, dans sa gueule, une corne de bœuf. On aurait également trouvé dans sa résidence parisienne, avenue Mac Mahon, et plus précisément dans la valise de Mme Houphouët-Boigny, un fétiche qui, selon les personnes compétentes qui l’avaient déchiffré, prouvait chez son ennemi le désir de le rendre d’abord impuissant, puis finalement de l’assassiner [13].
« Il faut remarquer que dans les conversations que Houphouët-Boigny a eues avec M. Mockey, il n’a jamais précisé quelle personne avait pu être l’auteur de cette action malveillante.
« Inquiet après cette conversation, M. Mockey prend immédiatement contact avec MM. Philippe Yacé, président de l’Assemblée Législative de Côte d’Ivoire, Ladji Sidibe, questeur de cette même Assemblée, et Djibo Sounkalo, Sénateur de la Communauté et Maire de la ville de Bouaké (Côte d’Ivoire), et leur résume sa conversation avec M. Houphouët-Boigny. Ces trois personnalités étaient déjà au courant des griefs articulés par le président Houphouët-Boigny.
« M. Mockey, qui devait rentrer à Abidjan dans la première semaine du mois d’août, se voit refuser son billet de passage par la Compagnie T.A.I. : le billet a été décommandé d’office, sur l’ordre de M. Houphouët-Boigny, la place étant déjà cédée à un autre personnage. Le lendemain, il est convoqué par M. Houphouët-Boigny dans sa résidence provisoire à l’hôtel Friedland. M. Houphouët-Boigny lui demande, prétextant de contacts politiques utiles à prendre avec MM. De Nattes et Debré, de rester à Paris. Le prétexte officiel de l’ajournement du départ de M. Mockey sera toutefois, demande M. Houphouët-Boigny, la maladie de M. Koné Amadou, ministre de la Santé de Côte d’Ivoire. M. Mockey s’incline.
« Trois jours plus tard, M. Mockey rend visite au président Yacé, 35, rue de Longchamp, à Neuilly-sur-Seine. Celui-ci le reçoit très froidement. M. Mockey demande au président Yacé qui rentre le lendemain, 6 août, à Abidjan, de communiquer à M. Houphouët-Boigny son désir de regagner Abidjan le plus tôt possible. Le lendemain de l’arrivée de M. Yacé à Abidjan, M. Mockey téléphone à Abidjan à M. Yacé et à M. Houphouët-Boigny qui autorise son retour.
« M. Mockey rentre donc à Abidjan le 11 août dans le même avion que M. Guéna, Haut-Commissaire en Côte d’Ivoire.
« Dès son arrivée, il prend immédiatement contact avec ses amis : le climat est plutôt inquiétant. On raconte à Abidjan, lui rapporte-t-on, qu’il s’est gravement disputé avec M. Houphouët-Boigny, qu’on a trouvé des fétiches dans les demeures de ces derniers, qu’on lui prête la décision d’un prétendu mouvement d’indépendance de la Côte d’Ivoire, qu’en outre, on a saisi une lettre du ministre de l’Intérieur de la Guinée à lui adressée (lettre dont ci-joint la photocopie), enfin que de façon générale il comploterait avec la Guinée et le Ghana.
« Ému, M. Mockey rend visite le soir même à M. Houphouët-Boigny et lui fait part de ces rumeurs. M. Houphouët-Boigny rétorque que ces rumeurs sont conformes à la vérité et demande le rappel immédiat à Abidjan de MM. Ladji Sidibe et Djibo Sounkalo.
« Dès leur retour, ces derniers rendent visite à M. Houphouët-Boigny. Celui-ci leur confie la mission de voir clair dans cette affaire en consultant les féticheurs à cet effet. Spontanément, Ladji Sidibe et Djibo Sounkalo répondent que s’il y a complot, il ne peut s’agir que d’un complot dirigé contre M. Mockey.
« Le 20 août, sans lien avec la mission qu’il a feint de confier aux deux personnalités ci-dessus, M. Houphouët-Boigny convoque dans la cour de sa résidence à Abidjan les groupes ethniques du R.D.A. Il leur communique dans le détail les faits relatés dans le premier paragraphe qui auraient été constatés et les griefs qu’il a contre leurs auteurs.
« Du 26 au 29 août a lieu à Abidjan le Congrès extraordinaire du R.D.A. A cette occasion, les présidents du Conseil des Républiques du Niger, de Haute-Volta et du Dahomey sont mis au courant de l’affaire par leur propres ressortissants en Côte d’Ivoire. Inquiets, ils demandent à M. Houphouët-Boigny de ne prendre aucune décision qui pourrait être très mal interprétée dans le monde occidental compte tenu de la nature des griefs, exclusivement fétichistes.
« Le 7 septembre, M. Houphouët-Boigny convoque M. Mockey en présence de M. Boubou Ama (N.D.L.R. : Boubou Hama), président de l’Assemblée Législative du Niger et de M. Yaméogo, Premier ministre de la Haute-Volta, et lui répète ce qu’il lui est reproché. M. Mockey nie formellement et déclare en outre que puisqu’il s’agit exclusivement de griefs d’ordre fétichiste, il désire être soumis à un sérieux examen par des personnalités compétentes en coutumes. Sans répondre, M. Houphouët-Boigny lui demande de sortir. Le lendemain après-midi, il exige de M. Mockey sa démission de ses fonctions de vice-Premier ministre et de ministre de l’Intérieur. M. Mockey ne lui remet aucune démission écrite mais accepte néanmoins verbalement. M. Houphouët-Boigny communique immédiatement après cet entretien la démission de M. Mockey au bureau politique et en Conseil des ministres [14].
« M. Houphouët-Boigny convoque M. Mockey le 31 octobre 1959 à Yamoussoukro. Il lui demande de venir accompagné de quelques amis de son choix afin d’assister aux débats de l’ensemble de l’affaire. Sont convoqués également : le bureau politique du P.D.C.I., une délégation des jeunes du R.D.A., certains ministres (Denise, Delafosse, Konan Kanga, Aoussou Koffi, Anoma, Koné Amadou), les délégations du R.D.A. de Treichville et d’Adjame et de nombreux chefs coutumiers. Cinq à six cents personnes sont ainsi présentes. La réunion a lieu à l’Hôtel de la Plantation, propriété de M. Houphouët-Boigny.
« M. Houphouët-Boigny lui-même arrive, lorsque tout le monde est réuni, avec dans sa voiture, Ladji Cisse (cousin de Mme Sidibé) condamné en 1959 même par le tribunal d’Abidjan à trois ans de prison et cinq ans d’interdiction de séjour, pour une escroquerie de huit cent mille francs, en liberté provisoire par appel suspensif.
« Ce Ladji Cisse sera le premier témoin entendu au cours de cette étonnante réunion publique où seront repris, toujours de façon aussi confuse, aussi floue, les faits qui sont la base de l’affaire.
« Le premier témoignage est donc celui de M. Ladji Cisse qui déclare à l’assemblée avoir conduit, à la demande de M. Mockey, la voiture de celui-ci dans laquelle serait également monté M. Djibo Sounkalo. Ce dernier, alors qu’ils faisaient route vers Yamassoukro, serait descendu à Toumodi laissant Ladji Cisse continuer seul la route avec M. Mockey. A Yamoussoukro, en la présence de Ladji Cisse, M. Mockey aurait enterré une tête de chat dans la demeure de M. Houphouët-Boigny.
« - M. Mockey récuse ce témoignage parce que mensonger, précisant avec preuves que tout d’abord à la date dite, il se trouvait ailleurs, et que d’autre part, sachant très bien conduire sa voiture et ayant de plus un chauffeur dévoué, si tant est qu’il eût eu les intentions qu’on lui prête, il n’aurait en aucun cas eu recours aux services de M. Cisse comme chauffeur et encore moins comme témoin d’une action répréhensible.
« 2e témoin. - M. Bamaro Ouattara, marabout arrêté trois jours avant par la police et amené à Yamoussoukro. Ce marabout est inculpé, sur dénonciation de sa propre femme, d’origine baoulée, d’avoir tué un chat et de l’avoir enterré avec la photo de M. Houphouët-Boigny dans ses boyaux, au cimetière de Treichville. Le frère de la femme confirme la dénonciation en précisant que ceci a été fait à la demande expresse de M. Mockey.
M. Bamaro Ouattara déclare n’avoir jamais connu M. Mockey. M. Houphouët-Boigny accuse alors publiquement son propre beau-frère, M. Abdoulaye Sow (frère de la première épouse de M. Houphouët-Boigny) d’avoir servi d’intermédiaire entre MM. Mockey et Bamaro Ouattara. Abdoulaye Sow répond qu’il a été contacté par Bamaro : ce dernier ayant rêvé que M. Mockey était enchaîné, conseillait à M. Mockey, conformément à la coutume un sacrifice, notamment : un mouton blanc, un chat, un drap blanc. M. Abdoulaye Sow va trouver M. Mockey, lui communique le rêve de Bamaro et lui conseille, même s’il ne croit pas aux sortilèges, comme il le lui affirme, de se conformer à la coutume. M. Mockey lui remet ainsi 5 000 francs.
« Tout ceci s’est passé deux mois avant la réunion en cours à Yamoussoukro comme le confirme Bamaro lui-même. Cependant, fait curieux, il résulte de divers témoignages, qu’on a trouvé dans le ventre du chat du cimetière de Treichville non seulement la photo de M. Houphouët-Boigny mais un « grigri » identique à celui qu’on rapporte avoir été trouvé dans la valise de Mme Houphouët-Boigny à Paris. Un marabout consulté à titre d’expert en fétiches explique qu’il ne s’agit pas en réalité d’un « grigri » mais d’un texte en caractères arabes, d’après laquelle il résulte que M. Mockey souhaite la mort rapide de M. Houphouët-Boigny ou pour le moins qu’il tombe gravement malade et impuissant afin qu’il puisse prendre sa place.
« 3e témoin. - Un marabout d’Anyama accusé par des indicateurs de police présents à la réunion de Yamoussoukro et qui affirment qu’il sait que M. Mockey complotait contre M. Houphouët-Boigny. Le marabout mis en cause affirme n’avoir jamais vu M. Mockey.
« En conclusion de la réunion, la parole est donnée à M. Mockey qui demande, étant donné la nature exclusivement fétichiste des griefs retenus contre lui, que ces griefs soient examinés et jugés selon les coutumes fétichistes et également selon les coutumes musulmanes par les personnalités les plus qualifiées. Tous les chefs coutumiers présents sont d’accord pour donner satisfaction à la demande de M. Mockey. M. Houphouët-Boigny refuse cependant carrément cette procédure et déclare que la décision sera prise par le bureau politique du P.D.C.I.
Le bureau politique du P.D.C.I. se réunit donc le 2 novembre, en l’absence de M. Mockey. Après les délibérations, celui-ci est convoqué pour prendre connaissance des décisions qui ont été prises : on exige sa démission du poste de secrétaire général et du bureau politique du parti. On exige également sa démission de sénateur de la Communauté. M. Mockey, sans donner aucune démission écrite, accepte néanmoins verbalement le principe de ces démissions. Les raisons qui sont données en explication à ces démissions sont, pour les deux premiers postes, que M. Mockey n’a plus la confiance du président du parti, et, pour les fonctions de sénateur, que M. Mockey ne doit plus avoir aucun contact avec l’extérieur en sa qualité de membre du parti.
« Le 3 novembre, M. Djibo Sounkalo est convoqué devant le bureau politique qui, évoquant les mêmes raisons lui demande sa démission de vice-président de l’Assemblée législative de la Côte d’Ivoire et de sénateur de la Communauté. M. Djibo s’incline et accepte verbalement. »
En guise de conclusion, l’interlocuteur de M. Jean-Baptiste Mockey et auteur de ce document, écrit :
« Il ressort de tout ce qui précède, que tout au long de cette affaire qui a coûté sa chute à M. Mockey, vice-Premier ministre, ministre de l’Intérieur, sénateur de la Communauté, secrétaire général du P.D.C.I. et membre du comité directeur, seuls ont été évoqués des faits d’ordre fétichiste, et ceci, de façon floue, par « on-dits » (à l’exception des témoins, personne ne paraît en effet avoir assisté à la découverte des fétiches).
« La lecture du seul document évoqué dans cette affaire, la lettre de M. Keita Fodeba, ministre de l’Intérieur de la Guinée, saisie par M. Houphouët-Boigny sur une personne rentrant de Guinée, qui ne comporte pas la moindre allusion politique mais, strictement privée, a uniquement trait à une affaire de succession, confirme bien qu’aucun grief sérieux fondé sur une attitude politique contraire à celle du gouvernement en fonction ne peut être reproché à M. Mockey.
« Il semble d’ailleurs que plusieurs mois avant que soient invoqués les faits reprochés à M. Mockey, plus exactement quatre ou cinq mois plus tôt, on pensait déjà à l’éliminer de ses fonctions [15]. C’est ce qui résulte de la lettre adressée par Mlle Christiane Wilt, nièce de M. Wilt, membre du cabinet de M. Houphouët-Boigny, adressée à son ami M. Diop Léonard, membre du cabinet de M. Boka, ministre de la Fonction publique, dont ci-joint photocopie. Cette lettre a en effet été remise à M. Mockey par M. Diop lui-même, outré du complot qui se tramait depuis longtemps contre M. Mockey. (Bien entendu, M. Mockey n’attache qu’une importance relative aux affirmations de cette jeune personne dont le témoignage ne peut avoir qu’une valeur relative.)
« Tant par l’examen de la situation et des faits que par les enquêtes personnelles que M. Mockey a faites et continue de faire, le personnage qui semble se trouver à l’origine de ce complot est le seul qui puisse en tirer un bénéfice direct : M. Philippe Yacé, président de l’Assemblée législative de Côte d’Ivoire.
« M. Mockey en effet, vice-Premier ministre, ministre de l’Intérieur, sénateur de la Communauté, secrétaire général du P.D.C.I., membre du comité directeur, maire de Grand Bassam, était arrivé aux plus hautes dignités. Il représentait ainsi le seul obstacle dans la voie ambitieuse de M. Yacé qui a pu aspirer à prendre un jour la succession de M. Houphouët-Boigny. M. Philippe Yacé, dans l’optique qui ressort de l’examen de la situation d’un complot visant à déposséder M. Mockey de ses hautes fonctions, est le seul qui ait pu désirer la chute de M. Mockey, ceci afin de prendre sa place. On remarquera que les aspirations de M. Yacé sont d’ores et déjà en voie de réalisation. »


Le caractère factice de ces accusations fétichistes apparaîtra encore plus nettement six ans plus tard. On ne parlera plus de sortilèges, de maléfices pour expliquer l’élimination de M. J.B. Mockey de la scène politique ivoirienne. Condamné à mort depuis 1964, il sera accusé de complot contre l’intégrité territoriale de la Côte d’Ivoire.
En effet, au début de juin 1965, une conférence extraordinaire réunit à Lagos les ministres des Affaires étrangères de l’Organisation de l’Unité Africaine. Ils sont là pour débattre du différend qui oppose Abidjan à Accra à propos de l’utilisation des militants du Sanwi, réfugiés au Ghana, par N’Krumah, désireux de maintenir l’instabilité ou du moins la tension en région agni, c’est-à-dire à la frontière ivoiro-ghanéenne. Attitude qui amènera le président Houphouët-Boigny à boycotter la conférence au sommet de l’O.U.A. devant se tenir à Accra. M. Camille Alliali, ministre délégué aux Affaires étrangères, défend le dossier ivoirien. Argument caractéristique de classe plus que de race, il attaque « le complexe de supériorité qu’éprouvent les cadres agnis vis-à-vis des autres Ivoiriens », cloue au pilori « l’un de ces intellectuels agnis », et ajoute :
« ... Mus par un racisme bestial et par un orgueil insensé, ils ne pouvaient admettre que la direction du pays soit confiée à quelqu’un qui ne soit pas un Sanwi, d’où leur opposition obstinée au président Félix Houphouët-Boigny qui se trouve être originaire du Centre de la Côte d’Ivoire... Leur chef en Côte d’Ivoire, Jean-Baptiste Mockey, de la race N’Zima, voulait à la faveur d’un complot réussi, s’emparer du pouvoir. Mais étant d’une tribu minoritaire, il rêvait d’un ensemble avec le Ghana où, avec les N’Zimas du Ghana, il aurait joué un plus grand rôle politique à la mesure de son ambition » [16].
En somme, la thèse de la tentative d’assassinat par fétiches interposés paraît abandonnée en faveur du complot à ramifications panafricaines ayant aussi pour but d’attenter à la vie du chef de l’État. A signaler à toutes fins utiles, que Kwamé N’Krumah, lui aussi, était un N’Zima, puisque né à Nkrofoul.
Au demeurant, dans un autre document [17], J.B. Mockey fait le récit d’une entrevue avec M. Houphouët-Boigny en date du 8 janvier 1960. Selon le principal intéressé, le Président ivoirien, oubliant les accusations ésotériques, reprochait alors à M. Mockey de tenir « des réunions subversives nocturnes à Abidjan », l’informait qu’il le faisait filer pour surveiller ses contacts et le menaçait de mesures coercitives...
Dernier élément du dossier, les manœuvres et intrigues de M. Philippe Yacé, que J.B. Mockey lui-même a toujours considéré comme le principal responsable de ses malheurs, ne peuvent expliquer sa chute-éclair. Il ne fait certes aucun doute qu’il a tout fait pour « enfoncer » celui qui constituait un obstacle certain à sa résistible ascension vers les sommets du parti et de l’État. Et s’il faut, selon l’adage policier, chercher à qui le crime profite, il en fut - et il restait jusqu’à tout dernièrement - le principal bénéficiaire. Devenu secrétaire général par intérim du P.D.C.I. le 4 novembre 1959, il se parait du titre de « secrétaire général » quelques semaines plus tard.
Au IVe Congrès du P.D.C.I., M. Philippe Yacé, rappelant cette succession, proclamera : « Chacun a pu se rendre compte que dans notre Parti aucune perte n’est irréparable... ».
Mais toutes les astuces et intrigues de M. Yacé n’auraient pu amener M. Houphouët-Boigny à bannir M. Mockey de la vie politique ivoirienne où il tenait une place considérable, si lui-même ne cherchait pas à atteindre le même objectif pour des raisons de classes évidentes.
Objectivement, le limogeage de M. Jean-Baptiste Mockey représente le début de l’offensive, bientôt généralisée, de la bourgeoisie terrienne pour essayer de garder le monopole du pouvoir politique et de promouvoir donc une politique économique conforme à ses seuls intérêts.
De cette réalité, accusations et thèses diverses ne constituent que l’écume.

L’écrasement de la première génération d’intellectuels

M. Mockey éliminé de la scène politique, la Côte d’Ivoire paraît calme et sereine, et l’intelligentsia muselée. En effet, dès février 1960, le P.D.C.I. s’était opposé, officiellement, à toute idée de « cotisations autonomes de la J.R.D.A.C.I. » [18] avant d’en arrêter toutes les activités. La campagne contre les fonctionnaires, leurs chances de promotion et leur niveau de vie n’avait pas provoqué de remous. En somme, les intellectuels se trouvaient frustrés au double plan politique et économique, en dépit de l’accession à des postes ministériels de quelques-uns d’entre eux.
Certes, ministres, fonctionnaires et étudiants, tous plus ou moins camarades d’études, continuent à se réunir chez l’un ou l’autre. Ils continuent, les bonnes habitudes du Quartier Latin ne se perdant pas facilement, à discuter et aussi à critiquer, comme jadis, le Président et ses ministres. Aux dires d’un témoin devenu ministre bien plus tard, tout cela se passait à l’africaine, en rigolant, les uns dépourvus de responsabilités se montrant plus caustiques, tandis que les autres, censés se cantonner dans « une attitude de réserve », étant amenés à prendre peu ou prou position. En tous cas, rien de bien méchant. Au contraire. La presse du P.D.C.I. donnait alors aux étudiants chahuteurs de Paris, l’exemple d’Amadou Koné et de Charles Donwahi, qui avaient présidé de longues années durant l’Association des Étudiants et Élèves de Côte d’Ivoire en France, aux tendances gauchistes évidentes.
En dépit de la sérénité mentionnée ci-dessus, le Président prend les devants et cherche à obtenir de l’Assemblée nationale les instruments légaux nécessaires pour empêcher l’apparition de toute force concurrente à même de porter atteinte au monopole du pouvoir. Dans le cadre de la campagne contre l’exode rural et l’afflux d’oisifs vers les centres urbains, les députés, convoqués en session extraordinaire le 5 avril 1962, sont priés d’approuver un projet de loi relatif « à l’utilisation des personnes en vue d’assurer la promotion économique et sociale de la nation » [19].
Mais l’exposé des motifs de ce projet de loi au titre anodin contient des paragraphes bien sinistres. « Ainsi, le projet tend à permettre, dans certaines conditions et circonstances, la réquisition de certains citoyens et citoyennes pour accomplir une tâche déterminée, soit dans le secteur public, soit dans le secteur privé... ». Or, « il arrive que parmi ceux qui, grâce à l’aide de la nation ont pu accéder aux compétences supérieures, il en est dont l’ingratitude n’est pas qualifiable ; ils fuient le service public, moins rémunérateur, pour chercher égoïstement dans une activité privée une fortune qu’ils ne doivent pas à eux seuls... » [20].
Donc n’importe qui peut être mobilisé. Les intellectuels, les membres des professions libérales en particulier, risquent de se voir privés de leur liberté de mouvement.
Mais il y a autre chose, plus grave encore. En effet, toujours selon l’exposé des motifs, « outre la réquisition, certaines personnes dont l’action pourrait s’avérer préjudiciable à la promotion économique ou sociale de la nation, pourront, d’après ce projet de loi, être, par décret, assignées à résidence... Il n’est pas exclu que, dans notre pays, des gens pour lesquels le bien public n’a pas de sens, ne préfèrent un jour l’agitation stérile et nuisible et n’hésitent pas à compromettre l’effort de tout un peuple. C’est en prévention d’une telle éventualité que les articles 7 et 8 instituent des mesures de sauvegarde sous la forme de l’assignation à résidence » [21].
Donc, n’importe qui peut être arrêté.
Les députés - on trouve parmi eux des commerçants, des médecins, des instituteurs, des transporteurs - se sentent menacés dans leurs intérêts, voire leur sécurité. Ils réagissent avec violence. l’Assemblée nationale décide, à l’unanimité, le renvoi du projet de loi à la prochaine session ordinaire.
C’est un échec grave pour le Président. Il lui prouve qu’en dépit de l’élimination de la scène ivoirienne de son principal concurrent potentiel, il ne domine pas encore l’appareil d’État de façon absolue.
L’épreuve de force lui donne en même temps la mesure de la puissance conjuguée des intellectuels et de la bourgeoisie d’affaires naissants. Pire, sa manœuvre avortée les a mis en alerte.
Pour comprendre les deux complots de 1963, il convient de les placer dans le contexte décrit ci-dessus : ne pouvant neutraliser les chefs de file des deux couches concurrentes par les voies légales, le président Houphouët-Boigny les éliminera momentanément par des moyens extra-légaux.
Les intellectuels seront les premières victimes du complot du... président Houphouët-Boigny.
Alors que la moindre allusion à la J.R.D.A.C.I., la mention même du sigle, avaient disparu des colonnes des journaux depuis près de deux ans, on apprend tout à coup la tenue d’une réunion commune, le 9 novembre 1962, du Bureau Politique et du Comité Directeur du P.D.C.I. avec le Bureau Exécutif de la J.R.D.A.C.I., afin de « discuter des nouvelles structures du Parti et de fixer la date du prochain Congrès ».
Abidjan-Matin du lendemain publie un communiqué précisant qu’une seconde réunion entre les deux organisations aura lieu le 26 janvier suivant. Durant tout le mois de décembre, les réunions entre dirigeants du P.D.C.I., parlementaires, notables, se multiplient. Les événements s’accélèrent à partir de la première semaine de janvier 1963. La dramatisation va crescendo.
Le 8, une réunion du Bureau Politique du P.D.C.I. puis une autre de son Comité Directeur, précèdent un Conseil des ministres. A l’issue de ce Conseil, M. Ekra, ministre de l’Information mais qui ignore de toute évidence ce qui se trame, tout en annonçant la création d’une Cour de Sécurité de l’État [22], affirme qu’« il n’y a pas d’événement particulier justifiant l’institution de la Cour de Sécurité, mais, ajoute-t-il, l’État a besoin de prendre des précautions ».
Le 11, on a le sentiment net que M. Yacé pousse à la roue. Il se livre en effet à une surenchère effrénée pour éliminer une nouvelle fournée d’adversaires de la bourgeoisie terrienne, et renforcer, dans la foulée, le rôle du Parti, donc le sien propre. Véritable Torquémada, et parlant en sa qualité de secrétaire général du P.D.C.I., il s’attaque aux agents « d’idéologies étrangères qui dissimulent leurs visées » et invite les militants à dénoncer résolument les détracteurs de la stabilité du régime. Mieux encore, « le Parti, affirme-t-il, exige que [les ennemis du régime] soient impitoyablement poursuivis, déférés devant la Haute Juridiction et... condamnés de façon exemplaire et sans appel ». Puis, il relève, à plaisir dirait-on, que selon la nouvelle loi, les circonstances atténuantes ne pourront être invoquées ni le sursis accordé, et qu’elle légalise « l’impossibilité du recours à l’amnistie ». Le président Houphouët-Boigny, dit encore M. Yacé, s’est engagé à ne recourir à son droit de grâce que sur avis conforme de la direction du P.D.C.I. [23].
De toute évidence, ces mesures répressives à l’extrême, si elles étaient appliquées, creuseraient un fossé quasi infranchissable entre le pouvoir et les élites non terriennes du pays.
Le 12, le président Houphouët-Boigny semble avoir senti le danger de l’isolement. En sa présence, M. Yacé bat en retraite publiquement : il n’y a pas eu d’attentat contre la vie du président Houphouët-Boigny, affirme-t-il, et il ajoute que le Bureau Politique va mener une enquête pour savoir s’il y a dans le pays « des menées subversives d’inspiration communiste » [24].
D’autant que le contexte politique en Afrique est, à ce moment, indubitablement favorable au président Houphouët-Boigny. Kwame N’Krumah, isolé, se trouve sur la défensive même s’il continue à accorder l’asile au roi Amon N’Douffou III du Sanwi. Sékou Touré et Modibo Keita qui lui avaient donné tant de mal semblent finalement avoir abandonné le leader ghanéen et rallié le concept confédéral qui triomphera quelques mois plus tard à Addis-Abéba.
Mais dans les 24 heures qui suivent la déclaration apaisante de M. Ph. Yacé, on apprend l’assassinat du chef de l’État togolais M. Sylvanus Olympio. Le président Houphouët-Boigny en est traumatisé. C’est le premier putsch, et un putsch sanglant, qui se produit dans un des jeunes États d’Afrique.
L’atmosphère change du tout au tout. La peur de la mort, toujours présente, comme le relevait d’Arboussier, dans l’esprit d’Houphouët-Boigny, prime chez le président ivoirien, la prudence politique. Il cède à la panique.
Le 14, le même Yacé qui parlait d’enquête à propos d’éventuelles menées subversives 48 heures auparavant, certifie maintenant l’existence de ces menées et réaffirme la mise hors-la-loi du Parti communiste de Côte d’Ivoire [25]. Il annonce encore l’inculpation de plusieurs personnalités et insiste - chose caractéristique - sur la nécessité d’une épuration radicale dans les rangs du Parti.
Le lendemain, par décret, le président Houphouët-Boigny relève de leurs fonctions :

- Amadou Koné, médecin, ministre de la Santé, secrétaire général de la J.R.D.A.C.I. et membre du Bureau Politique du P.D.C.I.
- Joachim Bony, professeur, secrétaire du Comité Exécutif de la J.R.D.A.C.I. et ministre de l’Éducation nationale.
- Charles Donwahi, ingénieur, secrétaire du Comité Exécutif de la J.R.D.A.C.I. et ministre de l’Agriculture et de la Coopération.

De son côté, l’Assemblée nationale vote la levée de l’immunité parlementaire de sept députés. Le nombre total des inculpés s’élèvera à 126.
Le 17, les parlementaires, terrorisés par le danger imminent de l’arrestation, votent, en vingt minutes, le projet de loi autorisant la réquisition et l’assignation à résidence de toute personne, qu’ils avaient rejeté, toujours à l’unanimité, onze mois auparavant.
Une semaine plus tard, devant les cadres du Parti et de l’État réunis au palais de la présidence, M. Houphouët-Boigny fait un exposé de deux heures sur le « complot ». Le communiqué du P.D.C.I. publié à l’issue de la réunion :

  1. confirme l’existence « de menées subversives d’inspiration communiste » ;
  2. félicite l’armée et la police qui, non seulement ont refusé « les avances des meneurs, mais ont dénoncé ceux-ci au chef de l’État » ;
  3. demande surtout que « des peines exemplaires soient infligées... » [26].

Mais le coup de génie du président Houphouët-Boigny, attelé à la tâche de préserver le monopole du pouvoir, sera de choisir J.B. Mockey - la première des victimes de la bourgeoisie terrienne, éliminé de la scène politique et exilé depuis près de deux ans à l’ambassade de Côte d’Ivoire à Jérusalem - comme président de la Cour de Sûreté de l’État. Ainsi, on fera condamner les dirigeants de l’intelligentsia ivoirienne par celui-là même qui pouvait le mieux représenter l’ensemble de la bourgeoisie non-terrienne. Le 8 février, le président et les juges de la Cour de Sûreté de l’État prêtent serment et s’engagent à exercer leurs fonctions « en toute impartialité ».
L’intelligentsia ivoirienne se sent visée dans sa totalité. En effet, quelques jours avant l’assassinat d’Olympio, M. Ph. Yacé avait réuni environ 2 000 fonctionnaires et les avait invités à « participer en militants... à la construction nationale ». Il avait montré le bout de l’oreille en attaquant les jeunes, rentrés de France « nantis de diplômes... marqués par l’influence communiste [et qui] firent bientôt [de la J.R.D.A.C.I.] une concurrente du Parti » [27].
Il accusait en somme les intellectuels d’avoir essayé d’ébranler le monopole politique du P.D.C.I. C’était là l’essentiel de leur crime. Seule la chirurgie profonde, l’ablation de cet organe gangrené du corps social ivoirien pouvait préserver le leadership des gros planteurs. Surtout au moment où l’assassinat d’Olympio pouvait être considéré comme un signe prémonitoire.
Comme les présumés comploteurs sont des intellectuels plus ou moins marxisés durant leurs études en France, où ils ont flirté avec les communistes, on hésite encore, au début, à jeter dans la balance l’argument fétichiste. Dans l’immédiat, on accuse plus prosaïquement les inculpés d’avoir voulu s’emparer du pouvoir en faisant « massacrer les membres du gouvernement... tandis que des hommes de main venus de Sassandra, Gagnoa et Daola devaient massacrer les habitants de Yamoussoukro » [28].
Toujours selon M. Philippe Yacé, l’« Association des Intellectuels du Nord », le « Comité de soutien de l’action politique de la région du Nord » et l’« Association des Amis de la Culture », « étaient des foyers de propagande du communisme... en étroite collaboration avec certains membres de l’assistance technique ».
La thèse du complot, les projets rocambolesques de massacres seront bientôt étayés par les traditionnelles accusations d’ordre tribal ou fétichiste. Ainsi, le capitaine des Douanes, Paul Anaky [29], aurait déclaré avoir choisi comme emblème le drapeau rouge, « avec, au centre, un siège de chef agni » [30].
Plus tard, le président Houphouët-Boigny dira qu’Amadou Koné, quoique accusé d’être communiste, croyait lui aussi aux fétiches : sa « mère avait jeté le “cauri” et son fils a cru à ses prédictions » [31] , affirme-t-il.
Plus tard encore, le Bureau Politique du P.D.C.I., comme dans le cas de J.B. Mockey en 1959, impliquera le Ghana dont l’ambassadeur en Côte d’Ivoire aurait assisté « aux réunions secrètes des conjurés » de l’intelligentsia [32].
La radio de Conakry, de son côté, introduira des problèmes d’ordre personnel en rappelant qu’Amadou Koné, le principal inculpé et condamné à mort, avait alors une fiancée fort belle, Mlle Ralou Miloyanis... Elle deviendra bientôt un enjeu entre les présidents Sékou Touré et Houphouët-Boigny [33].
Au début avril, la Cour de Sûreté se réunit pour juger 85 des 126 personnes arrêtés, une quarantaine d’entre elles ayant fait l’objet d’un non-lieu. Elles sont accusées « d’avoir cherché à détruire ou à changer le gouvernement" et aussi d’avoir tenté "de donner volontairement la mort à M. Félix Houphouët-Boigny, à plusieurs personnalités... » [34]. Les réquisitions de M. Philippe Yacé, commissaire général du gouvernement, ont dû être particulièrement sévères, car le verdict l’est aussi. Soixante-quatre des inculpés sont condamnés à de lourdes peines, dont 13 à mort, 7 à perpétuité, 8 à 20 ans, 6 à 15 ans, 13 à 10 ans et 17 à 5 ans.
La J.R.D.A.C.I. se trouve littéralement décapitée [35] : trois des membres de son Comité Exécutif sont condamnés à mort [36].
Les principaux rescapés sont des Baoulés tels Aoussou Koffi, Jean Banny, M’Bahia Blé ; ou des jeunes, discrédités, tel Jean Thès, secrétaire d’Etat aux P. et T., démis de ses fonctions pour détournement de fonds publics ; ou encore Amadou Thiam, neveu d’Houphouët…
Autre rescapé de marque, M. Usher Assouan, secrétaire politique de la J.R.D.A.C.I., mais difficile à impliquer puisque ambassadeur à l’O.N.U. et absent de Côte d’Ivoire depuis de longs mois.
En déclarant avoir cherché à « frapper sévèrement [ les coupables ] pour décourager leurs complices encore en liberté, » M. Philippe Yacé laisse entendre, de toute évidence, qu’il existe encore des brebis galeuses en liberté.
Un troisième "complot" viendra très bientôt confirmer sa prédiction.

La répression des menées capitalistes

Nous l’avons déjà relevé, M. Houphouët-Boigny ne voulait pas de capitalisme, parce que générateur de lutte des classes en Côte d’Ivoire. Mais comment empêcher, dans une économie libérale, l’épanouissement, c’est-à-dire l’enrichissement et donc le renforcement politique, de la couche sociale des commerçants, transporteurs et autres, ou des membres des professions libérales ? Même s’ils n’ont pas encore accès au paradis de l’import-export, ou à celui de la représentation commerciale ou de marque, le commerce du demi-gros s’avère lucratif.
Un nouveau "complot" démasqué six mois après l’arrestation des chefs de file de l’intelligentsia et trois mois après leur condamnation,

tendra pour l’essentiel à freiner cette évolution économico-politique indésirable et à neutraliser accessoirement quelques uns des intellectuels ayant échappé à la fournée précédente.
Ce dernier complot sera particulièrement compliqué car aux paramètres traditionnels - intérêts de classes, fétichisme, régionalisme, rôle du Ghana, manoeuvres de Ph. Yacé - viendra s’ajouter un facteur nouveau, la franc-maçonnerie avec ses deux obédiences.
Dans son récit des événements au correspondant d’ Il Tempo [37], M. Yacé résume les choses de la façon suivante :
« Le Président était à Madagascar, après la conférence panafricaine d’Addis-Abéba. Pendant son absence, beaucoup d’entre nous s’étaient aperçus qu’ici, à Abidjan, quelque chose n’allait pas. Bref, nous avons découvert que l’organisateur du complot était le ministre de la Défense. Immédiatement, j’ai fait affluer sur la capitale, venant de l’intérieur du pays, la masse des jeunes du Parti. Devenus maîtres de la situation, nous avons éloigné du pays les principaux conspirateurs pour de prétendues missions. Le Président pu alors rentrer en Côte d’Ivoire. »
Effectivement, le président Houphouët-Boigny s’était embarqué le 19 avril 1963 à bord du "Général Mangin" pour se rendre à Djibouti et de là à Addis-Abéba [38] à la conférence constitutive de l’Organisation de l’Unité Africaine. Il ira ensuite à Madagascar et toujours en bateau, s’embarquera pour Marseille fin juin, pour finalement rentrer au port d’Abidjan le 28 août.
Il est vrai également que de nombreux cadres - Mockey, Gadeau, Banny, etc. - avaient été envoyés en mission à l’étranger entre fin mai et fin juillet.
Gadeau se trouvait sur le même navire qui ramenait M. Houphouët-Boigny de Marseille. Le malheureux Baoulé, d’une fidélité absolue au président, avait passé son temps durant tout le trajet a essayer de le convaincre qu’il n’y avait pas de complot.
Mais pour M. Yacé, le principal objectif du "complot" n’était pas d’éliminer Jean Banny, le ministre de la Défense, mais bien J.B. Mockey dont le « retour… [ avait ] inquiété certains hommes qui avaient contribué à [ son ] éloignement… » [39].
Jusqu’à la fin juillet, ce dernier ignore ce qui se trame contre lui. Il se montre confiant. Dix-huit mois plus tôt, M. Houphouët-Boigny, sans doute pour limiter l’appétit et les ambitions de M. Yacé, avait remis à J.B. Mockey les insignes de grand officier de l’Ordre ivoirien et

avait tenu, à cette occasion, « à souligner sa joie et sa fierté de lui remettre cette décoration en présence de la plupart de ses camarades de lutte et d’exprimer ainsi combien tous ont pu apprécier la part qu’il a prise dans l’édification de notre jeune pays » [40]. Il s’agit en somme d’une réhabilitation.
Dans un tel contexte, J.B. Mockey, en dépit de son embarras et de ses scrupules, ne pouvait de toute évidence refuser sa nomination à la présidence de la Cour de Sûreté de l’Etat le 29 janvier 1963. Elle constituait toutefois, pensait-il, une preuve indéniable de confiance. Nouvelle promotion deux semaines plus tard, il se trouve porté à la tête du ministère de l’Agriculture et de la Coopération, portefeuille important dans un pays à vocation agricole.
J’avais, personnellement, une très grande estime pour M. J.B. Mockey à cause de son rôle dans le mouvement anti-colonial [41]. Mais je ne le connaissais pas. Le 5 juillet 1963, quelque deux mois après ma première prise de contact avec le président Houphouët-Boigny à la Conférence constitutive de l’O.U.A. à Addis-Abéba et deux mois avant son arrestation, M. Mockey avait eu l’amabilité de m’écrire pour me faire part de son intérêt pour deux de mes livres qu’il avait eus en mains.
En dépit de ma situation personnelle floue, à ce moment, dans la périphérie du Cabinet présidentiel, on m’annonce fin juillet ma participation avec MM. Diawara [42] et Pierrard, à une délégation conduite par M. J.B. Mockey, et chargée de représenter la Côte d’Ivoire à la conférence constitutive de la "Banque Africaine de Développement" devant se réunir à Khartoum. Sur ce, M. Roger Pierrard m’annonce, sans émotion apparente : "Ce ne sera pas gai, car, je le sais, Mockey va se faire arrêter à son retour à Abidjan." Je lui demande spontanément - en pensant surtout à leurs conceptions philosophiques communes - s’il l’a averti de ce qui l’attend. "Surtout pas", me dit-il, et me recommande la plus grande circonspection [43]. J.B. Mockey sera effectivement arrêté début septembre, dans les jours qui suivront le retour du président Houphouët-Boigny à Abidjan.

Ici, comme pour le "complot" précédent, les dénonciations constituent la base de l’affaire. M. Houphouët-Boigny d’ailleurs le reconnaît ouvertement. « … Ce sont, dit-il, certains participants, effrayés, qui trouvant que les choses allaient très loin, sont venus nous en informer. » Chose beaucoup plus grave, il ajoute : « Des milliers de lettres nous ont reproché d’avoir été trop généreux [ lors du précédent complot ]. Nous n’avons exécuté personne » [44].
Je reste convaincu que l’élimination de l’intelligentsia et de la bourgeoisie d’affaires, certes indispensable dans l’optique de la classe des propriétaires terriens, se serait faite de façon plus élégante et n’aurait pas pris des proportions grotesques de "complots" avec des dizaines et des dizaines de condamnations à de lourdes peines, si les événements extérieurs n’avaient rendu le président ivoirien réceptif à l’idée d’une répression dure. Dans l’affaire de la J.R.D.A.C.I. et des treize condamnations à mort, les arrestations avaient suivi de quelques heures - nous l’avons relevé - l’annonce de l’assassinat du chef de l’Etat togolais. Dans le "complot" de M. Mockey, les arrestations ont suivi de quelques jours le renversement, par une chiquenaude, à la mi-août 1963, de Fulbert Youlou au Congo-Brazzaville.
Sept ministres sont démis de leurs fonctions sur un cabinet comptant au total 17 membres. Si parmi les inculpés, on trouve un ou à la rigueur deux Baoulés (Coffi Gadeau et Jean Banny), cinq au moins des dix ministres rescapés appartiennent à l’ethnie de M. Houphouët-Boigny, le sixième est interdit de séjour dans son propre village, le 7ème, M. Alcide Kacou, est l’homme qui a brisé la grève des cheminots, soutenue pourtant par le R.D.A., en 1947 [45], tandis que le 8ème, M. Raphaël Saller, est tout simplement citoyen français. Il s’agit donc d’un Cabinet fort homogène.
Que leur reproche-t-on ? Selon une déclaration publique du président Houphouët-Boigny lui-même, les comploteurs avaient « cherché à le tuer ainsi que tous les dirigeants actuels » [46].
Quels sont ces "comploteurs" ? J.B. Mockey, pharmacien de son état, est considéré comme leur chef de file. En septembre 1964 quand, convaincu et pour cause, de son innocence, je multipliais les démarches auprès du président Houphouët-Boigny en sa faveur, le chef de l’état ivoirien devait me dire :

« Savez-vous qu’on a confisqué à l’homme d’affaires de Mockey, un certain Francisco, 73 taxis, 5 bateaux de pêche dont un valant 40 millions (de francs C.F.A.), 12 villas, 5 immeubles de trois étages… ? Savez-vous qu’il avait demandé à Boquet [ ? ] une plantation de 36 hectares et 5 millions de francs… ? »
En citant ces chiffres, le président cherchait certainement à me convaincre que l’homme dont je ne cessais de plaider la cause à chacun de mes séjours en Côte d’Ivoire, c’est-à-dire une fois par mois, n’en valait pas la peine.
Le passé anti-colonial d’Albert Paraiso [47], sa vie de militant du R.D.A. valaient ceux de J.B. Mockey. Il fut emprisonné, et comme lui, condamné à cinq ans de prison le 6 février 1950, pour "pillages et violences". Il fut chanté par Coffi Gadeau dans ses poèmes comme l’un des héros du P.D.C.I.-R.D.A.
Fin novembre-début décembre 1963, je le vois entrer en trombe dans mon bureau, à Paris, me mettre sous le nez une lettre de M. Houphouët-Boigny datée du 16 novembre 1963, en me disant : " Lis ! " Le président lui propose -« compte tenu de l’action que vous avez menée avec courage au sein du R.D.A »- soit de se constituer prisonnier, soit d’éviter à tout jamais la Côte d’Ivoire.
Il attend ma réaction. Je viens de rentrer d’un troisième séjour à Abidjan où l’atmosphère à la présidence restait tendue à l’extrême. « Cette fois-ci le sang doit couler », m’avait dit le Président. Une fois de plus, j’avais essayé de le calmer en mettant en relief la nécessité, pour tout chef d’État, d’éviter l’irréparable, de préserver l’avenir, de ne pas déclencher la spirale de la haine, de la vengeance, etc. Je lui avais fait valoir le gaspillage de cadres, rares donc précieux pour un pays sous-développé, que représentait en soi l’emprisonnement de dizaines d’individus appartenant aux élites du pays. La nécessité de penser à sa place dans l’histoire. Le déséquilibre flagrant entre la peine capitale et le crime de complot d’autant plus qu’il n’y avait pas eu mort d’homme… En vain. J’en retirais l’impression qu’il était décidé à recourir aux mesures extrêmes.
Je réponds donc à Paraiso : « Attends que les choses se tassent… » « Je ne veux pas lui donner le plaisir de croire à ma lâcheté, me répond-il brutalement. Je rentre. Je veux savoir ce qu’il a à me reprocher. Qui sont mes accusateurs » [48].
Effectivement, il rentrait quelques jours plus tard à Abidjan, était arrêté, longuement interrogé, puis libéré et expulsé vers le Dahomey, son pays d’origine.

Kacou Aoulou, jadis violemment opposé au R.D.A. -« collaborateur sans courage du colonialisme, il avait conservé son âme de traître », précisera, en 1965, un communiqué du Bureau Politique du P.D.C.I. [49] - instituteur d’origine, il avait été, en 1950, le directeur de « la première banque entièrement africaine » créée à Treichville [50]. Ministre, démissionné, il sera condamné à mort [51].
Jean Banny, lui, est avocat. Membre du Bureau Exécutif de la J.R.D.A.C.I., il n’avait pas été impliqué dans le complot précédent, sans doute à cause de son origine baoulée. Ministre de la Défense, il fera donc partie de la seconde fournée et sera condamné à mort. De sa prison de Yamoussoukro, il adressera, le 7 mars 1965, une lettre manuscrite au président Houphouët-Boigny commençant par "Bien cher Tonton" [52]. M. Houphouët-Boigny la fait lire à des journalistes de passage, ce qui amène M. Steketee, envoyé du Algemeen Handelsblad, à noter, à propos de cette lecture :
« L’émotion [ de M. Houphouët-Boigny ] est tout à fait sincère. Il semble au moins douteux que l’auteur de la lettre le soit aussi. La confession est à ce point facile à deviner qu’elle ferait même rougir un adepte du réarmement moral » [53].
Le quatrième ministre condamné à mort, Camille Gris, jadis fonctionnaire, paiera sa double qualité de Bété et de leader syndicaliste pourtant modéré.
Le cinquième condamné à mort, Ladji Sidibé, lui, n’était pas ministre. Fonctionnaire, puis commerçant et transporteur, il était, quatre ans auparavant, l’un des trois intimes, avec Mockey et Djibo Sounkalo, de M. Houphouët-Boigny.
La dernière des victimes connues de ce procès sera Tindiane Dem, intellectuel du nord, devenu homme d’affaires entreprenant. Il avait apporté l’aide des milieux d’affaires ivoiriens à la politique de M. Houphouët-Boigny hostile à toute idée de fédération africaine. Il était le chantre, dans ses articles de Fraternité, de la liberté d’entreprise. Il sera, lui, condamné à dix ans de prison.
D’octobre 1963, début officiel de ma collaboration en tant que conseiller de M. Houphouët-Boigny, à avril 1964, je sentais, pour ainsi dire, physiquement, la pression exercée par M. Philippe Yacé sur le Président pour essayer de le couper définitivement des élites du pays, en le poussant à franchir le pas décisif des exécutions.

Déjà, au meeting de 1963, son discours avait été particulièrement dur. Mieux, lui, directeur de Fraternité, l’avait fait publier dans sa livraison du 4 octobre 1963 sous le titre :« La clémence du chef de l’Etat n’a pas été payée de retour ».
Mais dans les semaines qui suivront, il ne s’agira plus de discours, mais de pressions quotidiennes agrémentées de lettres de dénonciation de plusieurs détenus prêts à tout pour obtenir leur propre libération [54].
Le Président est convaincu qu’on avait « cherché à le tuer » [55]. Il entérine - à contre-coeur m’avait-il semblé - l’initiative de M. Philippe Yacé, tendant à créer des "milices du Parti" contre le "complot intérieur", et leur rend publiquement hommage.
De son côté, M. Yacé annonce un « renforcement des structures » du P.D.C.I., demande une « vigilance accrue de la part [de ses] militants » et assure que « les milices sont là qui veilleront au respect des institutions ». Pour encadrer les miliciens, M. Philippe Yacé aura recours à ses camarades, les Anciens Combattants, auxquels il distribuera des plantations pour services rendus [56]. Tout cela ne plaît pas beaucoup à M. Houphouët-Boigny. De fait, deux mois après l’annonce de la création des milices, leurs effectifs ne dépassaient toujours pas les 150 hommes [57].
Dans le contexte d’alors, mes objurgations mensuelles, j’en reste convaincu, n’auraient pas pesé lourd face aux pressions quotidiennes de M. Philippe Yacé, et l’irréparable aurait été probablement accompli, n’était, une fois de plus, un événement fortuit quoique tragique, à savoir le "suicide" d’Ernest Boka, le dernier représentant prestigieux de la première promotion d’universitaires ivoiriens encore en liberté. Licencié en droit, ministre de l’Education de 1957 à 1959 (il n’avait pas trente ans alors), ministre de la Fonction publique dans le premier gouvernement formé par M. Houphouët-Boigny, il avait été promu le 3 janvier 1961, président de la Cour suprême, avait perdu ce poste en février 1963 [58], mais n’avait été impliqué ni dans le premier complot (janvier 1963), ni dans le second (juillet 1963).

Il sera arrêté le 2 avril 1964 - huit mois plus tard - et se « suicidera » le 6 dans sa cellule de sa prison de Yamoussoukro.
Trois versions différentes ont circulé sur les circonstances ayant entraîné sa fin tragique.
Pour ma part, je rejetai et rejette celle de l’assassinat, ou de la mise à mort, préméditée ou sous la torture. C’est la thèse du "Parti Révolutionnaire Ivoirien" telle qu’exposée dans un document de quatre pages mis en circulation en 1966 [59].
Selon une seconde version, celle qui a cours encore aujourd’hui en Côte d’Ivoire, Ernest Boka aurait écrit, sous la dictée du président Houphouët-Boigny - comme l’avaient fait la plupart des autres accusés - sa "confession" dans la journée du 4 avril. Le 5, le président lui aurait demandé d’apporter des précisions et serait revenu le 6 de bonne heure pour lui demander de la modifier encore sur certains points. Boka, ayant surmonté entre temps le traumatisme de l’arrestation, aurait refusé, puis craché à la figure de M. Houphouët-Boigny qui aurait crié "tchignouno", "tchignonou" ( ? ) (battez-le, battez-le). Samba Ambroise et un gardien se seraient précipités sur Boka qui, dans la bagarre, aurait cassé le bras du premier, tandis que l’autre garde, par inadvertance, aurait brisé la nuque de Boka. En somme, une bavure similaire à celle qui avait coûté la vie à Audin en Algérie.
La troisième version est celle du suicide d’Ernest Boka, donnée par le président ivoirien lui-même, le 13 avril, en présence de toutes les notabilités du pays.

  1. Boka s’est suicidé, déclare le président, en utilisant le pantalon de son pyjama pour se pendre au tuyau de la douche [60].
  2. Selon le président Houphouët-Boigny, « Boka a eu le courage avant de se donner la mort et sans contrainte, d’écrire, noir sur blanc, ce que nous appellerons une sorte de testament politique » [61].
  3. Comme ce document, ajoute-t-il, a été montré à l’ambassadeur de France « trois ou quatre heures après la mort de Boka… ce document n’est donc pas un faux… l’écriture et le style sont de Boka ; il eut fallu évidemment plus de temps pour les imiter… » [62].

Que contient cette confession ? Bien peu de choses. Le malheureux Boka s’accuse de malversations, d’avoir milité dans une organisation estudiantine communiste à Grenoble en 1951-52 ; d’avoir engagé alors qu’il était ministre de l’éducation, deux "communistes notoires" étrangers comme enseignants ;

d’avoir haï Ph. Yacé ; « d’être de la pourriture, de l’ordure » ; d’avoir rencontré deux féticheurs et d’avoir accepté que l’un d’eux "travaille" en vue de porter atteinte à la vie du président ; d’avoir manoeuvré pour infiltrer des jeunes dans le parti [63].
On est bien loin "des preuves accumulées" contre Boka rapportées par une dépêche A.F.P.
Le 20 avril, convoqué par le Président, je débarque de Paris et vais directement à Yamoussoukro. Il connaît les liens d’amitié tissés entre Boka et moi depuis trois ans. Il me tend une grande enveloppe en me disant : « C’est la confession de Boka. » Puis il me remet quelques photos [64] du corps nu de Boka « prises par un photographe qui était heureusement dans les parages ». Me montrant l’une d’elles où paraît le pénis non circoncis de Boka, il a ce seul commentaire : « Il a fallu qu’il meure pour nous rendre compte qu’il n’était même pas initié ».
Que vaut le « testament politique » spontané, rédigé « sans aucune contrainte » par Ernest Boka ? Ce document manuscrit de onze pages [65] appelle les remarques suivantes [66] :

  • a) Toutes les pages sont signées comme s’il s’agissait d’un procès verbal ;
  • b) La page 6 s’arrête au tiers alors que la page 7 se présente comme un rajout intitulé "les marabouts", et dans lequel il accuse M. Amon Tanoh, qui ne sera pourtant jamais inquiété, de l’avoir mis en contact avec un féticheur ;
  • c) la page 8 comporte aussi un rajout d’une seule phrase à la gloire du président Houphouët-Boigny
  • d) Il y a encore un rajout de 2 pages (pp. 9 et 10) où il parle de ses “complices” sans précision aucune, et s’accuse « d’avoir joué à l’apprenti-sorcier » et admet que « le grand sorcier est le plus fort »
  • e) Enfin, dans un ultime rajout (p.11), il compromet Albert Paraiso et Jean Konan Banny.

Ces rajouts comme le style parfois incohérent - il s’adresse, par exemple, au Président en employant indifféremment la troisième personne du singulier ou la deuxième du pluriel, on trouve des bouts de phrases entre deux idées et qui devaient être sans doute développées, le masochisme poussé jusqu’à l’invraisemblable, etc. - sembleraient prouver, pour le moins, l’absence d’une réelle spontanéité.

Quand au contenu de la « confession », son caractère criminel se réduit à une affaire de maraboutage. On n’y trouve aucune trace d’un recours au poison par exemple.
A ma connaissance, Mgr Yago, archevêque d’Abidjan, fut le seul à prendre publiquement position : en tenant à s’incliner devant la dépouille de Boka, il indiquait implicitement qu’il ne croyait guère à la thèse du suicide. En me relatant l’incident, le Président ne cachera pas son courroux et le traitera, une fois de plus, de « fétichiste en tiare ».
L’affaire, avec son environnement fétichiste, cause un émoi considérable en France. La presse de gauche et de droite, par idéologie ou par cartiérisme, tire à boulets rouges sur le président Houphouët-Boigny et son régime. Le professeur Lavaud met en doute publiquement les histoires de « fétiches et de flacons de philtres » et refuse d’admettre, dit-il, « la vraisemblance des accusations portées contre lui et des circonstances de sa mort ».
Première riposte, celle de M. M’ Bahia Blé, ministre ivoirien des Forces Armées. Dans une lettre à M. Lavaud avec copie adressée au Monde [67], il dit connaître Boka mieux que quiconque puisqu’il fut son condisciple à l’école primaire, et confirme la thèse officielle.
Deuxième phase de la riposte, le président Houphouët-Boigny me demande, au terme de notre entrevue, fin mai 1964, dans sa villa, d’intervenir à mon retour à Paris auprès de M. Roger Perriard, un de ses conseillers français, pour que lui aussi réponde au professeur Lavaud. Son raisonnement, le voici : si un Blanc se réclamant de plus de sa vieille amitié avec le défunt, défend la thèse du suicide et son halo maraboutique, il y a plus de chances de mettre un terme à la campagne de dénigrement de la Côte d’Ivoire.
Roger Perriard était un ami. J’essaie de lui éviter cette sinistre corvée. Je fais donc valoir au Président que sa qualité de membre du Cabinet présidentiel rendra son témoignage plus que suspect. « Sa double qualité de Blanc et d’ami de Boka, me répond-il, primera son statut de membre de mon Cabinet. » « Vous savez, M. Le Président, ce sera très gênant pour lui. »« Non, dit-il d’un ton assuré. Il fera ce que je lui demande. J’ai appris à le connaître depuis qu’il m’a accompagné à New York. »
A mon arrivée à Paris, le 30 mai 1964, je transmets à Roger Perriard sans aucun commentaire la demande du Président. Après quelques jours d’hésitation, il exécutera loyalement la mission qui lui avait été confiée et, dans une lettre au quotidien Le Monde [68] se dira « convaincu du suicide d’Ernest Boka ».

L’élite ivoirienne connaissant ses liens d’amitié, de fraternité philosophique avec Boka et, de plus, ne croyant absolument pas à la thèse du suicide, ne lui pardonnera jamais son intervention dans cette affaire. La soeur de J.B. Mockey, Mme Guirandou [69] aura les mots les plus cruels pour stigmatiser l’attitude de Roger Perriard : ils iront jusqu’à l’excès. Quant aux autres cadres ivoiriens, ils cesseront à partir de là de me demander, comme ils le faisaient à chaque fois, des nouvelles de Roger Perriard.
Quoi qu’il en soit de ces péripéties, la tempête soulevée par le décès de Boka amènera M. Houphouët-Boigny à prendre conscience de l’ampleur de l’impact de toute mort d’homme sur l’opinion publique métropolitaine. Dès lors, il ne sera plus question d’exécution capitale. Au contraire, il deviendra prudent à l’extrême. Le 24 mai 1964, il me dit :
« Mockey m’a informé qu’il avait une hernie et qu’il fallait le soigner. Je lui ai demandé de mettre par écrit le nom du médecin ou du chirurgien qu’il désirait… »
Le 30 novembre 1964, la Cour de Sûreté de l’Etat, réunie une fois de plus à Yamoussoukro, prononce donc, à huis clos, six condamnations à mort, deux à perpétuité, et 19 à temps. Elle "absout" 18 inculpés et acquitte 19 autres. L’absolution constitue bien entendu, la grande innovation. Les 18 "absous", précise le communiqué du P.D.C.I., « devront, avant de regagner leur domicile, avouer publiquement leur forfait au sein de leur village, sous-préfecture et groupement ethnique à Abidjan » [70].
On voit ainsi un Coffi Gadeau, dirigeant de la lutte anti-coloniale et ministre de l’Intérieur au moment de son arrestation, subir le suprême outrage de la confession publique au Boxing Club d’Abidjan devant 10 000 spectateurs avides [71]. Il aura dans cette épreuve, comme compagnons "absous", deux vices-présidents de l’Assemblée nationale, Alloh Jérôme, militant anti-colonial, et Goffri Kouassi qui lui, ayant tourné casaque en 1950, avait été un objet de mépris pour le même Gadeau. Parmi les autres "absous" on trouve Sery Koré, et Bahi Tagro, tous deux membres, comme J.B. Mockey et Alloh Jérôme, de la précédente Cour de Sûreté de l’Etat, celle qui avait condamné Amadou Koné et ses co-inculpés.
D’autres "absous" feront preuve de zèle. Ainsi, un député, Soumahoro Gouassou, en rajoutera, présisant qu’en cas de succès du complot,

Mockey se réservait la présidence de la République, Jean Banny deviendrait vice-président, Kakou Aoulou aurait les Finances, Camille Gris les Affaires étrangères, etc.
Le tout agrémenté d’histoire de fétiches, de maraboutages, de flèches empoisonnées fabriquées en région bété, etc. Le Président lui-même avait déjà déclaré : « La mère de Mockey a consulté un marabout et son fils y a cru » [72].
Mais la farce grotesque de l’absolution ne représentait pas la seule innovation de ce "complot". Il y avait eu aussi tentative délibérée d’y impliquer la franc-maçonnerie.
Sur ce plan, nous disposons d’une lettre manuscrite, datée du 20 mai 1964, du Dr Djessou Loubo [73] et du récit détaillé que m’a fait M. Pierre Biarnès, le 22 février 1973, sur les circonstances qui ont entouré le rétablissement de la franc-maçonnerie en Côte d’Ivoire [74]. Ces deux documents (surtout la lettre du Dr Djessou Loubo), peuvent nous permettre, semble-t-il, de préciser quelque peu les contours de la vérité, le rôle supposé des francs-maçons dans ce "complot".
Dans son très long discours, au meeting du 28 septembre 1963 déjà cité, Philippe Yacé avait impliqué la franc-maçonnerie dans les complots en affirmant que les comploteurs "ont imaginé un stratagème pour tromper notre sagacité : ils sont tous entrés… dans la confrérie des francs-maçons ; leur calcul, ajoute-t-il, relève certainement d’un plan bien mûri, car personne n’aurait pensé que sous le couvert d’un groupement d’entr’aide, certains auraient des visées criminelles contre un régime qui leur facilite précisément leurs réunions… La fraternité…ne doit pas avoir pour résultat le pistolet ou le poignard traîtreusement dirigés contre les autres". Enfin, il avait demandé, au nom du Parti, aux francs-maçons français, de se désolidariser « des néophytes africains nouveaux venus à la secte et qui impriment à cette confrérie une orientation certainement sombre
 » [75].
Cette histoire de francs-maçons comploteurs avait beaucoup impressionné le président Houphouët-Boigny. En particulier, il ne pouvait comprendre, me disait-il, comment Kacou Aoulou et J.B. Mockey pouvaient appartenir à la même Loge maçonnique (N.D.L.R. : du Grand Orient) et se considérer comme des « frères ». Le premier n’avait-il pas été la cause directe du séjour en prison pendant trois ans du second [76] ? « C’est contre-nature », affirmait-il. Par ailleurs, « l’athéisme » des francs-maçons le heurtait profondément, car « Dieu existe, n’est-ce pas ? ».

Dans sa lettre au chef de l’Etat ivoirien, le Dr Djessou reconnaît avoir fondé un atelier de la Grande Loge de France « face à l’esprit laïque et anti-religieux des maçons du Grand-Orient ». Il avoue sa participation au complot et dénonce allègrement comme comploteurs Kacou Aoulou, Camille Gris, Jean Banny, Alloh Jérôme, Mockey, Paraiso et aussi des Français de Côte d’Ivoire comme Garsi, Bernard, Morillon, Cadorel et L’Huillier... Et pour terminer, il demande pardon et propose ses services...
Mais l’irréparable - les exécutions capitales - aura été évité et aucun des comploteurs ne restera enfermé plus de quatre ans.
Selon le gouverneur Siriex, « inlassablement Houphouët-Boigny avait entrepris calmement la rééducation politique des factieux au cours d’entretiens fréquents et de palabres à l’africaine... » [77]. Toujours selon le même auteur, en 1964, le Président ivoirien appelait ses prisonniers de Yamoussoukro « ses petits pervertis ».
A moi, en me montrant, au début de 1965, par un mouvement de tête le lieu de leur détention, il m’avait dit : « C’est là que se trouvent les gens les plus intelligents de Côte d’Ivoire ».

Notes

[1Expression utilisée par Félix Houphouët-Boigny (Fraternité du 17 avril 1964).

[2Fraternité-Matin du 12 décembre 1974.

[3Cf. infra p. 140 et suivantes.

[4A ma connaissance, le dernier en date des féticheurs du président Houphouët-Boigny était un certain Djininba qui lui avait été d’ailleurs d’un grand secours pour certaines grosses transactions portant sur le café et le cacao au moment du boom de 1977.

[5Fraternité-Matin du 22 mai 1975.

[6Fraternité-Matin du 28 août 1968.

[7Fraternité du 19 juin 1959.

[8Cf. supra, p. 103.

[9Fraternité du 24 avril 1959.

[10Abidjan-Matin du 31 mars 1959.

[11Abidjan-Matin du 2 mai 1959.

[12Il m’a été remis en 1961 - c’est-à-dire deux années avant ma première rencontre avec M. Houphouët-Boigny - par M. Roger Perriard qui m’avait dit le tenir de M. Thaddée Diffre, un ami commun, et alors chef de Cabinet de M. Houphouët-Boigny. Ce document dont l’authenticité n’a jamais fait de doute pour moi, avait été établi par un Français ayant, semble-t-il, des liens fraternels spéciaux avec M. Mockey.

[13N.D.L.R. : A signaler qu’à la même époque, M. Amadou Bocoum, secrétaire d’État à l’Information du Président, tournait en ridicule les électeurs de la région du Sanwi qui s’étaient abstenus de participer aux élections législatives, parce qu’ils avaient juré sur le fétiche. « On en est encore là, dans ce pays », déclarait le ministre (Fraternité du 12 juin 1959).

[14« N.D.L.R. Cette « démission » sera présentée sous un jour anodin.
En effet, selon un communiqué du Parti publié dans Abidjan-Matin du 9 septembre 1959, « à la demande expresse de M. J.B. Mockey », le Bureau Politique du P.D.C.I. accepte d’intercéder auprès de M. Houphouët-Boigny pour que ce dernier veuille bien le relever de ses fonctions de vice-Premier ministre et de ministre de l’Intérieur, afin qu’il puisse se consacrer à sa tâche de secrétaire général du P.D.C.I. Au Conseil de Cabinet du 8 septembre, M. Houphouët-Boigny, « comprenant les mobiles louables qui ont amené M. Mockey à lui présenter sa démission, a accepté celle-ci et l’a remercié vivement pour la collaboration efficace qu’il lui a apportée ».
De son côté, le correspondant du Monde, M. André Blanchet, rapporte le 10 septembre 1959, que M. Houphouët-Boigny dénie toute signification politique à la démission de son ministre de l’Intérieur. Le leader ivoirien qui a tenu à faire justice publiquement des rumeurs circulant sur la “disgrâce” de son lieutenant, ajoute M. Blanchet, souhaiterait effectivement que M. Mockey donne une impulsion nouvelle au Parti dont il est le secrétaire général. »

[15N.D.R.L. : La concordance des dates est frappante : la décision d’éliminer M. J.B. Mockey se situe donc bien au lendemain de son élection triomphale, au poste de secrétaire général, au IIIe Congrès du P.D.C.I.

[16Fraternité du 18 juin 1965.

[17Voir Annexe VI.

[18Fraternité du 26 février 1960.

[19Fraternité du 13 avril 1962.

[20Ibid.

[21Ibid.

[22Le 11, l’Assemblée nationale vote à l’unanimité, au « scrutin public à la tribune » précise la dépêche A.F.P. publiée par Le Monde, la loi créant cette Cour. Celle-ci comprend un président nommé par M. Houphouët-Boigny, six juges titulaires et quatre juges suppléants dont la moitié sont désignés par le chef de l’État. Elle est censée siéger à Abidjan ; elle se réunira toujours à Yamoussoukro. A huis clos.

[23Abidjan-Matin du 12 janvier 1963.

[24Abidjan-Matin du 14 janvier 1963.

[25« Ce n’est pas sans surprise, lit-on dans Le Monde du 16 janvier 1963, que l’on apprend l’existence d’un Parti communiste ivoirien... la formation incriminée ne s’étant pas encore, à notre connaissance, manifestée jusqu’à ce jour. »

[26Abidjan-Matin du 25 janvier 1963.

[27Abidjan-Matin du 11 février 1963.

[28Ibid

[29Il sera condamné à mort par la Cour de Sûreté.

[30Le Monde du 9 février 1963.

[31Fraternité du 14 avril 1964.

[32Fraternité-Matin du 8 mars 1965.

[33Voir J. Baulin, op. cité, p. 79.

[34Abidjan-Matin du 3 avril 1963.

[35Bien sûr, tous les condamnés ne sont pas des intellectuels. Ainsi le président du "Syndicat des commerçants en produits et marchandises" se trouve parmi les huit inculpés condamnés à 20 ans de prison. Mais chose remarquable, on n’y trouve, à ma connaissance, aucun planteur professionnel.

[36Le docteur Amadou Koné, MM. Issa Bamba et Lamine Ouattara. Charles Donwahi, lui, se voit condamné à vingt ans de travaux forcés tandis que le dernier des trois ministres inculpé, Joachim Bony, écope de quinze ans de la même peine.

[37Du 16 novembre 1964.

[38Les derniers déplacements en avion et hélicoptère du chef de l’Etat ivoirien avaient eu lieu aux Etats-Unis lors de sa visite, en avril 1962. Depuis cette date et jusqu’en 1966, il évitera les voyages aériens pour des considérations ésotériques.

[39Le Monde du 13 janvier 1963.

[40Fraternité du 23 février 1962.

[41Même Orselli, pourtant de loin moins favorable aux colons de Côte d’Ivoire que son successeur Péchoux, le considérait comme un adversaire politique "vraiment sectaire" tandis que, disait-il, avec M. Houphouët-Boigny, il n’avait eu « que des relations agréables ». M. Mockey avait été condamné par le pouvoir colonial à 5 ans de prison ferme le 6 février 1950 pour « pillages et violences ».

[42Alors administrateur général du Plan.

[43Il semble qu’un diplomate non-français, ami commun de Mockey et de moi-même, ait été informé du sort qui attendait le ministre de l’Agriculture dès la fin juillet. A mon retour du Soudan, ce diplomate me fera parvenir un message disant qu’il avait averti J.B. Mockey de son arrestation imminente et l’avait poussé à prolonger son séjour à l’étranger : "Je rentre, avait répondu le ministre, car je n’ai rien à me reprocher". Donc, personnellement, je ne pouvais avoir aucun doute quant à son innocence, à son ignorance d’un quelconque complot. En effet, ayant présidé la Cour de Sûreté de l’Etat, donc en connaissant la justice expéditive, et pleinement conscient de la haine que lui vouait M. Yacé, il savait qu’arrêté, il serait inculpé et condamné à une lourde peine. Cette conviction intime de l’innocence du principal inculpé m’amènera bientôt, quand je serai devenu conseiller du président Houphouët-Boigny, à multiplier les interventions auprès de lui - encouragé et même poussé par le gouverneur Guy Nairay et M. Roger Perriard - pour lui demander d’éviter au moins l’irréparable.

[44Abidjan-Matin du 10 septembre 1963.

[45Fraternité-Matin du 22 mai 1967.

[46Le Monde du 11 septembre 1963.

[47Le gouverneur Orselli le considérait presque aussi "sectaire" que J.B.Mockey (Damas op. cité, p. 113).

[48Quoique sachant mes fonctions auprès du Président, il me dit sa confiance et me demande de prendre une photocopie de la lettre du Président, et de la garder « pour que les amis sachent que j’y suis allé de mon plein gré, en dépit de la mise en garde… » (voir Annexe VII).

[49Fraternité-Matin, du 8 mars 1965.

[50Le Monde, du 6 septembre 1950.

[51Il sera nommé, en février 1975, président du conseil d’administration de l’entreprise d’Etat SODESUCRE par M. Houphouët-Boigny.

[52Voir annexe VIII. Nous publions cette lettre de trois pages à cause de sa similitude avec celles envoyées, dit-on, par des inculpés des procès staliniens au génial Père des peuples. L’un des derniers paragraphes a été supprimé volontairement par moi, à cause de son caractère nettement personnel, intime. J’en ai fait parvenir, en recommandé avec avis de réception, la photocopie intégrale au principal intéressé.

[53Algemeen Handelsblad du 27 mars 1965.

[54Dans une brochure intitulée Dimbokro, Haut-lieu du PDCI/RDA éditée par Fraternité-Hebdo à l’occasion du 15è anniversaire de l’Indépendance célébré dans cette ville, Koné Samba Ambroise, celui qui avait été le gardien chef des détenus condamnés pour complots en 1963-64, écrit (p. 14) : « Vous savez combien le Noir a peur de la prison… ».

[55A.F.P. du 10 septembre 1963.

[56Fraternité du 1er octobre 1965.

[57A.F.P. du 5 novembre 1963.

[58Selon M. Georges Lavaud, professeur à la Faculté de Droit de Paris et directeur de thèse d’Ernest Boka, il aurait démissionné à cause de ses « scrupules juridiques et par… fidélité envers certains de ses amis impliqués dans le complot » (Le Monde du 23 avril 1964).
Il avait effectivement démissionné, je puis en témoigner, pour protester contre l’arrestation de ses amis.

[59Voir Annexe IX.

[60Tous ceux qui ont connu Boka savent, qu’à vue d’oeil, il devait peser 80 kg au moins.

[61Fraternité du 17 avril 1964.

[62Ibid.

[63Abidjan-Matin du 14 avril 1964.

[64Elles sont au nombre de six. Vu leur caractère macabre, je me suis abstenu de les publier en annexe. Je les tiens à la disposition de ses héritiers.

[65Voir Annexe X.

[66Bien entendu, je suis incapable de certifier l’authenticité et de l’écriture et de la signature.

[67Daté du 13 mai 1964.

[68Daté du 3 juin 1964.

[69Après la chute de Mockey, M. Guirandou avait été privé de tout poste et restait, avec sa petite famille, confiné dans une chambre d’hôtel. Ceci avait duré -si ma mémoire est bonne- deux bonnes années. A chacun de mes passages à Abidjan, je ne manquais pas d’aller les saluer. Le Président, qui en était certainement informé, ne m’a jamais fait une quelconque remarque à ce sujet.

[70Le Monde du 2 janvier 1965.

[71Fraternité-Matin du 12 janvier 1965.

[72Abidjan-Matin du 14 avril 1964

[73Voir annexe XI.

[74Voir Annexe XII.

[75Fraternité du 4 octobre 1963.

[76En 1950

[77Op. cité p. 260.

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