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5 . Le paramètre sentimental

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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.

Rares sont les ambassadeurs et diplomates étrangers qui ont su gagner l’estime, la confiance et l’amitié du président Diori. Deux d’entre eux étaient des représentants de l’État d’Israël.

Le premier s’appelle Yosip Hadass. Il représente son pays à Niamey quand éclatent, au début de décembre 1963, l’équipée du capitaine Diallo bientôt suivie d’incidents frontaliers entre le Niger et le Dahomey, incidents qui précèdent de quelques mois la tentative du Sawaba de créer des maquis en territoire nigérien.

La démonstration de force du capitaine Diallo, toute dérisoire qu’elle est, apporte la preuve que le gouvernement ne peut compter sur l’appui de l’armée [1] en cas de subversion. Pour suppléer aux forces armées défaillantes, le Parti progressiste nigérien décide de créer ses propres milices. Pour les armer, le président Diori s’adresse au gouvernement français qui fait la sourde oreille : à Paris, on n’aime pas que des civils armés s’occupent de problèmes de maintien et de rétablissement de l’ordre.

M. Diori Hamani s’adressera alors au chargé d’affaires israélien qui, avec une diligence au-dessus de tout éloge, fournira les quelques dizaines d’armes automatiques légères demandées.

Au moment de la tentative de création de maquis par Djibo Bakary, l’armée étant toujours, depuis l’affaire Diallo, en proie à une « désorganisation passagère », la milice jouera un rôle prépondérant dans la riposte aux sawabistes.

L’amitié du Président pour Yosip Hadass ne se démentira jamais.

Le second est Yehoshua Rash. Il dirigeait en Israël un kibboutz de gauche. Homme simple, intelligent, d’une grande finesse et à la chaleur communicative, il n’a aucune des tares des diplomates pour la bonne raison qu’il venait directement de sa ferme coopérative.

Pourtant, son succès paraît aléatoire à son arrivée au Niger. Il présente en effet ses Lettres de créance au pire moment, le 30 novembre 1967, c’est-à-dire le lendemain de la guerre des Six jours.

Lui n’aura pas, comme M. Hadass, à rendre un quelconque service au gouvernement du Niger. Il réussira pourtant à gagner et à garder la confiance du président Diori, en défendant certes avec brio la politique de son gouvernement, mais avec une touche d’humanité, de générosité, en tout cas sans arrogance.

J’ai le plaisir de compter Rash comme Hadass parmi mes amis. En dépit du tournant _à mon sens néfaste pour la paix et le peuple juif_ de la politique extérieure d’Israël depuis la guerre des Six jours.

La victoire écrasante des armées israéliennes provoque alors des remous profonds au sein de l’élite nigérienne. Le Président lui-même est quelque peu choqué, même s’il pense qu’une telle défaite est susceptible de calmer le bellicisme verbal qui prévaut, à cette époque, en Orient arabe.

Toutefois, comme la plupart des observateurs et hommes politiques, le chef d’État nigérien pense que les Israéliens sauteront sur l’occasion pour négocier le retour aux pays arabes des territoires conquis contre une paix en bonne et due forme. Durant les mois qui suivent, il semble que le principal obstacle soit constitué par la demande arabe d’évacuation des territoires occupés comme préalable à toutes discussions de paix.

Tel-Aviv s’opposait à cette prétention et exigeait au contraire une conférence de paix immédiate, avant d’envisager un quelconque retrait des troupes israéliennes. D’où l’idée, simple mais inédite à cette époque, de préconiser un plan en trois étapes successives, susceptible de satisfaire les deux parties :
1. Évacuation des territoires conquis par les Israéliens.
2. Non retour de la souveraineté arabe sur les territoires ainsi évacués afin d’éviter un nouveau « malentendu » comme celui de Sharm el Cheikh, qui avait servi de prétexte à la guerre des Six jours.
3. Démilitarisation, occupation et administration de ces territoires par les troupes de l’ONU jusqu’à la signature de traités de paix.

Le Président croit à la validité du projet. Tel-Aviv, pense-t-on innocemment, doit être satisfait dans la mesure où la solution préconisée garantira la sécurité d’Israël en maintenant les troupes arabes loin de ses frontières. Par ailleurs, pour rétablir leur souveraineté sur les territoires conquis, les Arabes seront « obligés » de venir à cette table des négociations tellement souhaitée, du moins en public, par tous les dirigeants de l’État juif.

Le Président me charge donc de passer par Jérusalem, juste pour tâter le terrain avec les nombreux officiels israéliens dont j’avais fait la connaissance à Paris, Abidjan et Niamey. En cas d’adhésion de principe des Israéliens à ce schéma largement ouvert à la discussion, il envisage même la possibilité d’une demande de convocation de l’Assemblée Générale de l’ONU en session spéciale.

Je reste quatre jours à Jérusalem. J’y rencontre de nombreuses personnes amies. Je quitte Israël sidéré.

De retour à Paris, j’envoie, le 4 novembre 1968, par courrier recommandé, au président, une lettre-compte-rendu de cinq pages, qui commence par la phrase : « Ma mission en Israël est un échec complet. » Décrivant ensuite « l’impression retirée de ces longues discussions », je note :
«  Du haut en bas de la hiérarchie du peuple israélien, s’il y a une expression pour dénoter leur état d’esprit, c’est : « la victoire leur est montée à la tête... » Ils sont devenus militaristes dans la mesure où ils pensent qu’ils sont les plus forts et qu’ils le resteront... Ils sont devenus annexionnistes dans la mesure où ils ne désirent nullement utiliser leurs conquêtes territoriales comme monnaie d’échange contre la paix, mais veulent en garder une bonne partie... » [2]

En somme, un état d’esprit bien différent de ce que déclarait un an auparavant l’ambassadeur Rash lors de la présentation de ses Lettres de créance quand il relevait que « la seule alternative à la guerre et à la destruction, c’est la paix et la coopération. »

Le changement de la politique arabe d’Israël facilitera quelque peu la tâche, sur le plan humain, de Diori Hamani, lorsque viendra le temps de la rupture.

En diplomatie, comme dans ses rapports avec le Parti, l’Assemblée nationale, ses ministres et collaborateurs, le président Diori cherchait toujours à éviter les heurts, à faire preuve de souplesse, à essayer d’atteindre son objectif sans susciter d’animosité, d’antagonismes, de résistances nouvelles. Le processus de rupture des relations diplomatiques avec Israël illustre bien cette constante du Niger de jadis.

En février 1972, le chef d’État du Sénégal, M. Léopold Sédar Senghor, président de la mission des « sages africains », admet son échec dans la tentative de médiation entreprise par l’OUA dans le conflit israélo-arabe. Il en rend responsable le gouvernement de Tel-Aviv.

De toute évidence, les dirigeants africains avaient surestimé leur impact en croyant qu’Israël, ayant des relations diplomatiques avec vingt-six pays africains, hésiterait à passer outre à une pression collective africaine.

À la mi-avril, la 9e Conférence des chefs d’État de l’OUA, réunie à Rabat, sans aller jusqu’à préconiser une rupture des relations diplomatiques avec Israël, adopte une résolution dure, invitant en particulier l’État juif « à déclarer publiquement son adhésion au principe de non-annexion de territoires par la force. »

En l’absence d’écho à Tel-Aviv, la presse nigériane se déchaîne et demande aux gouvernements africains de rompre leurs relations diplomatiques avec Israël.

L’orage approche. Le président Diori en est non seulement bien conscient, mais s’y attend depuis fort longtemps. Il ne peut ignorer à la fois l’hostilité et de la Libye et du Nigéria à Israël. Il aurait peut-être pris les devants et rompu avec Israël, en dépit des pressions d’Houphouët-Boigny, n’était l’obstacle « sentimental » que représente l’ambassadeur Rash. Il pousse donc un soupir de soulagement quand il apprend l’affectation de Yehoshua Rash à Lomé.

Dans une première phase, il essaie de louvoyer pour éviter de prendre la seule décision valable dans le cadre de sa stratégie tripolaire, à savoir la rupture. Dans une lettre datée du 10 août 1972, il informe donc le Premier ministre Mme Golda Meir qu’il lui « serait infiniment agréable que (M. Y. Rash) reste le chef de la mission israélienne à Niamey tout en résidant au Togo. » Façon on ne peut plus délicate de dire que le Niger se passerait bien d’un ambassadeur résident. Réponse du berger à la bergère, le gouvernement israélien annonce le 28 décembre « sa décision de fermer, pour des raisons d’ordre budgétaire et administratif, son ambassade à Niamey. »

Le 30, le Bureau Politique du PPN/RDA « considère comme inopportune toute représentation israélienne au Niger. » Le 4 janvier 1973, le Conseil des Ministres annonce dans un communiqué « qu’il était mis fin aux relations diplomatiques entre les deux pays. » Le Niger devient ainsi le quatrième pays sub-saharien à rompre les relations diplomatiques avec Israël. Il devance de 24 heures le Mali.

Le lendemain, le Dr Joseph Conombo, ministre voltaïque des Affaires étrangères, fera l’éloge d’Israël, tandis que le président Houphouët-Boigny rencontrera Mme Golda Meir à Genève le 17 mai. Mais volens nolens ces deux pays africains, comme les autres, seront bientôt amenés, à leur tour, à suivre le mouvement général et à rompre avec Israël.

Mais, réaction humaine typique du Président et qui l’honore, au moment même où Niamey annonce la rupture, il me demande de hâter mon départ pour Paris afin d’expliquer le dossier du Niger à Yosip Hadass, alors en poste dans la capitale française. Un autre émissaire est dépêché à Lomé pour « expliquer » à Yehoshua Rash...

Notes

[1Les Forces Armées du Niger comptaient, à leur naissance le 1er août 1961, six officiers, 48 sous-officiers et 164 hommes de troupe.

[2Je tiens à préciser que je n’avais guère caché mon sentiment, mon hostilité au nouveau cours de la politique israélienne, aux amis et personnalités avec lesquels j’avais discuté à Jérusalem.

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