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Le héraut des planteurs

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    2009.

Gestation d’une classe nouvelle


La conquête des pays ivoiriens, ou si l’on préfère la soumission des différentes tribus, fut laborieuse, malaisée, sanglante. Constitué en colonie par un décret du 10 mars 1893, le territoire sera sillonné d’expéditions militaires jusqu’en 1915. Les rébellions se multiplient, mais sur des bases parcellaires, restreintes. Ainsi entre 1900 et 1912 « les 23 tribus du grand pays baoulé… se révoltent, chacune pour son compte personnel… et pourtant toutes ces tribus… auraient eu de solides raisons de se fédérer. Il faut croire que le sentiment tribal demeurait le plus fort au sein de ces sociétés… » [1]. La dissidence en pays baoulé restera à l’état endémique de 1898 jusqu’aux opérations de la colonne Levasseur en 1911. En 1910, la révolte gronde à Agboville, à la limite de la région côtière, comme à Danané, à la frontière libérienne ; plus au nord, Touba ne sera écrasée qu’en 1912. Escarmouches et embuscades se poursuivront un peu partout jusqu’en 1915.
La presse de l’époque, ou plutôt la seule publication - La Côte d’Ivoire - des premières années de la colonie se fait l’écho de cet état de rébellion permanent. On lit dans sa livraison datée du 10 mars 1909 :
« Il est inadmissible que les indigènes à une journée de marche de Dabou refusent de reconnaître notre autorité. Ils se rappellent que naguère ils massacraient les nôtres et, fiers de ce succès, entendent garder leur indépendance ».
Quatre ans plus tard, on y lit encore : « L’autochtone nous supporte difficilement ; la crainte que nous lui inspirons est le commencement de la sagesse ».
Cette volonté de résistance à la pénétration française va jusqu’à l’exécution par les membres d’une tribu donnée de ceux de ses chefs favorables à la collaboration avec le colonisateur. Devant la commission spéciale d’enquête créée par l’Assemblée nationale française, à la suite d’une série d’incidents sanglants [2], le député Houphouët-Boigny, pour prouver qu’il n’est pas « anti-français » comme l’en accusent ses détracteurs, déclarera dans sa déposition du 31 mai 1950 :
« En 1909, au moment de l’occupation française, ma famille a cru devoir se mettre du côté des Français. Ma grand’tante, Yam Oussou, a mis son neveu et héritier Kouassi N’Go au service des administrateurs Simon et Moesh qui étaient encerclés par la population akoué » [3].
« Bref, je vous dirai que j’ai perdu mon oncle dans cette collaboration avec les métropolitains. Vous trouverez à Yamoussoukro une pyramide que l’administration a fait élever à la mémoire de Kouassi N’Go, chef des Akoués, fidèle serviteur de la France » [4].
Une aussi longue activité militaire, et débouchant parfois sur des drames comme celui cité ci-dessus, s’accompagnait bien entendu de dégâts énormes dans la hiérarchie traditionnelle. Ainsi l’administration procède à des regroupements de villages ou s’emploie, avec une totale inconscience, à diminuer l’autorité d’un chef suspect ou encore à promouvoir un autre dépourvu de prestige. On charge aussi les chefs de la collecte de la patente, et surtout de l’impôt de capitation. Les chefs ainsi rabaissés sont tournés en dérision par leurs sujets qui les appellent désormais « chefs-l’impôt ». Tout concourt en somme à une rupture des sociétés indigènes.
Le rapport de l’inspecteur Maret, daté du 5 décembre 1930, donne une vue précise de l’ampleur de la dégradation volontaire, voulue, recherchée, de la chefferie : les chefs traditionnels se retrouvent réduits à de simples « chefs de cantons » qui tirent leur pouvoir de la seule autorité coloniale.
Ces chefs, ainsi rabaissés sciemment au rang de simples auxiliaires du colonisateur, il n’était pas illogique de leur demander, de plus, de se transformer en pourvoyeurs de main-d’œuvre forcée à l’occupant ou à ses citoyens.
Un autre phénomène concourra, à son tour, à l’affaissement de l’autorité des chefs : la prolifération dans l’entre-deux guerres, dans les centres urbains, d’associations ethniques, dirigées par des “lettrés”, commis de l’administration ou employés des société privées.
L’intrusion de l’économie de marché, aboutissement logique de l’introduction de cultures spéculatives comme le café ou la cacao, parachèvera le déclin de la société traditionnelle : la richesse, si elle n’élimine pas le système de castes, donne quand même quelques titres de noblesses. Elle participe désormais à la définition de l’étalon, de l’unité de mesure du statut social de l’individu.
Quelques chiffres illustrent l’ampleur de la manne dont bénéficie les planteurs de Côte d’Ivoire. De 1 040 tonnes en 1913, la production de cacao passe à 50 000 tonnes en 1939. Sur ce total, 45 000 tonnes proviennent des populations autochtones, les planteurs européens fournissant le reliquat, soit 10 %. De même, les exportations de café passent de 70 tonnes en 1904 à 450 tonnes en 1930, et à 36 000 tonnes en 1939, dont les deux tiers proviennent déjà des plantations africaines.
Ces deux cultures spéculatives nécessitaient et nécessitent toujours une main-d’œuvre abondante. Venant s’ajouter aux ponctions effectuées par l’administration pour différentes corvées, et à l’exploitation progressive de la forêt, l’extension de la production devait rendre particulièrement aigu le problème de recrutement, ou, plus crûment, celui du travail forcé.
Tout d’abord, il convient de le préciser, cette recherche d’une main-d’œuvre très mal rétribuée ne représente nullement une caractéristique de l’exploitation de l’homme en Afrique. Il s’agit au contraire d’un processus historique ordinaire ; il constitue, à l’orée de l’économie marchande, une donnée fondamentale de l’accumulation primitive. En Angleterre, au XVe siècle, le mouvement des “enclosures” appuyé sur une législation féroce, voire sanguinaire, tendait précisément à conditionner les paysans expropriés « à l’acceptation de la discipline de fer du travail salarié ». De même, les investissements humains en Chine Populaire - portés aux nues dans certains milieux occidentaux - représentent une forme d’accumulation primitive, en dépit de son contenu “socialiste”.
Donc, le travail forcé, auquel sont astreints les Ivoiriens peut être considéré lui aussi comme une forme d’accumulation primitive, même s’il représente « un des plus sombres moments de l’histoire humaine ».
Mais ce travail forcé, simple disposition coutumière au départ, devait jouer un rôle majeur dans l’histoire de la Côte d’Ivoire, en permettant, dans une première phase, la création d’une bourgeoisie terrienne et son épanouissement ensuite.
Au plan de l’administration, les autorités exigent, « dès 1904, 15 jours de “prestations” par an pour l’ouverture des routes, la construction de bâtiments, diverses corvées administratives ». L’expansion de l’économie au lendemain de la première guerre mondiale exige, par ailleurs, une main-d’œuvre de plus en plus abondante au service du secteur privé. Mais l’état d’esprit ayant évolué, les habitants de la zone côtière font preuve de réticence. Pour éviter des remous, sans forcément porter atteinte aux intérêts des forestiers et planteurs européens - et aussi africains - les autorités coloniales encouragent ouvertement les utilisateurs de main-d’œuvre à se retourner vers les régions forestières et sahéliennes du pays. Bientôt, les cantons proprement ivoiriens ne suffiront plus comme réservoirs de main-d’œuvre. L’Administration coloniale démembrera alors le territoire de Haute-Volta et rattachera, en 1932, le pays mossi à la Côte d’Ivoire.
Ces faits illustrent bien la dépendance chronique - jusqu’à ce jour - de la Côte d’Ivoire sur le plan de la main-d’œuvre immigrée.
On trouve des détails particulièrement intéressants quoique pénibles sur les modalités et les implications de ce recrutement dans la remarquable thèse de Doctorat de 3e cycle de M. Raymond Guillaneuf intitulée La Presse en Côte d’Ivoire - La colonisation - L’aube de la décolonisation, 1906-1952.
Quand le Bureau International du Travail et le gouvernement de Front Populaire en France prendront des mesures pour mettre fin au scandale du travail forcé, les colons prédiront « la ruine de la colonie ».
Donc, de façon générale, on se trouve devant un amoncellement de facteurs négatifs lourds de conséquences pour l’avenir : la destruction de la chefferie pour les besoins de l’heure sans perspectives ou solution de rechange, l’administration directe mise à part ; la substitution d’une économie capitaliste et par conséquent unificatrice dans une grande mesure, à des groupements à économie quasi-autarcique ; la prolétarisation forcée et à grande échelle.
Le tout couronné par une ambiance raciste, poussée jusqu’à l’aberration, et qui ne pouvait pas ne pas marquer les élites d’alors.
La lecture des extraits de la presse de l’époque publiés dans la thèse de M. Raymond Guillaneuf provoque un traumatisme douloureux dans la mesure où elle met en relief un mépris abyssal de l’indigène [5]. Ainsi, le Courrier de l’ouest Africain du 4 janvier 1930 ne cache pas sa crainte de voir interdit le port de la chicotte, « car en ce moment, on fait assaut de civilité et de courtoisie vis-à-vis des races inférieures et que par politesse on appelle seulement attardées… » [6]. Un an plus tard, le même journal, ose publier, tranquillement, un article où il est dit que « les Noirs ont de l’amitié la même conception que les prostituées ont de l’amour. Il faut être payeur ou payé, cocu ou souteneur ». M. Charles Modeste, porte-parole des colons, ira encore plus loin en qualifiant textuellement les travailleurs ivoiriens de « cheptel » [7]. En France, le Front Populaire se trouvait alors au pouvoir…
Les dirigeants, particulièrement obtus, de cette même presse, ne se limitent pas à ces généralisations abusives de caractère raciste. Ils s’attaquent nommément aux évolués et de façon particulièrement provocante. « Donneriez-vous en France le droit de vote à des enfants de quatorze ans ? écrit l’un d’eux. Non ! Eh bien l’indigène de nos colonies [et encore des plus évoluées !] peut-être comparé à un enfant de cet âge à peine » [8].
On imagine facilement les réactions des jeunes intellectuels ivoiriens devant l’étalage de concepts aussi imbéciles, énoncés, de plus, par des gens ne représentant sûrement pas la fine fleur du peuple français.
M. Houphouët citera à ce sujet le cas de M. Lagarosse, sénateur de la Côte d’Ivoire, « parti [de France] simple ouvrier [et] s’il était resté dans la métropole, il serait certainement parmi les communistes… Et malheureusement », ajoute le député de la Côte d’Ivoire, « M. Lagarosse n’est pas le seul ! Ils sont nombreux ces petits hommes… qui se sont installés sur place et qui aujourd’hui sont pires que les réactionnaires nés ! ».
Mais ce problème de dignité blessée mis à part, l’accumulation accélérée, grâce au travail forcé, explique dans une grande mesure l’irrésistible ascension de la bourgeoisie terrienne en Côte d’Ivoire. Chefs traditionnels, et éléments lettrés ou simplement évolués, prennent conscience de l’importance des cultures spéculatives et s’y lancent.
L’accession au statut de propriétaire terrien, de planteur, s’avère particulièrement aisé pour les chefs traditionnels : ils se contentent en effet de transformer leurs droits de souveraineté sur les terres tribales - surtout en zones caféières et cacaoyères, en régions agni et baoulé - en droit de propriété privée du sol. « Dès l’entre-deux guerres, note M. R. Barbé [9], la propriété collective du sol avait fait place à l’appropriation personnelle [ou à celle de la famille étroite] ».
Et pourtant, selon un décret du 23 octobre 1904, les terres formant la propriété collective ne pouvaient être cédées (ou accaparées) sans accord de l’Administration. Celle-ci n’essaiera jamais, du moins à notre connaissance, d’utiliser ce décret.
Un autre élément facilitera et accélèrera le processus de formation de la bourgeoisie terrienne : le passage de la propriété collective à la propriété privée de la terre ne s’accompagnera pas, en effet, durant une longue période, de modifications notables dans les relations à l’intérieur de la communauté villageoise. En effet, les différentes catégories de chefs continueront à recevoir diverses prestations du travail des membres du lignage, des captifs ou de leurs descendants, etc., accélérant ainsi l’accumulation de richesses aux mains de quelques-uns.
En somme, le chef, gardien par tradition des biens du village, avait pu se métamorphoser complètement en propriétaire de ces biens, sans, pour autant, que ses prérogatives soient altérées ou contestées.
Bien entendu, l’accumulation se trouve accélérée davantage encore chez ceux qui disposent de nombreux “captifs”. Certes, lors de la conquête du territoire, l’administration avait proclamé l’abolition de l’esclavage sous toutes ses formes. Mais elle préférait fermer les yeux pour ne pas se créer de tracas supplémentaires. Esclaves, captifs de case et autres serfs ne forment pas des minorités peu nombreuses : dans certaines régions, on comptait, à la veille de la première guerre mondiale, autant d’esclaves que d’hommes libres. Houphouët-Boigny reconnaîtra au demeurant la persistance de ce fait social bien après la conquête et la pacification en me confiant, en avril 1969 :
« … Moi, je libérai mes captifs dès 1939, et pas seulement en paroles ; je les ai renvoyés de chez moi, car mon raisonnement à ce moment là était : chaque époque a ses propres esclaves et à l’heure actuelle, les salariés sont les esclaves des temps modernes ».
Une telle déclaration implique que certains chefs coutumiers ou administratifs avaient gardé leurs “captifs” bien après le début - ou la fin - de la seconde guerre mondiale…
Mais déjà, « dès les années 30, en Côte d’Ivoire, quelques gros planteurs indigènes, notamment chez les chefs baoulés et agnis… se constituent des fortunes considérables… [Ils] disposaient de revenus annuels de plusieurs dizaines de milliers de francs ce qui, à l’époque, même en métropole, dénotait une aisance certaine » [10].
La bourgeoisie terrienne, nous l’avons déjà relevé, élargit ses bases au-delà de la chefferie : des citadins éduqués se lancent dans la production de café et de cacao dans lesquels ils voient un moyen de « se libérer de leur dépendance totale des autorités françaises » [11]. Parmi eux, Bernard Dadié. Dès 1924, il démissionne de l’administration coloniale pour se consacrer à l’exploitation forestière avant de devenir planteur. Beaucoup de roturiers non éduqués feront de même dans les régions propices à la culture de ces deux produits d’exportation. Ainsi, Samba Ambroise, un fils de captif, de plus non baoulé, et installé au cœur d’une région baoulé se trouvait déjà, en 1950, à la tête d’une fortune confortable [12].
Au moment où cette bourgeoisie terrienne apparaît sur la scène de l’économie ivoirienne, elle ne semble pas encore constituer une cible en soi, une cible privilégiée pour les métropolitains, devenus, chose assez rare en Afrique occidentale, planteurs. Ce sont des « nègres » comme les autres, et non des concurrents ou des adversaires.
En 1932, la situation paraît bouleversée. La grande crise économique se fait sentir en Côte d’Ivoire. La chute générale des denrées amène les maisons de commerce à profiter de la conjoncture pour offrir des prix dérisoires. Le « Trait d’union », faisant face à ses devoirs d’organe de la S.F.I.O., incite les producteurs au refus de vente. Dans le cadre de cette campagne, la bourgeoisie terrienne de Côte d’Ivoire se manifeste pour la première fois, du moins à notre connaissance, comme couche sociale, comme classe en formation. Elle affirme son droit à l’existence dans une lettre ouverte intitulée : « On nous a trop volés », et parue dans la livraison du 22 décembre 1932 de la publication socialiste.
Après avoir rendu hommage à l’œuvre civilisatrice de la France, l’auteur précise clairement :
« Nous nous sommes créés d’importantes plantations dont les produits doivent assurer notre bien-être. Pour justifier leurs spéculations, ajoute-t-il, certaines personnes affirment cyniquement que nous avons peu de besoins à satisfaire. Si les conditions dans lesquelles nous vivions il y a vingt ans sont jugées satisfaisantes, la France n’aura pas sa raison d’être dans cette colonie. Or si nous avons la paix, nous n’avons pas encore le bien-être ».
Celui qui réclamait ainsi le droit des planteurs ivoiriens à un certain niveau de vie, était en fait, on le saura en 1964 [13], M. Félix Houphouët. Comme il sera, semble-t-il, à l’origine de la manifestation de force que constituera, un peu plus tard, la grève de la vente de fèves de cacao.
Par quel concours de circonstances, le médecin africain, alors en poste à Abengourou, en était-il arrivé à servir de porte-parole de la bourgeoisie terrienne naissante ?
Ses origines ? Était-il « prince », descendant de la « Reine des Akoués » comme l’affirme et le répète pieusement son ami de toujours le Président Mamadou Coulibaly ? [14] Ou était-il « d’une famille insignifiante d’origine gouro », comme le relevait, avec hargne, M. Étienne Djaument, son adversaire de la fin des années 40 ? Lors de son audition du 31 mai 1950 par la Commission chargée d’enquêter sur les incidents survenus en Côte d’Ivoire, M. Houphouët insiste assez longuement sur ce problème. En voici certains passages :
« On vous parlera du roi des Baoulés… Or, je ne suis pas roi… Il y avait bien un roi des Baoulés avant l’arrivée des Français mais il n’était pas de la famille des Houphouët. Il était de la famille de la reine Abraha Pokou, dont le dernier représentant est Kouakou Anoublé, qui vit à Sakassou (40 km de Bouaké). Mais mon oncle a résisté à la pénétration. On a alors rétabli le royaume pour les autres chefs africains et l’on a ravalé ce pauvre Kouakou Anoublé au rang de chef de canton, de telle sorte que Anoublé, qui était le suzerain de ma famille, à l’heure actuelle - sur les papiers tout au moins - est mon égal… Je vous le répète…, je ne suis pas de la famille du roi des Baoulés. Ma famille n’était qu’un petit vassal de ce chef… ».
En somme, ni de famille royale, ni de famille princière, mais d’une famille de petits chefs quand même.
Avait-il d’exceptionnelles aptitudes professionnelles au point de froisser l’amour propre de ses supérieurs quand il était médecin, comme l’affirme encore le président Coulibaly ? Ou était-il plutôt, comme le dépeignait Étienne Djaument, un homme essayant de monnayer « les services rendus par son oncle » quand il servait d’« espion aux troupes » françaises au moment de la conquête ? [15]. Ou encore, toujours selon M. Djaument, un homme recourant aux « intrigues » pour essayer de devenir « chef supérieur du Baoulé… [et] mettre ses enfants sur le trône de l’Indénié » ? M. Félix Houphouët, pour sa part, rappellera durant son audition précitée, l’hostilité de l’Administration à sa nomination comme chef de canton en 1925, « du seul fait que j’étais sorti des Écoles du gouvernement général et parce que j’avais épousé le mauvais esprit du Sénégal ».
On pourrait continuer longtemps à citer partisans et adversaires de M. Houphouët. Mais quelques repères restent acquis.
« Sur 400 chefs de canton de la Côte d’Ivoire, dit-il, j’étais, en 1932, le seul candidat chef qui fut sorti des écoles du gouvernement général ». En somme, il représente l’élément le plus évolué d’une chefferie en pleine décrépitude certes, mais gardant ou étendant ses privilèges. De plus, c’est un homme riche : déjà, en 1925, il se trouve à la tête de très grandes plantations : « Près de 300 hectares [16] sans compter les plantations indépendantes de mes sœurs et de mes cousins », déclare-t-il [17]. Il cherche « à se rapprocher du terroir natal en vue de l’extension des plantations industrielles qu’il avait créés avec son frère cadet ». Il y réussit, puisque, selon ses propres dires, en 1939, il est le plus grand propriétaire terrien de Côte d’Ivoire. « Seules, précise M. Houphouët-Boigny, des sociétés comme la Sproa pouvaient avoir de plus grandes [exploitations agricoles] » [18].
Médecin africain de profession, M. Houphouët se comporte, tout naturellement, en planteur : « C’était en 1932, déclare-t-il devant la Commission d’enquête. Les commerçants voulaient nous payer, comme toujours, le cacao à vil prix, un franc le kilo, et nous avons dû résister. J’étais médecin africain et j’ai dû quitter ma blouse de médecin pour aller avec les paysans à Abengourou » [19].
Planteur dans l’âme, il ne limite pas ses activités agricoles au café et au cacao.
Sa production de noix de cola doit être également fort importante puisque, pour l’écouler, il dispose de nombreux camions qui vont jusqu’à Bamako [20]. Mieux encore, commerçant avisé, soucieux de vendre ses produits au meilleur prix, il n’hésite pas à prendre place sur un des camions et à parcourir des centaines de kilomètres pour en surveiller personnellement la vente.
Par ailleurs, M. Félix Houphouët ne peut ignorer l’exemple, enthousiasmant pour un planteur africain, de la Gold Coast voisine, où « l’exploitation agricole est entre les mains des seuls Africains », dit-il. Il le sait bien puisqu’il a exercé ses fonctions de médecin à Abengourou, à quelques kilomètres de la frontière et de la zone cacaoyère du futur Ghana. Il connaît même le tonnage : ces planteurs, précise-t-il, ont produit « 30 000 tonnes de cacao contre 50 000 de ce côté-ci de la frontière ». Les propriétaires terriens de Côte d’Ivoire, il en est convaincu, peuvent faire autant sinon mieux.
Intellectuel, riche et avide de respect, M. Houphouët ressent de toute évidence davantage que d’autres le caractère abject du racisme étalé dans les colonnes de la presse locale. D’autant que cette même presse met en relief l’extrême richesse potentielle de « ce pays plein de ressources et d’un avenir illimité », de cette « colonie la plus riche du groupe… ». Elle ne cache pas, comble de cynisme, « que les indigènes supportent la quasi-totalité de l’impôt ».
Mais ce pays, dont le colonat français fait l’éloge, c’est « son » propre pays. D’où sa propension, naturelle, à essayer d’obtenir pour lui et ceux de sa classe, la majeure partie du gâteau.
A la veille de la seconde guerre mondiale, Houphouët, planteur d’abord, mais aussi médecin et chef de canton, représente « le lieu géométrique de la jeune et de la vieille Côte d’Ivoire » [21], mais surtout le porte-parole naturel de la classe montante des propriétaires terriens, classe formée d’éléments de la vieille chefferie, de la fonction publique ou de simples gens.
La guerre, c’est-à-dire l’arrêt des échanges avec la métropole, et bientôt le boycott du camp allié par les dirigeants pétainistes de la Côte d’Ivoire, allait aviver les antagonismes entre le colonat dans son ensemble et la nouvelle bourgeoisie terrienne. Les problèmes de main-d’œuvre en constitueront le paramètre essentiel.

La prise de conscience


L’aspect négatif, les effets néfastes du travail forcé sur le triple plan social, économique, et politique apparaissent, la seconde guerre aidant, aux yeux des plus lucides, hélas peu nombreux.
Dans un rapport, daté du 20 juillet 1945 - trente mois après le ralliement de l’A.O.F à la France Libre - M. Mourgues, administrateur supérieur p.i. de la Haute Côte d’Ivoire, y dénonce le système et met en relief et son horreur sur le plan humain et sa stupidité sur le plan général, puisque, « nous avons peuplé la Gold Coast de centaines de milliers d’habitants et provoqué la prospérité de cette colonie anglaise au détriment de nos propres territoires ».
En somme, l’enrichissement de quelques centaines d’exploitants forestiers et planteurs, a été payé par le dépeuplement du pays mossi, la prospérité de la Gold Coast et l’appauvrissement relatif de la Côte d’Ivoire.
Sous le règne de Vichy, la situation devait être plus terrible encore, puisque M. Mourgues le constate avec satisfaction, « depuis deux ans… les hommes ne reviennent plus amaigris ou mourants ». Autre argument de l’administrateur :
« … Les missionnaires protestants de nationalité américaine sont des observateurs attentifs… Il ne fait pas de doute que le représentant des États-Unis à la prochaine conférence internationale sur le travail aux colonies sera exactement informé ».
L’administrateur colonial en arrive enfin au contenu politique de ce problème au moment où le Syndicat Agricole Africain [22] a près d’un an d’âge, et à la veille de l’apparition du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire sur l’échiquier ivoirien. Les Mossis, « les plus dociles, les plus raisonnables, les plus soumis », affirme-t-il, « sont devenus réceptifs à n’importe quelle propagande subversive » [23].
Donc, non seulement le travail forcé ruine la colonie au profit de la Gold Coast, apparaît anachronique au lendemain de la libération de la France du joug nazi, altère l’image de la France face à la grande alliée d’outre-Atlantique, mais de plus, crée une masse de manœuvre potentielle disponible pour d’éventuels agitateurs.
Que pensent les planteurs ivoiriens de cette analyse lucide des implications du travail forcé ? Quelle est leur attitude face à ce plan ?
Il convient de distinguer deux périodes.
La première s’étend de la naissance d’une couche de planteurs au régime de Vichy ; à ce moment, le travail forcé ne leur pose nul problème économique et à fortiori moral. Comme le précisera, sans réticence aucune, le député Félix Houphouët-Boigny, en 1950, à propos des requis pour le travail forcé, « nous payions aussi 3,50 F par jour, comme certains métropolitains ». Il va même plus loin et admet ouvertement l’existence d’un travail absolument non rétribué en faveur des chefs [24].
La seconde période, qui commence avec la défaite de la France, verra la position des planteurs africains changer du tout au tout ; ils se trouvent privés, sciemment, de main-d’œuvre. Pourquoi ? Parce que « du fait des difficultés de moyens de transport, déclarera M. Houphouët, les métropolitains ne pouvaient plus se rendre en Haute Côte pour recruter de la main-d’œuvre. Ainsi, toute la main-d’œuvre était fournie par la zone moyenne de la Côte d’Ivoire, zone productrice de café, de cacao et de kola ».
Or, la main-d’œuvre provenant de cette région s’avérait peu abondante puisque, suivant l’exemple des Mossis, les Baoulés, les Sénoufos, les Gouros, les Bétés, de la Moyenne et de la Haute Côte d’Ivoire passaient, eux aussi, en Gold Coast. Pour faire face à cette pénurie, les planteurs et les exploitants forestiers français avaient demandé aux autorités d’interdire l’accès de leur collègues africains au recrutement administratif. Leurs vœux devaient être exaucés.
L’objectif des planteurs européens et de l’administration visait durant ces années de guerre, « à réduire les plantations africaines à une échelle ne nécessitant plus du travail rémunéré » [25]. Bien entendu, un tel but ne pouvait que paraître insensé à la cinquantaine de gros planteurs ivoiriens et aux centaines d’autres disposant de superficies importantes quoique morcelées.
Comment M. Houphouët par exemple pouvait-il exploiter, dans ces conditions, ses centaines d’hectares de plantations ? N’était-il pas au demeurant obligé, lui aussi, en sa qualité de chef de canton, de « fournir son contingent de travailleurs forcés » ?
Résultat ? En 1944 la production de cacao était tombée de 50 000 à 9 000 tonnes. Mais si les métropolitains avaient sauvé leurs 5 000 tonnes, les planteurs ivoiriens avaient vu leur production chuter de 45 000 à 4 000 tonnes.
Pour compléter le tableau, il faudrait citer le renouveau des discriminations raciales durant la période vichyste, et d’autres griefs, bien spécifiques, bien bourgeois, mais aussi humains :
« … Des diplômés de William Ponty et quelques planteurs riches, écrit M. Zolberg, avaient réussi à s’élever dans la nouvelle hiérarchie sociale. La pénurie du temps de guerre affectait plus sérieusement l’élite que toute autre, y compris les étrangers. Parmi les souvenirs les plus mémorables de cette époque, les membres de l’élite citent… l’obligation dans laquelle ils se trouvaient de retourner au mode vie africain… Durant la guerre, les étudiants autochtones pensionnaires de l’École Primaire Supérieure firent grève pour obtenir à nouveau des plats cuisinés français. Les quelques femmes africaines éduquées s’irritaient d’avoir à allaiter leur bébés… » [26].
En somme, jusqu’à la seconde guerre mondiale, en dépit des atteintes à leur dignité et de quelques escarmouches avec les autorités coloniales et le grand commerce, les planteurs ivoiriens acceptaient en fait l’ordre établi. N’avaient-ils pas accès, comme leurs collègues métropolitains à une main-d’œuvre peu onéreuse ? Ne produisaient-ils pas 90 % du cacao et 65 % du café du territoire ? Leur niveau de vie, leur mode de vie, ne se différenciaient-ils pas progressivement de ceux de leurs compatriotes, ne se rapprochaient-ils pas de ceux de leurs dominateurs ?
La guerre et les discriminations, surtout économiques, imposées par le régime de Vichy, provoqueront un choc profond. Les planteurs se sentent poussés vers l’abîme. Ils se doivent de réagir, de combattre pour échapper à la ruine, à la régression. « Pour recouvrer ses privilèges perdus… l’élite [s’assurera] le concours de ses compatriotes avec lesquels peu s’identifiaient avant la guerre » [27].
Tout naturellement, les planteurs, exaspérés, mobiliseront et encadreront une masse elle aussi acculée à la désespérance par le travail forcé. Le schéma esquissé par l’administrateur colonial de Haute-Volta se matérialisera très rapidement : les « errements néfastes » de l’administration paveront effectivement la voie à la « propagande subversive » de M. Houphouët.
Le contexte général s’y prête d’ailleurs à merveille.
Sur le plan local, d’abord, avec la capitulation de la métropole, « le mythe du colonisateur invincible s’effondrait à jamais » [28]. Le régime de Vichy s’écroule à son tour, en A.O.F., au bout de trente mois, et cède la place à la France Libre. Phénomène dont on ne peut sous-estimer l’importance, l’autorité gaulliste, continuellement défiée sur place, paraît vacillante aux Ivoiriens. Il ne peuvent pas ne pas avoir remarqué le geste discourtois de l’évêque d’Abidjan, Mgr Boivin, qui « a jugé indispensable de partir en tournée le matin même, et n’a envoyé aucun représentant » [29] saluer le général de Gaulle à son arrivée.
Les planteurs européens qui brandissaient bien haut le tricolore et parlaient de défendre le droit inaliénable de la France en Côte d’Ivoire, se trouvent déconsidérés. M. Houphouët-Boigny se contentera, pour sa part, de relever à leur sujet, avec un mépris à peine dissimulé :
« Les planteurs métropolitains, qui pouvaient aller dans la métropole se joindre à leur frères qui luttaient contre l’occupant, refusaient de s’y rendre ».
Quant au cadre mondial dans lequel se place cette mobilisation générale des Ivoiriens, ses composantes essentielles s’appellent Charte de l’Atlantique, Charte des Nations-Unies, Accords de Téhéran, Conférence de Brazzaville et s’appelleront bientôt Kabylie, Indochine, Madagascar.
La Conférence de Brazzaville, en particulier, réunie du 30 janvier au 8 février 1944 sous la présidence du général de Gaulle, produit dans l’élite africaine des échos sans rapport réel avec le contenu de la Charte. Pour les Ivoiriens, elle représente un formidable pas en avant dans la voie de la libéralisation, de la réforme, de l’amélioration du statut des Africains.
Au demeurant, les discours du général de Gaulle, de M. Félix Goin, de M. Pleven, ennoblissent encore le texte initial, en le rendant particulièrement attrayant pour les planteurs ivoiriens en lutte pour leur revendication de classe. D’ailleurs, nul ne songe alors, en Afrique, à l’indépendance voire à la simple autonomie. La promesse de « suppression… de l’indigénat dès la fin de la guerre… de même que l’abolition du travail forcé dans un délai de cinq ans », ne sont pas considérées comme de simples miettes par les planteurs ivoiriens.
A ce moment crucial du devenir de la classe naissante des planteurs ivoiriens, donc de la Côte d’Ivoire, un homme jouera un rôle de tout premier plan. C’est le gouverneur André Latrille, le Français le plus controversé de l’histoire de la Côte d’Ivoire, mais aussi l’administrateur le plus équitable, le moins raciste, le plus courageux, en un mot le plus sympathique de la colonisation. Les colons, non contents de l’insulter, de le calomnier multipliaient les pressions, dès juillet 1944, auprès d’Alger - Paris n’était pas encore libéré - pour obtenir son rappel [30]
M. André Latrille, choisi personnellement par M. René Pleven, pour devenir gouverneur de la Côte d’Ivoire en août 1943, « veut s’attacher à travailler dans l’esprit de Brazzaville », écrit Georges Chaffard. Mais ajoute-t-il, « les résistances auxquelles il se heurtera lui vaudront bientôt d’être considéré par les colons comme l’ennemi n° 1, par l’administration locale comme un “communiste”. Son principal crime sera de ne pas prendre automatiquement parti pour les colons contre les Africains. Ainsi, quand un décret du gouvernement d’Alger, daté du 7 août 1944, autorise la création de syndicats professionnels en Afrique, il ne cherche pas à biaiser : dans les 24 heures, le Syndicat Agricole Africain (S.A.A.) - créé le 3 juillet 1944 - voit officiellement le jour [31].
Cette décision soulève un tollé. Partisans et adversaires des planteurs en fournissent des exégèses différentes dont la caractéristique commune mais non apparente est de mettre en relief l’importance exceptionnelle du tournant. La création d’un syndicat agricole africain était pourtant devenu une question de vie ou de mort. « Les planteurs africains, déclarait M. Houphouët à une réunion du Syndicat, à la veille d’une faillite sans précédent… ont cherché… sans aucune considération de classe, de race, d’éducation, le remède souverain à leurs maux… Il était temps. Faute d’union, riches ou pauvres, lettrés ou ignorants, voyaient le café, le cacao sécher sur les arbres, l’herbe envahir et étouffer leurs plantations… ».
Quand aux causes de la faillite imminente, il rappelait « la suppression brutale des manœuvres recrutés aux seuls planteurs africains, la quasi-impossibilité d’embauchage de manœuvres volontaires du fait de la fuite des travailleurs vers la Colonie anglaise voisine… ».
Mais quels sont, au fait, les initiateurs de ce Syndicat ? Paradoxalement, on ne peut préciser leurs noms. En effet, une déviation de type soviétique [32] chez les dirigeants ivoiriens : à certaines époques, les noms des personnalités en disgrâce disparaissent des listes honorifiques, et sont remplacés par d’autres. C’est pourquoi nous nous en tenons à la liste officielle qui me fut remise, à ma demande, par le secrétariat de M. Joseph Anona, et daté du 15 Avril 1964 [33].
Une caractéristique commune : tous les noms sont ceux de gros planteurs. M. Houphouët-Boigny, qui est fier de son titre de Président-Paysan, non seulement ne fait pas la moindre tentative pour camoufler cette réalité, mais insiste, au contraire, beaucoup sur cet aspect particulier, typique, de son organisation syndicale. « De gros planteurs, déclare-t-il, en août 1977…, sont venus me demander de créer le Syndicat Agricole Africain… Tous les gros planteurs ont adhéré d’emblée à notre organisation, ce qu’on avait jamais vu auparavant » [34]. Effectivement, la composition ethnique des fondateurs - Dioulas, Agnis et Baoulés - montre une ébauche de primauté des intérêts de classe sur les antagonismes tribaux.
Pour gagner à leur cause le plus grand nombre de planteurs et renforcer ainsi les assises du S.A.A., ses promoteurs demandent d’abord - et obtiennent - l’exemption de certaines catégories de planteurs de tout travail forcé. Le Syndicat Agricole Africain, pour sa part, veille à une coopération loyale avec le gouverneur Latrille. Ainsi, dans une circulaire, datée du 19 avril 1945, adressée aussi aux délégués régionaux, Félix Houphouët écrit :
« Refusez comme adhérent tout Africain ne possédant pas au moins deux hectares de caféiers ou trois hectares de cacaoyers en rapport. Faites comprendre aux camarades, poursuit-il, que liberté de travail ne signifie pas liberté de paresse » [35].
Mais la défense des intérêts fondamentaux de cette masse de planteurs - 12 000 adhérents sur 20 000 disposant d’au moins 2 ou 3 hectares (déclaration M. Houphouët-Boigny à l’Assemblée Constituante) [36] - implique, nécessairement, la mise à leur disposition d’une main-d’œuvre abondante. Il convient donc de prendre des mesures pour réorienter vers la zone caféière et cacaoyère de Côte d’Ivoire, les dizaines de milliers de Mossis qui mettent leur force de travail à la disposition de la Gold Coast.
Le S.A.A. propose donc, en janvier 1945, le recours au travail volontaire, au salariat. Il s’agit de recruter des travailleurs acceptant, librement, contre rémunération - 20 francs par jour - de mettre leurs bras au service des planteurs de Côte d’Ivoire. Les Européens essaient de saboter la campagne de recrutement de volontaires lancée en région sénoufo et mossi, par MM. Félix Houphouët, Bernard Dadié et Joseph Anoma. En dépit des obstacles, ils réussiront à recruter, sous le contrôle sévère de l’administration, quelques 5 000 travailleurs réellement volontaires. C’est le triomphe en dépit des de la modestie des résultats obtenus. En effet, à coté de ce contingent réduit de travailleurs volontaires, près de 35 000 requis du travail forcé avaient été enrôlés, à la même époque, pour la cueillette.
Le 25 mars 1945, lors de son intervention devant les membres du S.A.A., Houphouët avait mis également en relief l’importance de présenter le salaire journalier de 20 francs comme une forme de métayage [37] pour lequel d’ailleurs, le travailleur volontaire pouvait opter. Il déclarait en effet tranquillement et peut-être avec un brin de cynisme :
« Après de nombreuses discussions, nous avons adopté la formule en honneur en Gold Coast et même dans l’Indénié avant la guerre : le métayage qui donne au travailleur la douce illusion d’être copropriétaire, et qui résout admirablement la question de rendement » [38].
Le recours au salariat ou au métayage a un autre avantage : il signifie tôt ou tard l’élimination des planteurs européens, surchargés de frais généraux, de l’arène des plantations de café et de cacao. Or « c’est… pour ces deux cultures que nous avions créé le Syndicat », précisera bien plus tard M. Joseph Anoma. C’est donc au tour des planteurs européens d’être poussés vers l’abîme.
Là aussi, Houphouët ne camoufle pas cet aspect de son combat. Au contraire. Il part du principe que planteurs français et autochtones ont des intérêts divergents. Il le précise : le facteur racial n’a rien à y voir. Il s’agit « d’intérêts de classes » [39].
Il donne lui-même à son combat un contenu strict de classes : planteurs ivoiriens appuyés plus ou moins par les masses, contre planteurs français épaulés plus ou moins par l’administration coloniale surtout au niveau métropolitain. Cette dernière proposition est importante car, sur place, en Côte d’Ivoire, le gouverneur Latrille soutient plutôt les planteurs africains et n’accorde guère de faveurs aux colons. De plus, il ne cache pas son profond dégoût pour ces derniers, pour leurs prétentions à la fois infondées et exorbitantes [40].
Dans cette phase montante de la lutte non pas anti-coloniale, mais contre les colons et l’administration coloniale de la métropole, les planteurs ivoiriens, tout en se mobilisant essentiellement pour la défense de leurs intérêts propres, polariseront et entraîneront derrière eux la quasi-totalité des couches sociales naissantes toutes ethnies confondues. On retrouve effectivement le schéma classique d’une classe dirigeante dont la lutte prend une dimension « nationale ». Les troupes affluent.
Ainsi, l’abolition toute proche du travail forcé amènera sous les étendards de la classe des planteurs, les gros bataillons de paysans.
Les colporteurs et commerçants, eux aussi, soutiennent le S.A.A. Le marasme des affaires les frappe en effet de plein fouet. Il y a pénurie généralisée de biens de consommation, d’articles ménagers. Le négoce du café et du cacao reste monopolisé par les grandes maisons de commerce qui de plus s’obstinent « à utiliser comme intermédiaire des Européens, des Libanais et des Syriens plutôt que des Africains » [41]. Les déplacements sont difficiles faute de camions.
Et les fonctionnaires ? La force du courant les pousse, en dépit de leur réticences. Certes ils ressentent plus que beaucoup d’autres, le racisme ambiant et en souffrent. Certes ils revendiquent des soldes moins disproportionnées par rapport aux émoluments de leur collègues blancs. Il savent cependant qu’ils sont des privilégiés. Et puis il y a eu la Conférence de Brazzaville qui leur fait entrevoir des horizons nouveaux. Déjà l’administration élargit leur champ d’action. Toutefois ces seuls facteurs ne pourraient expliquer leur apathie, leurs hésitations.
A mon sens, il convient de rechercher la cause de leur manque d’enthousiasme dans le combat anti-colonial, dans leur refus d’admettre les planteurs comme dirigeants du mouvement. Ils les récusent. Il croient que la direction leur revient de droit. Les exemples du Nigeria, de la Gold Coast et du Kenya était là pour le prouver. Mais la réalité du rapport des forces ne correspond pas à leur désirs. Faute de mieux, ils bouderont, ils représenteront un poids mort dans ce tourbillon qui balaie les différentes composantes du pays et les mobilise autour de la couche des planteurs.

Houphouët, leader de la lutte anti-coloniale


La Côte d’Ivoire, depuis la constitution du Syndicat Agricole Africain - auquel participent, nous l’avons relevé, de nombreux chefs - fait figure de pays d’avant-garde, voire révolutionnaire.
Face à l’offensive économique des planteurs africains, les colons se devaient de réagir. Ils le feront sur leur propre terrain, le terrain politique. Là où ils disposent, même au temps de la toute puissance de Latrille, de nombreux soutiens au double niveau de l’appareil colonial en place et de leur puissant lobby en métropole. Donc, volens nolens, la lutte débordera sur le plan politique. Les planteurs autochtones eux aussi se rendent compte de la nécessité d’entrer dans l’arène politique pour avoir une chance de neutraliser, d’affaiblir et d’éliminer les planteurs européens. Mieux, ils s’empresseront d’élargir le front de la lutte, d’étendre le face à face de l’échelon territorial à l’ensemble de la fédération quand les colons commettront l’erreur d’en prendre l’initiative.
Dès août 1945, l’élection de la Commission Municipale d’Abidjan fournit au S.A.A. l’occasion d’engager une première épreuve de force. Cette commission devait être composée de neuf « citoyens français » et de neuf « sujets français » élus au scrutin de liste par un collège unique. Le 11 août, au cours d’une réunion au siège de l’Union fraternelle des originaires de la Côte d’Ivoire (U.F.O.C.I.), Félix Houphouët rejette la présence d’Européens sur cette liste. Il l’explique par l’opposition des aspirations des populations autochtones avec celle de beaucoup d’Européens, des colons notamment.
« L’élite intellectuelle largement représentée à ce meeting » La Côte d’Ivoire dans la Cité africaine, [42] le suit. Parce que, à ce stade, elle ne peut, sans doute, s’y opposer. La direction du mouvement politique paraît bien tenue en mains par les représentants des gros - et petits - planteurs autochtones.
Les Européens, conscients de l’impossibilité de trouver des « sujets » africains prêts à s’associer à eux, donneront la consigne d’abstention. Le Bloc Africain patronné par le S.A.A. - huit Ivoiriens, six Sénégalais, deux Guinéens et deux Dahoméens - obtiendra 1 495 voix sur 1 523 votants et 4 132 inscrits.

Deuxième épreuve de force politique, la préparation des élections à l’Assemblée nationale constituante. Une ordonnance du gouvernement provisoire, datée du 22 août 1945, accordait aux « sujets » français - et non plus au seuls « citoyens » - le droit de désigner leur représentants à l’Assemblée nationale constituante. La Côte d’Ivoire aurait droit à deux députés, un pour les citoyens et un pour les sujets. Le colonat cherchera à profiter de l’occasion ainsi offerte pour briser l’unité des Ivoiriens en suscitant de nombreux concurrents au porte-parole des planteurs, sans pourtant réussir à ébranler profondément son emprise sur le pays.

Devant l’importance de la consultation, le S.A.A. se donne un instrument politique en créant un Comité électoral : il désigne bien entendu son président, M. Félix Houphouët, comme candidat pour le scrutin du 21 octobre 1945. Selon le récit de ce dernier, avant d’accepter, sur son « lit de malade », cette responsabilité, il aurait hésité longtemps, consulté les responsables des diverses tendances et acquit la certitude d’une unanimité autour de son nom. D’où sa surprise de voir non moins de treize autres candidats briguer les mêmes suffrages.

M. Amon d’Aby donne, dans son ouvrage déjà cité, et édité en 1951, c’est-à-dire en pleine période de répression, une version sensiblement différente. Version bien intéressante dans la mesure ou elle confirme un début de rejet du leadership de la bourgeoisie terrienne par les lettrés du pays. Selon cet auteur, il existait à ce moment au sein de l’élite trois tendances :
« 1° Le parti des intellectuels, ayant pour tribun le bachelier Noël Akobé ;
2° Le parti des "Six cercles de l’Ouest", représenté par l’instituteur Étienne Djaument ;
3° Le groupe Mossi, ayant à sa tête le comptable Zébango Pohi. De grands orateurs… proposèrent à l’Assemblée de choisir le candidat parmi les "trois meilleurs enfants de la Côte d’Ivoire : Alphonse Boni, magistrat, juge de paix à Kayes ; Dignan-Bailly, publiciste, directeur du journal France-Africaine ; et Kouame Binzème, avocat stagiaire près de la Cour d’Appel de Paris". M. Étienne Djaument, pressenti par ses camarades des "Six cercles de l’Ouest" investit M. Houphouët de sa confiance, et le proposa à l’Assemblée » [43].
M. Amon d’Aby oublie de préciser le rôle, probablement décisif, joué par l’administration coloniale dans ce réveil politique des intellectuels. Elle se devait en effet de détacher du mouvement anti-colonial le groupe social le moins motivé.
La campagne électorale imposée par l’Administration sera particulièrement dure, car le gouverneur Latrille se trouvait alors en congé de détente en France. Son intérimaire à Abidjan, le gouverneur Mauduit, fera l’impossible pour endiguer l’influence prépondérante des planteurs autochtones au sein des différentes couches sociales de Côte d’Ivoire. Il échouera en dépit des manipulations de bulletins, de chiffres, comme il avait échoué dans ses efforts pour susciter contre Félix Houphouët une candidature particulièrement périlleuse, celle de Ouezzin Coulibaly.
Mauduit échouera car il sous-estimait un paramètre décisif, le Syndicat Agricole Africain, son prestige, ses ramifications, son organisation. Et Houphouët, à travers le S.A.A., ne personnifiait-il pas la première victoire des Noirs sur les Blancs, victoire affirmée déjà lors des élections municipales ?
Face au Baloum Naba quasi analphabète , mais sûr de monopoliser la masse des voix des électeurs mossis, et à l’avocat Binzème entretenant ses auditeurs des problèmes constitutionnels, le candidat Houphouët développe un programme solide, intelligent [44].
Il se réclame de toutes les autres couches sociales du pays, travailleurs manuels mis à part. « Je suis de tous les milieux, dit-il… Chef de canton, ancien fonctionnaire, planteur, transporteur, oncle de commerçants et d’employés de commerce, je connais vos immenses devoirs mais aussi vos droits… Il n’y a pas un seul homme de bonne foi dans cette colonie qui puisse dire que j’ai failli à mes devoirs de médecin, de chef de canton, de propriétaire terrien… ».
Il demande l’« institution d’une Colonie autonome de l’Empire Mossi, si le pays Mossi le demande ». Sans doute pour satisfaire les Mossis, mais aussi très probablement pour lever l’hypothèque électorale mise en relief par le nombre relativement élevé d’électeurs Mossis.
On l’accuse, suprême insulte, d’être anti-français. « Je suis assez intelligent, réplique-t-il, pour comprendre, admettre, que nous, Africains, ne pouvons nous passer de la France. »
Oui, il a combattu pour la « liberté du travail et la juste rémunération du travail », et il combattra pour « la suppression de la main-d’œuvre forcée ».
Il réclame des réformes pour toutes les catégories sociales ou presque, les planteurs bien entendu venant en tête, et les fonctionnaires en queue de liste.
Sa fortune personnelle lui permettra de couvrir une bonne partie des frais de la campagne électorale.
Au soir du 25 octobre 1945, le candidat du S.A.A. est proclamé élu. Toutefois, par suite « de prétendues erreurs qu’aurait commises le bureau de poste de Mankono », M. Félix Houphouët sera mis en ballotage pour être définitivement élu le 3 novembre suivant, en dépit du maintien de six candidats.
Parmi les dix élus de l’A.O.F., on trouve MM. Léopold Sédar Senghor, du Sénégal, Apithy (Dahomey-Togo), Fily Dabo Sissoko pour le Soudan-Niger.
Son prestige augmente, car sa victoire aux élections constitue aussi et surtout une défaite pour l’administration, donc pour les colons.
Le 6 décembre 1945, Félix Houphouët quitte la Côte d’Ivoire pour Paris. De passage à Dakar, il prend une décision assez curieuse, celle d’ajouter Boigny à son nom. Pour lui, il l’affirme, Boigny fut le nom d’un aïeul et signifie bélier. De méchantes langues le traduiront en « Bô Agnis », soit le vainqueur des Agnis [45].
Dès son arrivée en France, il multiplie les interventions, alerte les communistes et leurs ministres et obtient finalement le retour de Latrille à Abidjan en dépit des efforts du lobby colonial. En mars 1946, le ministère des Colonies avise Latrille de son maintien à son poste, mais le prie de se passer des services de son collaborateur Lambert. Latrille dédaigne ce conseil et le ramène avec lui à Abidjan.
Un succès ne vient jamais seul, dit-on. Et de fait, le 5 avril 1946, l’Assemblée nationale constituante vote, sans débat, une proposition de loi présentée au nom de la Commission des territoires d’outre-mer, par « M. Félix Houphouët-Boigny et plusieurs de ses collègues tendent à la suppression du travail forcé dans les territoires d’outre-mer » [46]. Le 11 avril 1946, le président du Gouvernement Provisoire de la République promulgue la loi abolissant le travail forcé.
Depuis lors, les controverses autour du but poursuivi par Félix Houphouët-Boigny, de ses arrières pensées, de son rôle exact dans cette affaire, n’ont pas cessé. La version donnée par Gabriel d’Arboussier [47] paraît assez proche de la réalité. S’adressant à son ami de jadis, il met surtout en relief ses préoccupations de planteur :
« … A votre mandat général reçu du peuple de Côte d’Ivoire… s’ajoutait, écrit-il, un mandat spécial des planteurs africains. Aux raisons générales que tous les élus d’Afrique noire avaient d’exiger la suppression du travail forcé, s’ajoutait une raison spéciale pour les planteurs africains, c’est que la suppression du travail forcé permettait… de se procurer la main-d’œuvre réservée par le système du travail forcé aux plantations européennes. La suppression du travail forcé, précise-t-il encore signifiait donc la liberté du marché du travail qui constituait incontestablement un progrès considérable pour les populations africaines et un avantage certain pour les planteurs africains ».
« Or, dans le rapport fort documenté que vous avez présenté, et dû, vous vous en souvenez, à un travail collectif, j’eus l’occasion de relever une phrase à mon sens démagogique… ».
« Certes, Houphouët, bien que vos raisons ne fussent pas toute altruistes, ajoute-il, vous avez déployé une énergie à laquelle j’ai toujours rendu hommage pour obtenir le vote de la loi supprimant le travail forcé ».
N’empêche. Le leader ivoirien [48] y attachera son nom.
Le triomphe d’Houphouët-Boigny est total : par-delà le renforcement des assises des planteurs ivoiriens en mettant à leur disposition une main-d’oeuvre abondante déviée auparavant, dans le meilleur des cas, vers la Gold Coast, et dans le pire vers les plantations européennes, il apparaît comme le libérateur des Africains de la servitude. Du jour au lendemain, il devient un héros mythique. Cinq ans plus tard, intervenant à l’Assemblée nationale française, M. Sékou Sanogo, leader du Parti progressiste de la Côte d’Ivoire, et adversaire du leader ivoirien, affirme que « M. Houphouët-Boigny est suivi… [parce que] on croit aujourd’hui en Afrique que M. Houphouët-Boigny battu, le travail forcé reparaîtra demain. Voilà la réalité » [49].
Ouezzin Coulibaly, resté jusqu’au bout le fidèle lieutenant de Félix Houphouët, décrivant l’impact de cette loi sur les masses, dira en 1950 qu’« une vague de propagande… a eu pour objet de considérer Houphouët-Boigny comme le principal artisan de la suppression du travail forcé ».
Mais par-delà ces exégèses qui ne viendront d’ailleurs que bien plus tard, dans l’immédiat, la nécessité d’une organisation proprement politique se faisait sentir.
Et de fait, le 26 avril 1946, le Comité électoral du syndicat des planteurs africains décide de se transformer en Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (P.D.C.I.) [50].
En tout état de cause, le moment paraît propice puisque cette décision suit de peu la promulgation de la loi sur l’abolition du travail forcé et le retour du gouverneur Latrille en Côte d’Ivoire. La naissance du P.D.C.I. s’insère également dans le cadre historique de la prise de conscience politique d’autres pays d’Afrique : le N.C.N.C. (National Council of Nigeria
and Cameroons), et l’U.G.C.C (United Gold Coast Convention) avaient vu le jour en 1944, suivis à quelques mois de distance par le Kenyan African Union. Mais seul parmi tous ces partis, le P.D.C.I. a une direction terrienne et non intellectuelle.
Quelle est sa doctrine ? Le rejet, quelque peu mitigé de toute lutte de classes entre Africains, puisque « toutes les couches sociales sont plus ou moins exploitées et qu’elles doivent s’unir dans leur lutte contre les exploiteurs communs ». Précisant davantage son concept, M. Félix Houphouët-Boigny déclare :
« En… Côte d’Ivoire… les plus gros producteurs, les chefs traditionnels les plus importants… sont les piliers de notre mouvement… Ces hommes qui sont exploités certes, mais qui représentent une couche sociale déterminée, la bourgeoisie africaine, exploiteuse elle-même dans une certaine mesure… ».
Fait caractéristique, cette thèse est, à ce moment, celle de la section coloniale du Parti communiste français.
Les adhérents affluent autour du champion des Noirs, du premier Noir qui ait réussi à affronter avec succès la morgue des colons. En octobre 1946, le nouveau parti annonce 65 000 membres, 271 000 en 1947, 800 000 en 1949, et - chiffre plus douteux - 1 100 000 en 1951.
Face à lui, le « Parti Progressiste de la Côte d’Ivoire » regroupe « des fonctionnaires, des employés de commerce, quelques intellectuels, des notables issus pour la plupart des régions du sud et du sud-est » [51]. Le programme de ses dirigeants - Kacou Aoulou, Kouamé Binzème, Tidiane Dem - au-delà des relents régionalistes se limitait à « l’anti-communisme sommaire et (au) loyalisme total à l’égard de la colonisation ».
Pour M. Mamadou Coulibaly, vétéran du P.D.C.I. et président du Conseil Économique et Social de Côte d’Ivoire, le Parti Progressiste, « d’inclinaison raciste [était animé par] le ressentiment de voir le pays représenté au Parlement français par des ressortissants du Centre et du Nord de la Côte d’Ivoire… [et croyait] que la direction politique du pays revenait plutôt aux enfants du Sud dont les aïeux avaient été les premiers à accueillir les pionniers français » [52].
Mais le « Parti Progressiste » ne faisait réellement pas le poids. Son leader, M. Binzème, un Agni, avait tout juste récolté 243 voix - contre près de 13 000 à Félix Houphouët - lors du second tour des élections d’automne 1945 en Côte d’Ivoire. Il affirmait alors combattre « un capitalisme nègre plus odieux et plus révoltant que celui qu’on voulait abattre » [53]. A l’époque, les colons recouraient à des arguments similaires.
C’est dans ce contexte bien mal choisit que le colonat d’Afrique occidentale, sous la bannière de celui de Côte d’Ivoire, prend une initiative dont le seul résultat sera d’étendre l’influence de M. Houphouët-Boigny à l’ensemble de l’A.O.F.
Au départ, les colons de Côte d’Ivoire, déçus des résultats de l’action de leur représentant à la première Constituante qui n’avait pu s’opposer à l’abolition du travail forcé, avaient élu, à la seconde, le colonel Schick. Ils comptaient sur lui, sur son dynamisme, pour « faire rétablir le travail forcé ». Cela paraît invraisemblable, mais à l’époque, en 1945-1946, les colons, complètement déphasés, pensaient, semble-t-il, pouvoir amener un gouvernement issu de la résistance, et représentant un peuple ayant souffert du Service du Travail Obligatoire (S.T.O.), à changer d’attitude sur un tel problème !
Décidés à se battre pied à pied, les colons essaieront ensuite d’atteindre leurs objectifs, à savoir une défense plus efficace de leurs intérêts, par une action coordonnée au niveau des différents territoires. Une première réunion des « États Généraux de la Colonisation » groupant les représentants des colons de la quasi-totalité des territoires d’Afrique noire, à Douala, au Cameroun, le 5 septembre 1945, sera suivie d’une seconde, à Paris, en juillet 1946.
Jean Rose, le porte-parole haineux des colons de Côte d’Ivoire, c’est-à-dire du territoire africain économiquement et potentiellement le plus intéressant, en est l’initiateur. Il essaie, à l’évidence, de mobiliser la partie du colonat d’Afrique non encore menacée directement, pour généraliser l’opposition contre les prétentions des élites africaines, renforcer ainsi la position de ses amis de Côte d’Ivoire et d’augmenter d’autant leurs chances de combattre le S.A.A. et le P.D.C.I.
Sa hargne transparaît dans chacune des phrases de son discours. Lui et ses amis n’avaient pas jugés utile de célébrer la Libération de Paris en Août 1944 ; ils ne se posent pas moins en défenseur de l’Empire. Les colons, affirme-t-il, sont des « hommes courageux et tenaces » et pourtant on les avait traités de « ratés et d’ivrognes invétérés ». Quant aux autochtones, « ce n’est pas d’un trait de plume que l’on peut faire des millions d’êtres incultes tout à fait, des citoyens conscients et organisés ».
L’élite africaine, sous l’impulsion d’Houphouët, riposte en lançant, en septembre 1946, un Manifeste qui appelle à la réunion des Africains à Bamako. Il sera signé par presque tous les élus africains présents alors à Paris.
La volonté des colons de Côte d’Ivoire d’isoler les planteurs ivoiriens, amènera les autorités françaises à commettre une erreur énorme.
En effet Marius Moutet, ministre S.F.I.O. de la France d’outre-mer, ordonnera aux administrations locales de s’opposer par tous les moyens à la réunion du Congrès. Faute plus grave encore, il demandera aux élus africains de son parti de boycotter la réunion.
Résultat ? Les autres chefs de file africains seront donc absents de Bamako quand les délégations de base éliront M. Houphouët-Boigny président du Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A.). Faute de concurrents, aux dires même de l’intéressé.
L’absence des autres élus ne devait pas éviter pour autant quelques heurts bénins, notamment entre partisans et adversaires de l’autonomie.
Félix Houphouët-Boigny, lui, y était - et restera toujours - franchement hostile. Il sera suivi. Cette position sur les liens organiques avec la métropole se confondait, elle aussi, avec la stratégie d’alors du Parti communiste français [54].

Compagnon de route


A ce stade, il convient de démêler l’écheveau des relations entre le Parti communiste français d’une part, et Félix Houphouët, les gros planteurs, Le Syndicat Agricole Africain, le P.D.C.I. et le R.D.A. de l’autre. Le problème, déjà important en soi, apparaît encore plus intéressant quand on connaît les politiques actuelles du président ivoirien, et en particulier son anti-communisme viscéral.
Les autorités ivoiriennes se montrent d’ordinaire assez réticentes sur le sujet et on les comprend. M. Paul-Henri Siriex, ancien membre du Cabinet du Président du Conseil, M. René Pleven, en 1953, et ensuite directeur de la banque Worms, essaie de « justifier » la collaboration de son ami le président Houphouët-Boigny avec le Parti communiste français. Il consacre, sans grand succès il faut le reconnaître, de nombreuses pages à cette tentative maladroite de maquillage de l’Histoire.
Ainsi, dès leur arrivée en France, le P.C. aurait fait main basse, presque à leur insu, sur les députés africains :
« A Paris écrit-il, les élus africains avaient été installés, pris en charge plutôt, dans plusieurs grands hôtels par un service d’accueil. On ne savait pas très bien s’il était officiel ou l’émanation du Parti communiste qui comptait le plus grand nombre de députés à l’assemblée. On allait être fixé rapidement, mais les facilités offertes avaient au moins l’avantage d’éviter à la plupart d’entre eux un dépaysement trop brutal. Un secrétariat était même à leur disposition pour envoyer des nouvelles au pays et guider leurs premiers pas dans la capitale » [55].
Seul, le député ivoirien aurait fait preuve de réticences face à cette action de commandos. En effet, selon l’auteur, « tout cela n’avait d’ailleurs pas tellement plu à Félix Houphouët-Boigny. Il avait l’habitude de ne dépendre de personne et, dès le premier jour, il était bien décider à se passer de mentors trop prévenants » [56].
Le gouverneur Siriex se lance ensuite dans de longues et laborieuses explications pour laver les députés d’outre-mer du péché de coopération avec les communistes.
En fait, Le P.C.F. avait conseillé aux élus africains en butte à l’administration coloniale, de s’apparenter, à l’Assemblée nationale, au Mouvement Unifié de la Résistance (M.U.R.), allié du groupe communiste. Houphouët-Boigny et ses amis avaient eu la sagesse de suivre ce conseil.
Mais de toute évidence, il s’agissait d’une formalité puisque dans ses interventions à l’Assemblée nationale, le leader ivoirien utilisait la formule : « Nous, élus du rassemblement démocratique africain apparentés au groupe communiste… » [57].
Son apprentissage de parlementaire français, M. Houphouët-Boigny le fera avec l’aide des députés du M.U.R. Parmi ces derniers, une place spéciale doit être réservée à Pierre Cot, qualifié de « notre ami » dans un document officiel du R.D.A. [58] et dont le gouverneur Siriex dira : « Il allait aider [Houphouët] de ses conseils et de son expérience parlementaire ».
Effectivement, si le fameux “Bureau 43” à l’Assemblée nationale préparait les discours du jeune député africain [59], Pierre Cot s’occupait personnellement de leur fignolage : quelle différence énorme dans la forme et dans le fond entre la profession de foi électorale du candidat Houphouët d’octobre 1945, et la très haute tenue intellectuelle et le français châtié de son intervention à l’Assemblée nationale cinq ou six mois plus tard, en faveur de l’abolition du travail forcé ! [60].
Quelle était à l’époque la stratégie du P.C.F. ? Quelle fut l’idée que se faisait alors les dirigeants communistes français de la situation en Afrique francophone et de leurs relations avec le P.D.C.I., comme avec le R.D.A. ? Elle apparaît sous un jour logique, sincère, mais aussi théorique, et pour tout dire franchement dogmatique. La fameuse circulaire du 20 juillet 1948, signée de Raymond Barbé, président de la fraction communiste à l’Assemblée de l’Union Française, et adressée aux « Groupes d’Études Communistes » (G.E.C.) définit bien l’attitude du P.C.F. Et surtout elle donne une meilleure idée de la réalité, y compris des illusions et des erreurs du P.C.F.
Tout d’abord, Raymond Barbé [61] récite le crédo en vigueur alors :
« …Toutes les classes, y compris la jeune bourgeoisie autochtone et les cadres tribaux et féodaux de la société traditionnelle, supportent plus ou moins impatiemment le joug impérialiste qui pèse sur elles ».
« D’où, selon l’auteur, en Afrique noire, les objectifs essentiels actuels sont communs à toutes les classes et couches de la société autochtone ».
« Toutefois, la communauté des intérêts essentiels à l’ensemble des populations ne peut cacher l’existence des tâches et couches diverses dans la société autochtone, dont certains intérêts sont divergents et peuvent même être contradictoires. Et l’évolution actuelle de l’économie africaine ne va pas vers l’atténuation de ces divergences, mais au contraire vers leur accusation » [62].
Quelle est donc la tactique adoptée par le P.C. ?
« … Dans ces conditions, précise la circulaire, le problème essentiel était la création, dans chaque territoire d’Afrique noire, de partis ou mouvements de masse fondés sur l’union des différentes classes et couches de la population autochtone… ».
M. Barbé, comme on le remarque, se garde bien de préciser à laquelle de ces « classes et couches » devrait incomber la direction de ce ou ces « partis ou mouvements de masse ». Une telle omission constitue en soi une hérésie sur le plan marxiste-léniniste. Mais d’un autre coté, comment admettre, pour un communiste, que la couche des grands planteurs dirigeait la lutte anti-coloniale à l’échelle de l’A.O.F. ?
Pour en revenir aux choses plus concrètes, quel a été au juste, dans la pratique, le rôle des communistes français en Côte d’Ivoire ?
Tout d’abord, leur capacité d’organisation a contribué, les observateurs l’admettent, au dynamisme et au succès du Comité Électoral créé par le S.A.A. pour les élections d’octobre 1945, qui déboucheront sur le triomphe du député Houphouët.
Nous l’avons déjà relevé, le premier Groupe d’Études communistes fleurit en Côte d’Ivoire en mars 1946, et précède de quelques semaines la création du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (P.D.C.I.). Y a-t-il rapport de cause à effet ? Oui répond R. Barbé :
« … Les communistes de Côte d’Ivoire, écrit-il, ont poussé à la constitution d’un large parti démocratique qui a permis de ne pas laisser au seul syndicat des planteurs, organisation de la bourgeoisie africaine, le contrôle exclusif de la vie politique cotivoirienne ».
Aujourd’hui les dirigeants ivoiriens admettent d’ailleurs ouvertement l’ampleur de l’apport des communistes. Ainsi, selon un article publié en mai 1977 dans l’organe officiel du P.D.C.I., le G.E.C. assura la formation et l’éducation politique des cadres du P.D.C.I. et fournit « non seulement les premiers dirigeants du parti, mais encore servit d’école des cadres » [63].
Mieux encore, « les statuts du parti furent rédigés en grande partie par des militants européens, en particulier Franceschi et Casanova… » [64].
Ainsi, grâce à l’apport idéologique et organisationnel du Parti communiste français, la classe des planteurs ivoiriens réussit à renforcer singulièrement les assises du mouvement et partant, les siennes propres.
Autre convergence majeure et déjà relevée, l’égale hostilité d’Houphouët-Boigny et du P.C.F. à toute notion d’autonomie. Quand au cours d’un débat parlementaire, le député Houphouët-Boigny déclarera : « Je n’ai pas condamné la colonisation. Je n’ai aucun intérêt à le faire », il sera salué par des « applaudissements à l’extrême gauche » [65].
Sur le même plan, Jacques Duclos affirmait le souci de son parti « d’assurer la permanence de la présence de la France dans les différents points du monde où flotte le drapeau de notre pays. Si la France était absente, son absence signifierait d’autres présences ».
Ce thème de la tutelle française préférable à une éventuelle main-mise américaine explique bien des compromissions du P.C.F. en Afrique.
Raymond Barbé ne doit plus être, et depuis un quart de siècle au moins, particulièrement fier des résultats de son action de dirigeant communiste en Côte d’Ivoire. En poussant à la constitution, durant l’absence du leader ivoirien, du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire, les communistes français, loin de neutraliser le Syndicat Agricole Africain, mettaient au contraire à sa disposition un instrument valable - y compris leurs cadres - et sous sa coupe, les autres couches sociales. En d’autres termes, les événements devaient le prouver, Raymond Barbé - en sous-estimant les divergences de classes - s’était rendu coupable d’une « déviation de droite » contre laquelle il mettait pourtant en garde les G.E.C.
Ceci dit, Raymond Barbé se montre réservé, mal à l’aise, hésitant, voire inquiet pour l’avenir. Il n’en continue pas moins à considérer - en 1948 - que les planteurs, par exemple, forment une classe « moins exploitée » que les autres et non une classe d’exploiteurs, ce qui est pourtant bien le cas dans la mesure où ils emploient, en toute orthodoxie marxiste, des « créateurs de plus-value ».
Ce trouble idéologique, on le ressent à la lecture de sa circulaire déjà citée. Certains faits le choquent. Par exemple, il cite le cas de « la liquidation prématurée de la grève des cheminots en Côte d’Ivoire [66], dans un territoire où les intérêts des cheminots en grève apparaissent plus ou moins en contradiction avec ceux des planteurs intéressés à l’exportation de leur produits ».
Il proteste contre « l’insuffisance criante, l’extrême timidité pour pousser en brousse, parmi les paysans, l’organisation du rassemblement démocratique africain, la non-constitution de sous-sections dans les villages…, la faiblesse de notre action revendicative en faveur des paysans… ».
Donc, le P.C.F. en est pleinement conscient, les planteurs ont liquidé une grève des cheminots ivoiriens pour préserver leurs intérêts propres, et Houphouët-Boigny se refuse à organiser la masse paysanne. Dans un tel contexte, il semblerait difficile, du moins pour le Parti communiste français, de nier l’existence de classes aux intérêts pour le moins divergents. Le P.C.F. ne fera pourtant rien pour mettre un terme à l’ambiguïté idéologique qui entoure l’action de M. Félix Houphouët-Boigny, du P.D.C.I. et du R.D.A.
Mais quelle a été, durant cette période s’étendant de 1944-1945 à 1950, l’ampleur de de la coopération, de la collaboration personnelle d’Houphouët-Boigny avec le parti communiste français, son engagement idéologique personnel ?
A-t-il été communiste ? Certainement pas : il n’a jamais adhéré au P.C.F. et on ne peut considérer le Groupe d’Études Communiste comme un P.C. Ivoirien.
A-t-il suivi des cours de marxisme ? Évidemment. A Ivry, à l’école des cadres du P.C.F. probablement, même si le témoignage d’Étienne Djaument est suspect en soi. Certainement à Treichville, en Côte d’Ivoire, car « il participait régulièrement au groupe d’études communistes » [67]. D’ailleurs, à notre connaissance, M.Houphouët-Boigny n’a jamais essayé de nier ces faits.
Encourageait-il d’autres à y participer ? Devant la Commission d’enquête parlementaire, s’adressant à l’un de ses membres, M. Lisette, M. Djaument déclarera, lors de sa déposition recueillie à Abidjan :
« C’est vous qui fournissez le noyau d’élèves au G.E.C. du Tchad, comme Houphouët le fournit ici… Les cours se faisaient sur l’insistance d’Houphouët… ».
Mme Stibbe confirmera ce fait, puisque M. Houphouët-Boigny lui reprochait de se refuser à y participer [68].
A-t-il été un « compagnon de route » engagé pleinement ? A-t-il pris des positions ouvertement pro-communistes et pro-soviétiques ? Cela ne fait aucun doute. De très nombreux discours et déclarations le prouvent abondamment. Quand on en prend connaissance, on se trouve envahi par un sentiment d’ahurissement. A un double titre d’ailleurs. Pour qui a connu de près, comme moi, le président de la République de Côte d’Ivoire, il est difficile de l’imaginer à ce point compagnon de route fidèle, ou « allié naturel » des communistes. Il est tout aussi ahurissant de concevoir un P.C.F. acceptant sans broncher, comme du pain béni, les proclamations « frontistes » voire prolétariennes sinon révolutionnaires du dirigeant ivoirien.
Quelques textes d’époque préciseront davantage l’image de ce Félix Houphouët-Boigny paradoxal. Nous disposons d’abord d’un article paru dans Démocratie Nouvelle de février 1947. Le leader ivoirien se livre, dans l’organe théorique du P.C.F., à une analyse de la situation en Afrique noire. Son langage est indubitablement marxiste, mais il s’agit, fondamentalement, d’un plaidoyer pro domo.
Il y prêche ouvertement pour son saint, pour la préservation du leadership de la classe des propriétaires terriens. Pour ce faire, il argue de la nécessité de préserver l’unité, puisque, s’il admet l’existence effective des classes sociales, leurs intérêts dit-il ne sont guère antagonistes. En bref, dans la lutte anti-coloniale, toutes les classes sociales ivoiriennes doivent accepter de soumettre leurs intérêts à la primauté des intérêts de la classe des propriétaires terriens, si elles veulent triompher de l’ennemi colonialiste.
Deux autres phrases, dans le même article, confirment cette conception assez étonnante du marxisme :
« … Entre les exploiteurs et les exploités, les réactionnaires et les démocrates, proclame M. Houphouët-Boigny, nous ne saurions hésiter ; nous serons corps et âme avec les forces progressistes contre les forces rétrogrades ».
De toute évidence, le leader ivoirien croit appartenir, lui tout comme ses amis planteurs, au camp des exploités et des démocrates, les exploiteurs et les réactionnaires étant les colons français et leurs protecteurs de la métropole.
L’absence de réaction du P.C.F. [69] - Démocratie Nouvelle aurait pu refuser la publication de cet article - confirme la justesse de cette thèse. Il faut reconnaître, la position de M. Houphouët-Boigny paraît, jusque là, cohérente, et celle du P.C.F. plutôt vacillante.
Mais les choses prennent un tout autre aspect quand, dans le même article, la plume de M.Houphouët-Boigny trace les mots « la classe montante, la classe ouvrière ». Le risque, il est vrai, n’est pas bien grand puisque cette classe reste encore dans les limbes en Côte d’Ivoire comme dans l’ensemble de l’A.O.F. Cela laisse quand même rêveur.
Ceci dit, en pleine guerre froide, il n’hésite pas à se compromettre avec les communistes. Passe encore qu’il préside - avec d’autres personnalités communistes - l’un des Congrès du P.C.F. [70]. Mais il va plus loin et s’engage sans ambiguïté aux côtés des communistes, dans son allocution à « la réception fraternelle des élus d’outre-mer » organisée par les dirigeants du Parti communiste français. En présence de Thorez, Duclos et Marty, le leader des propriétaires terriens de Côte d’Ivoire, se présente comme le prototype du parfait « compagnon de route ». Son discours constitue en effet un hymne à la gloire du Parti communiste français. France Nouvelle du 11 janvier 1947 en publie le texte dont voici de larges extraits :
« … L’Afrique, proclame M. Houphouët-Boigny, malgré les empêchements, les brimades, les représailles des colonialistes aux abois, entend collaborer franchement pour libérer tous les travailleurs du joug odieux des capitalistes diviseurs, affameurs et tueurs de peuples…
Les peuples des territoires d’outre-mer, déclare encore M. Houphouët-Boigny, et notamment ceux de l’Afrique noire savent ce qu’ils doivent au grand parti ouvrier français, au Parti communiste… [71]. Aucun parti politique métropolitain n’a autant œuvré pour l’émancipation humaine et sociale de nos peuples. l’Afrique ne l’oubliera jamais… Les exploiteurs cyniques de nos misères veulent s’identifier avec la France... Nous ne pouvons reconnaître leur France, la France qui pille, la France qui spolie, la France qui divise, la France qui assassine…
« La France avec laquelle nous entendons collaborer loyalement, c’est la France démocratique et laïque, pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité…
« Communistes français, proclamait encore l’actuel chef d’État ivoirien, c’est au nom de cette fraternité des peuples que vous ne cessez de lutter. Nous sommes vos alliés naturels car nous avons des intérêts communs à défendre vis à vis des mêmes adversaires… Communistes français vous pouvez compter sur vos camarades, vos associés les démocrates africains.
« Le dévouement et le désintéressement avec lesquels les élus communistes, les fonctionnaires communistes accomplissent leur mission et leur tâche quotidienne ont conquis le cœur des Africains. Les communistes, en méprisant l’argent corrupteur, ont conquis la confiance de cette masse africaine écrasé par les cupides et sanguinaires serviteurs de l’argent roi. »
On pourrait prétendre que ce texte ne contient rien de particulièrement choquant, d’inacceptable, d’inimaginable, sur le plan idéologique, pour un homme qui se considère comme faisant partie de la cohorte des opprimés et des exploités. Mais une fois de plus il en va autrement quand lui, chef de file des propriétaires terriens, prône le collectivisme ! Il déclare en effet au cours de cette même allocution :
« L’individualisme, l’égoïsme, le capitalisme prolongeront l’agonie de l’Afrique. Je crains même qu’ils ne la tuent. Le collectivisme, au contraire en assurerait la rapide guérison, le rapide épanouissement. C’est pour vous devancer dans le collectivisme intégral…, c’est pour faciliter la lutte contre ce capitalisme qui se reconstitue en Afrique… que nous avons demandé aux Africains de se rassembler ».
L’image d’un Félix Houphouët-Boigny adversaire du capitalisme, et surtout partisan du collectivisme, paraît encore plus aberrante que celui du champion de la classe ouvrière ? Pourquoi a-t-il adopté une attitude aussi en flèche quand le reste de son allocution aurait amplement suffi à satisfaire ses hôtes ? Serait-ce pour neutraliser, par une prise de position tranchante, l’action auprès de la direction du P.C. de certains de ces critiques inquiets de la prédominance grandissante en Côte d’Ivoire des intérêts de la bourgeoisie terrienne ? Ou est-ce par inconscience de la portée d’une telle profession de foi anti-capitaliste ? Ou par ignorance du contenu réel du collectivisme ? Ou encore par enthousiasme juvénile ? Ou par naïveté ? [72]. Ou tout simplement par pure démagogie ? Peut-être y a-t-il un peu de chacune de ces composantes dans l’homme Houphouët ?
Et enfin, pour couronner le tout, il prononce une phrase dont on ne saurait surestimer l’importance, et que voici :
« … Si la doctrine communiste a le pas sur toutes les autres doctrines dans ce rassemblement… »
C’est, à ma connaissance, la seule fois où M. Houphouët-Boigny indique la place éminente occupée par le marxisme au sein du R.D.A.
Une asymétrie encore plus nette entre les faits et le discours apparaît au printemps 1950. En juin, M. Houphouët-Boigny prend langue avec le sénateur Raphaël Saller, et l’informe de son désir d’établir le « contact avec le gouvernement ». C’est le début du grand virage vers la droite [73]. Raphaël Saller constate alors que « l’apparentement communiste du R.D.A. appartient au passé ».
Or, trois mois auparavant, M. Houphouët-Boigny avait déclaré aux « Assises nationales françaises de la paix » :
« Eh bien, chers amis, chers compagnons de lutte, les peuples d’Afrique noire comme votre peuple ne feront pas, ne feront jamais la guerre contre l’Union soviétique, aux peuples libérateurs des peuples opprimés, des peuples colonisés » [74].
Autre exemple de contradiction : en avril 1950 à Gennevilliers, Félix Houphouët-Boigny saluait le XIIe congrès du Parti communiste au nom du R.D.A. L’Humanité du 5 avril publiait sa photo en première page, et lui, du haut de la tribune exprimait « à Maurice Thorez l’affectueuse sympathie et la gratitude des Africains en lutte pour l’émancipation sociale et humaine ». Il déclarait alors devant les délégués communistes :
« Vous n’êtes pas de ceux qui proclament du bout des lèvres la fraternité, tout en maintenant l’oppression colonialiste. C’est ce qui justifie la confiance grandissante des peuples coloniaux dans votre grand Parti… Nous savons, avait-il relevé, comment l’Union soviétique a résolu la guerre coloniale et nationale, nous nous dressons contre la préparation de la guerre contre l’Union soviétique… Les répressions sanglantes n’ont pas réussi et ne réussiront pas à abattre la belle combativité des Africains pour la paix et la liberté ».

Quatre phrases extraites de son allocution, quatre contradictions.

Il félicite le P.C.F d’harmoniser ses paroles et ses actes ; lui ne le fait pas puisque, en dépit des paroles flatteuses adressées au Parti communiste, il s’apprête à le lâcher. Il proclame la confiance des peuples coloniaux dans l’action des communistes français ; lui le président du grand mouvement populaire d’Afrique francophone, semble peu convaincu de la justesse de ce concept, puisqu’il se prépare déjà à virer de bord. L’Union soviétique ? En pleine guerre froide, lui, rejoindra très bientôt le « camp impérialiste ». Impact nul de la répression sur la combativité des Africains ? Son visage même prouvera en soi le contraire.

Une fois de plus, on se retrouve devant une énigme : Est-ce Janus ? Doit-on opter ouvertement pour le double jeu et croire qu’il avait fait sienne la maxime favorite de Louis XI « qui nescit dissimulare nescit regnare » [75] ? Agit-il au coup par coup ?

De toutes façons, contrairement aux dires de son hagiographe, le gouverneur Siriex, M. Houphouët-Boigny n’apparaît nullement sous le jour de la blanche colombe tombée par mégarde entre les griffes du P.C.F. Le leader ivoirien a bel et bien collaboré avec le Parti communiste sur le plan idéologique comme sur le plan organisationnel et politique, en Côte d’Ivoire, comme en France et sur le plan international à travers le mouvement de la paix. Mais il l’a fait à bon escient, dans l’intérêt de sa classe, pour assurer la mainmise des gros planteurs sur les masses, pour assurer son leadership.

Vingt-sept ans plus tard, M. Usher Assouan, ministre des Affaires étrangères de Côte d’Ivoire, ignorant très probablement - ou essayant de pousser vers les oubliettes de l’Histoire - l’ensemble de ces faits, ne craindra pas d’écrire :
« … Toute cette idéologie [marxiste] nous est pourtant étrangère, elle est intraduisible dans la réalité mentale africaine. Elle témoigne même d’un singulier mépris pour la représentation africaine du monde et du temps… » [76].
De toute évidence, Félix Houphouët-Boigny ne s’en était pas aperçu cinq ou six années durant.

Notes

[1Fraternité Matin du 2 février 1968.

[2Le 28 mars 1950, l’Assemblée nationale française décidait la création d’une « Commission chargée d’enquêter sur les incidents survenus en Côte d’Ivoire ». M. Damas, député et membre de la Commission, groupera les témoignages reçus dans trois volumes d’annexes à son « Rapport n° 11 348 ».

[3Fraction de la tribu baoulé à laquelle appartient M. Houphouët-Boigny.

[4Damas, op. cité, p. 11.

[5A titre de consolation, on pourrait rappeler que trente ans plus tard, avec en plus, une grande guerre mondiale dans l’intervalle, la presse d’Algérie faisait preuve d’un mépris tout aussi abyssal envers les “bougnoules”

[6A titre de consolation, on pourrait rappeler que trente ans plus tard, avec en plus, une grande guerre mondiale dans l’intervalle, la presse d’Algérie faisait preuve d’un mépris tout aussi abyssal envers les "bougnoules".

[7Le Progrès Colonial, novembre-décembre 1936.

[8Vérités du 28 mai 1932.

[9Les classes sociales en Afrique noire, Raymond Barbé, Économie et Politique, 1964, p. 14.

[10Guillaneuf, op. cité, p. 137.

[11Political Parties in French speaking West Africa, Ruth Schachter Morgenthau, The Clarendon Press, Oxford, 1964, p. 171.

[12« Dimbokro, haut-lieu du P.D.C.I. », Édition Spéciale, Fraternité Hebdo, 1975, p. 9.

[13Fraternité du 17 janvier 1964.

[14Houphouët-Boigny, 20 ans de jeunesse, 50 ans de travail, Mamadou Koulibaly, S.I.I. Abidjan, 1975, p.3.

[15Damas, op. cité, p. 965.

[16Dans son ouvrage précité, Raymond Barbé évalue l’étendue des terres de M. Houphouët-Boigny - après l’indépendance - à « plus de 100 » hectares. Or, aux dires même du principal intéressé, il disposait de trois fois plus… quarante ans auparavant. Ceci met en relief, pour le moins, l’ignorance, par les responsables communistes, de la réalité socio-économique de la Côte d’ Ivoire.

[17Fraternité-Matin du 20 Août 1977.

[18Fraternité-Matin du 21 Août 1977.

[19Damas, op. cité, p. 17.

[20Félix Houphouët-Boigny l’homme de la paix, Paul-Henry Siriex, Seghers, Nouvelles Éditions Africaines, 1975, p. 37.

[21Histoire des Ivoiriens - Naissance d’une Nation, Pierre Duprey, Imprimerie de la Côte d’Ivoire, 1962, p. 213.

[22Cf. infra, p.31.

[23Damas, op. cité, p.1 104.

[24Ibid.

[25Ruth Morgenthau, op. cité, p. 170.

[26One-Party Government in the Ivory Coast, A.R. Zolberg, Princeton University Press, 1964, p. 61.

[27Ibid.

[28Les pionniers de l’Indépendance Claude Gérard, Éditions Inter-Continents, 1975, p. 17.

[29Les Carnets secrets de la décolonisation, Georges Chaffard, Calman-Lévy, 1967, vol. 1, p. 31.

[30Le 15 janvier 1964, le président Félix Houphouët-Boigny élèvera le gouverneur Latrille - « celui qui vingt ans plus tôt, l’avait aidé dans sa tentative de regroupement qui devait donner plus tard le R.D.A » - à la dignité de Grand Officier de l’Ordre National Ivoirien. Quelques jours plus tard, le nom de Latrille sera donné à une des principales artères d’Abidjan.
Mais la permanence du lobby colonial à travers la IIIe République, le régime de Vichy, celui de la France libre, la IVe puis la Ve République, l’empêchera, jusqu’à mars 1966, de recevoir même la simple croix de chevalier de la Légion d’Honneur. A notre connaissance, M. André Latrille est le seul administrateur colonial non épuré à la Libération à obtenir cette décoration à un âge aussi avancé.

[31Fraternité-Matin du 28 mai 1977.

[32Voir La politique africaine d’Houphouët-Boigny, Jacques Baulin, Éditions Eurafor-Press, 1980, p. 11.

[33Voir Annexe II.

[34Fraternité-Matin du 20 août 1977.

[35Voir Annexe III.

[36Journal Officiel de la République Française du 5 avril 1946, p. 1 541.

[37Le métayer gardait le tiers de la récolte de café, ou les deux cinquièmes de la récolte de cacao.

[38Mamadou Koulibaly, op. cité, p. 19.

[39Débats à la Seconde Assemblée Nationale Constituante, 19 septembre 1946, deuxième séance.

[40Dans son rapport du 12 octobre 1945 adressé au ministre des Colonies.

[41Ruth Morgenthau, op. cité, p. 174.

[42J.F. Amon d’Aby, Éditions Larose, 1951, p. 48.

[43Ibid., p. 55.

[44Voir Annexe IV.

[45Mamadou Coulibaly, op. cité, p. 30.

[46Journal Officiel de la République Française du 6 avril 1946, p. 1 514.

[47« Deuxième Lettre ouverte à Félix Houphouët-Boigny », septembre 1952, pp. 31-32.

[48Chose curieuse, M. Houphouët-Boigny, depuis son accession à la présidence de la République, ne s’est jamais référé, du moins à ma connaissance, à cet événement. Mieux, dans une lettre datée du 27 février 1966, je lui proposais de commémorer le 20e anniversaire de cette loi et d’en profiter pour revivifier l’Entente. Il s’y refusa.

[49Journal Officiel de la République Française du 24 août 1951, p. 6 501.

[50A signaler la création, quelques semaines auparavant, et officiellement, du premier Groupe d’Études Communistes (G.E.C.) en Côte d’Ivoire.

[51Fraternité-Matin du 4 Juin 1977.

[52Fraternité du 5 août 1960.

[53Le Progressiste, novembre 1947.

[54Cf. infra, pp. 43-44.

[55P.H. Siriex, op. cité, p. 62.

[56Ibid.

[57Journal Officiel de la République Française, séance du 27 août 1947, p. 4735.

[58« Le Rassemblement Démocratique Africain dans la lutte anti-impérialiste », brochure éditée par le R.D.A., octobre 1948, p.23.

[59Voir Annexe I.

[60« Il est vrai que je n’aime pas écrire, admet d’ailleurs M. Houphouët-Boigny, d’abord parce que je ne sais pas écrire… » (Afrique Noire, 24 juillet 1952). Cette coopération littéraire avec Pierre Cot paraît avoir impressionné beaucoup M. Houphouët-Boigny. Au point de l’avoir amené à toujours mettre en doute, jusqu’à ce jour, la capacité de ses jeunes compatriotes à rédiger, seuls, des textes politiques. Il a tendance à y chercher des traces de cerveaux ou de mains étrangers (Discours du Stade Géo André, le 7 septembre 1958, p.9).

[61Dans une étude parue dans la première livraison (juillet 1977) de la revue semestrielle de la Fondation Houphouët-Boigny, le Dr Doudou Guèye, vieux militant du R.D.A., écrit à son propos :
« … Le responsable de la section coloniale du parti communiste français… était Raymond Barbé. Un “militant communiste total” dans le sens stalinien du terme pour qui la morale se réduisait à une fidélité inconditionnelle “au parti”… Nous apprendrons à connaître cet homme tout au long de notre histoire politique… Un homme courageux, sinon honnête… Je dois avouer que j’ai, peut-être, pour ma part, admiré longtemps cet homme parce que je sentais qu’il n’était pas anticolonialiste en amateur… J’avais de la considération pour lui… »
Son honnêteté ne pouvait suppléer ses carences, ni absoudre ses erreurs. Il est amusant, sinon caractéristique, de relever que M. Houphouët-Boigny, lui, se montre encore plus admiratif que les communistes en général (Cf. infra, p. 69).

[62Les deux premiers paragraphes de ce texte seront repris tels quels et introduit dans la troisième partie du rapport présenté par Gabriel d’Arboussier à la réunion du Comité de Coordination du R.D.A., le 2 octobre 1948, à Dakar.
Les mêmes deux phrases seront encore reprises textuellement et considérées comme dues à la plume et au cerveau de M. Houphouët-Boigny lui-même par M. Ph. Yacé dans son rapport moral au Ve Congrès (Fraternité-Matin du 31 octobre 1970, p. 21).

[63Fraternité-Matin du 28 mai 1977.

[64Ibid.

[65Journal Officiel de la République Française, séance du 4 août 1947, p. 3909.

[66Elle « dura d’octobre 1947 à mars 1948… et s’acheva un peu plus tôt en Côte d’Ivoire… » selon Fraternité-Matin du 11 juin 1977.

[67Voir Annexe I.

[68Ibid.

[69En pleine période ascendante de la paranoïa stalinienne, les dirigeants communistes français faisaient réellement preuve de beaucoup de compréhension, d’indulgence, de mansuétude, sur des problèmes d’ordre secondaire. Par exemple, dans les discours d’Houphouët-Boigny à Treichville, on trouvait des phrases très peu “démocratiques” dans le genre « personne ne peut m’acheter car je suis plus riche que le gouverneur ». Il tenait aussi à avoir la plus belle voiture de Côte d’Ivoire. Les avocats communistes acceptaient de remettre leurs dossiers aux féticheurs avant de plaider, etc. (voir Annexe I).

[70Un gentil stalinien, Jean Recanati, Éd. Mazarine, p. 132.

[71Dans sa « Réponse », parue dans Afrique Noire du 24 juillet 1952, à la première « Lettre Ouverte » de Gabriel d’Arboussier, M. Houphouët-Boigny écrit :
« Je vous ai demandé… de cesser les vaines promesses que dans les congrès internationaux vous faisiez au nom du R.D.A… d’autant plus que vos interlocuteurs prennent ces engagements… pour des prises de position effectives de la part de nos populations ».
« Les peuples d’Afrique noire, cités par M. Houphouët-Boigny dans son allocution, ignoraient sans doute jusqu’à l’existence du P.C.F. et à fortiori l’apport de celui-ci à leur cause.

[72Treize ans plus tard, il convient de le rappeler ici, lors de son premier discours devant l’Assemblée nationale ivoirienne au lendemain de la proclamation de l’indépendance, il donnera une nouvelle preuve de cette inconscience, de cette ignorance ou de cette naïveté en promettant d’interdire l’apparition du capitalisme en Côte d’Ivoire… (cf. infra, p. 110).

[73Cf. infra, p. 66.

[74Le Démocrate du 18 mars 1950.

[75« Qui ne sait dissimuler ne sait régner ».

[76Fraternité-Matin du 4 juillet 1977.

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