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La gestion de l'économie

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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.



















La Côte-d’Ivoire, comme la plupart des autres pays sous-developpés, traverse une crise financière structurelle exceptionnellement grave. Sa dette extérieure s’élève à plus de 8 milliards de dollars
International Herald Tribune du 13.1.88.. Naguère vitrine du monde libre, son Président refusait alors fièrement de voir son pays rester "une oasis de prospérité dans une mer de misère". Il souhaitait l’accession des Etats voisins à cette prospérité dont la Côte-d’Ivoire pensait avoir l’apanage.
Aujourd’hui, ce même pays, en dépit d’une stabilité socio-politique remarquable, sinon unique en Afrique sub-saharienne, est en état de cessation de paiement.


Pourquoi cette déchéance qui a amené les autorités financières de Paris et les organisations internationales spécialisées de Washington, à se précipiter au chevet de la Côte-d’Ivoire ? Comment expliquer cette faillite quand, à l’origine, la Côte-d’Ivoire semblait promise à un avenir économique et financier radieux ? N’est-ce pas M. Raphaël Saller qui déclarait, en juillet 1961, "pouvoir rembourser sans grande difficulté les emprunts contractés pour financer divers travaux, notamment la construction d’un vaste ensemble administratif à Abidjan" Fraternité hebdo du 28.7.61.. Ce but apparaissait d’autant plus facile à atteindre que la Côte-d’Ivoire, promotrice du démantèlement de la Fédération de l’AOF, en était aussi la principale bénéficiaire. Ainsi,

ses recettes budgétaires avaient fait un bond prodigieux, passant de 8,4 milliards de FCFA à 21,7 milliards entre 1958 et 1959.


Trois années plus tard, M. Saller confirmait et signait. "L’épargne et la fiscalité aidant, disait-il, nous pourrons à la fin de cette période (1970) nous passer de l’aide et de la subvention." Fraternité du 3 avril 1964.


La situation financière du pays commencera à se détériorer immédiatement après son départ. Pourquoi ? parce qu’il savait, me semble-t-il, dire "non" au Président, alors que son successeur,
M. Konan Bédié, n’aura ni son prestige de vieux fonctionnaire colonial, ni sa vue d’ensemble de l’économie, ni assez de personnalité pour s’opposer aux desiderata du Chef d’Etat ivoirien. D’autant que
M. Bédié était pleinement conscient que sa carrière dépendait uniquement du bon vouloir de M. Houphouët-Boigny.


Ces paramètres de type personnel n’expliquent évidemment pas tout.


Pour M.Houphouët-Boigny, la chute des prix du cacao et accessoirement du café, constitue la cause unique de la dérive actuelle des finances ivoiriennes. Je pense pour ma part que l’impact de ce facteur, certes important, reste secondaire, tout comme celui, d’essence humaine, cité plus haut. Il faudrait, semble-t-il, rechercher plutôt la genèse de la faillite économique ivoirienne dans la propension des dirigeants de la Côte-d’Ivoire à se lancer dans de grands projets non ou marginalement rentables, comme par exemple le barrage de Kossou, le port de San Pedro, les palais nationaux, Yamoussoukro, etc. L’ensemble de ces réalisations allant de pair avec des emprunts inconsidérés et à des conditions de plus en plus léonines.


Les dirigeants ivoiriens sont d’autant moins pardonnables qu’il y avait eu, on le savait à Abidjan, le précédent malheureux du Ghana.
Son pays ayant accédé le premier à l’indépendance, Kwame N’Krumah voulait que le Ghana montre au reste de l’Afrique la voie d’un développement économique planifié et rapide. Il s’était lancé donc dans un ambicieux programme volontariste de développement tous azimuts.



Dès 1964 les observateurs étrangers et ghanéens se rendaient compte que N’Krumah s’était fourvoyé. Le pays commençait à se débattre dans une crise financière extrêmement grave qui le laissera d’ailleurs exsangue vingt années durant. Sa dette extérieure s’élevait alors à 215 millions de Livres Sterling avec des charges annuelles de services de l’ordre de 30 millions.


Dans une analyse consacrée à la crise ghanéenne, le "New York Times" du 1er février 1965 relevait alors que "l’explication la plus immédiate réside dans la chute du prix du cacao". L’auteur s’empressait toutefois de préciser qu’à la base, "la crise est due essentiellement aux effets cumulés des efforts pour développer le pays rapidement et dans plusieurs directions à la fois". Et le spécialiste américain citait précisément la centrale hydraulique de la Volta (Akosombo) et le nouveau port de Tema.


Moins de cinq ans plus tard, une mégalomanie similaire poussera la Côte-d’Ivoire à commettre la même erreur : entreprendre la construction simultanée d’un barrage hydroélectrique sur le Bandama, à Kossou, et d’un port à San Pedro ; engloutir des milliards dans des gratte-ciel ministériels ; lancer le développement ultra-rapide et insensé de Yamoussoukro, en attendant la cathédrale, la mariale et la basilique.


En 1966-67, j’en témoigne, le financement d’une retenue d’eau à deux pas de son village natal, était le "hobby" du président Houphouët-Boigny. Pourtant, la construction d’un barrage hydro-électrique, étudiée depuis plusieurs années, se heurtait chaque fois à la loi d’airain de la rentabilité. Toutes les études de faisabilité produites par les groupes français aboutissaient aux mêmes résultats négatifs. D’où la timidité extrême des sources de financement traditionnelles, et en particulier de la Caisse Centrale et de la Banque Mondiale, dont les propres calculs prouvaient que la production d’énergie par une centrale thermique implantée dans la banlieue d’Abidjan serait bien moins onéreuse.


Seules, les études de la firme américiane Kaiser Engineering aboutissaient, miraculeusement, à des chiffres optimistes. M. Konan

Bédié, ministre-délégué de fraîche date, lui non plus, n’avait pas l’air de douter de la rentabilité du projet. Du moins si ’lon en croit le texte de son discours, prononcé à Washington, lors de la signature du contrat de prêt de 36,5 millions de dollars, consenti par l’Export Import Bank.


La matérialisation de Kossou débutera en 1969, un peu moins d’un an après le lancement des travaux pour l’ouverture du port de San Pedro. Il y aura encore le lancement des complexes textiles d’Utexi et de Cotivo, des études préliminaires pour l’exploitation du gisement de fer de Bangolo, etc. Cet afflux de projets constitue un premier groupe de paramètres originels de la crise actuelle.


Dans l’immédiat, ces investissements effectifs ou projetés donnaient de l’économie ivoirienne une image apparemment florissante, embelie de plus par les déclarations optimistes voire triomphalistes du Président, de M. Bédié et des médias. Une délégation française déclarait même, selon Fraternité Matin du 29 janvier 1970, que la Côte-d’Ivoire était "un modèle de gestion économique", et la donnait en exemple à l’Afrique et à l’Europe. Mais on ignorait alors que les équipes d’économistes du FMI, elles, criaient casse cou. Leur première évaluation réellement alarmiste date précisément de leur inspection des comptes de la Côte-d’Ivoire pour 1969-1970.


Dans leur rapport, daté du 9 août 1971, remis à M. Bédié, les experts internationaux relevaient que "deux importants projets en cours d’execution apporteront une très faible contribution au PIB et à la croissance de l’emploi pendant de nombreuses années à venir. Il
s’agit, précisaient les experts du FMI, de Kossou et de San Pedro qui absorbent une part beaucoup trop grande (environ 40 pour cent) de la loi-programme pour 1971-1973, enfermant ainsi dans un cadre rigide d’affectation et le calendrier des investissements publics au cours des prochaines années... Les dépenses affectées à ces deux projets, écraivaient-ils encore, atteindront leur maximum en 1971-73"
.
Conclusion ? "Pour assurer le financement de ces deux projets , et de quelques autres. L’Etat a accepté d’emprunter des fonds à

l’extérieur à des conditions beaucoup plus rigoureuses que ne le justifie la capacité d’endettement du pays." Rapport FMI SM/71/212-Résumé et conclusions-para.23


Passant des cas particuliers de Kossou et de San Pedro au problème général de la dette ivoirienne, l’équipe du FMI faisait un certain nombre de constatations. Tout d’abord, elle relevait qu’"il ressort des calculs provisoires effectués par la mission sur la base d’un volume d’investissements publics accrus entre 1971 et 1975...
qu’une très grave détérioration de la situation financière est du domaine des possibilités... La mission ne partage pas l’impression des services officiels selon laquelle le secteur public jouit d’une capacité d’endettement supplémentaire..." Ibid., para.61


En somme, selon le Fonds Monétaire International qui, statutairement, a un droit de regard sur l’économie des pays membres, et dont les équipes d’économistes étudient périodiquement, sur place, la situation économique de chacun d’eux, la Côte-d’Ivoire, déjà à l’époque - il y a dix-neuf ans - était surendettée. De plus, c’était dit clairement, le FMI ne partageait pas l’optique des autorités d’Abidjan sur la politique d’endettement à outrance initiée par le ministre des Finances. Celui-ci avait pris en effet l’habitude de recourir constamment aux emprunts extérieurs pour faire face aux échéances.


Précisions, à toutes fins utiles, qu’à l’époque, lorsque le Fonds Monétaire International jetait un cri d’alarme, le total de la dette extérieure de la Côte-d’Ivoire s’élevait à la somme apparemment modeste de 600 millions de dollars.


L’augmentation du montant global de la dette ne constituait pas, au demeurant, le seul point noir de la situation économique ivoirienne. On trouve en effet, dans le même rapport, deux autres sujets d’inquiétude.


Selon les experts, "le besoin accru de concours financiers extérieurs
et un lent déclin relatif de l’aide octroyée sous forme de dons, ont entraîné un rapide accroissement de la dette extérieure. En effet, depuis 1965 Le départ de M. Saller date de 1966., la dette publique extérieure a augmenté de

30 pour cent par an. En outre, les conditions d’emprunts se sont durcies par suite du recours aux crédits-fournisseurs et au financement par les entrepreneurs ainsi qu’aux prêts à moyen terme obtenus aux conditions du marché..." Rapport FMI précité page XXXVIII para.58.


Donc l’accroissement de la dette est d’autant plus préoccupant qu’elle est obérée de deux facteurs négatifs : d’une part une baisse ou du moins une stagnation du montant global des dons, et de l’autre une proportion grandissante des prêts consentis le sont aux taux d’intérêts élevés du marché financier international.


C’est pourquoi "la mission (du FMI)... recommande de limiter rigoureusement l’utilisation de toutes les formes de crédit commercial..." Rapport FMI précité para.60. et de limiter à 20 millions de dollars par an les emprunts effectués aux taux du marché.


Peine perdue. Quatre années plus tard, dans son "Rapport annuel 1973", la Caisse Autonome d’Amortissement d’Abidjan (CAA) signale qu’en 1973, "c’est plus de 100 millions de dollars qui ont été empruntés sur ce marché (de l’eurodollar)... En 1973, l’Etat a obtenu sur ce marché 43,4% des capitaux empruntés à l’extérieur..." CAA p.9.


Pourquoi cet engouement pour le marché de l’eurodollar et quels en sont les dangers ? Le rapport de la CAA répond : "L’intérêt de cette formule est sa souplesse car ces prêts ne sont généralement pas liés... Leur inconvénients, précise l’auteur du rapport, est leur taux flottant qui peut atteindre des niveaux très élevés en période de tension sur le marché. En 1973, la fourchette des taux pour les emprunts contractés par la Côte-d’Ivoire s’est située entre 73/4
et 131/16 %." CAA p.9.


En somme, on vous prête de l’argent sans vous demander à quoi il va servir. Par conséquent, on peut l’utiliser pour obtenir une aisance de trésorerie ou pour boucher les trous du budget.
M. Bédié, comme d’ailleurs ses collègues de la plupart des autres pays emprunteurs, trouvait la formule bien attrayante. Loin de s’émouvoir des mises en garde du FMI, il présentera les prêts

généreux en devises étrangères comme autant de signes de bonne santé économique de la Côte-d’Ivoire, de satisfecits de sa gestion.


Ainsi, lors de la signature, à Paris, d’un emprunt de 25 millions de dollars à "intérêt variable aligné sur le taux de l’eurodollar à Londres", le ministre ivoirien des Finances déclarait :"L’importance du montant de ce prêt ainsi que les conditions de durée et de taux... confirment s’il en était encore besoin, le crédit dont jouit la République de Côte-d’Ivoire grâce à une remarquable stabilité politique... et à une saine et rigoureuse gestion financière." Fraternité Matin du 7.5.73.


A la même époque, un journal italien, l’Espresso, dénonçait le danger de ces prêts : "On ne demande plus de garantie... écrivait-il, on n’analyse même pas la solvabilité de l’emprunteur. Les opérateurs ne s’intéressent qu’aux taux pratiqués..." Donc, on prêtait n’importe quel montant à n’importe qui - et pourtant le recyclage des pétrodollars n’en était alors qu’à ses débuts - à condition qu’il y ait aval de l’Etat.


Plus récemment, la croissance fulgurante, anarchique, incontrôlée de l’endettement des Sociétés d’Etat - dettes elles aussi avalisées par le ministre des Finances - amène une fois de plus les experts du FMI à condamner ce laisser-aller : "La prolifération d’entreprises
et d’organismes publics autonomes, écrivaient-ils, soulève... des problèmes. Au nombre d’environ vingt-cinq, l’Etat... leur accorde des fonds sans que leur situation financière et leur programme d’investissement fassent l’objet d’un examen approfondi...
Il semble urgent de soumettre à un droit de regard efficace, concluaient les experts, toutes les activités d’investissement et de financement du secteur public." Ce faisant les experts du Fonds appellent l’attention du ministère de l’Economie sur la nécessité de surveiller de près la gestion des sociétés d’Etat.


Face à ces mises en garde répétées, de plus en plus précises voire alarmantes, quelle est l’attitude de M. Konan Bédié ? Axé sur le court terme et les perspectives de sa propre carrière, il manoeuvre, il jongle avec adresse pour masquer la réalité implacable des chiffres.



Ainsi, sous des prétextes divers, il bloque les fonds pour les investissements prévus dans le cadredu BSIE, "pendant 145 jours", me dira alors un responsable du Plan, afin de se ménager une aisance de trésorerie. Et aussi, accessoirement, pour gêner son collègue Mohammed Diawara.


Autre astuce destinée à "équilibrer" le budget, il diffère simplement les règlements d’un exercice sur l’autre. Au point qu’un hebdomadaire confidentiel Lettre Africaine du 22.9.70. considérait, il y a 18 ans, que "dans le cadre de la gestion financière classique, la Côte-d’Ivoire serait en état de cessation de paiement en octobre prochain".


Il jongle aussi avec les chiffres lors de son intervention à la tribune du Ve Congrès en octobre 1970. A lire son intervention, à suivre les pourcentages cités au risque de s’y perdre, l’économie et les finances du pays sont dans une phase ascendante. Pas un mot sur la dette. Il demande à des journalistes amis, souvent intéressés, de prendre le relais, de conforter ses chiffres optimistes, de confirmer la justesse de ses analyses et de ses projections. Certains d’entre eux, très proches de M. Bédié, ne craignent pas de s’inscrire en faux contre l’avis du FMI et de "rendre hommage à la qualité de la gestion du Ministre" Le Monde du 7.8.1970..


Fait caractéristique, jusque-là, aucun journaliste autour français n’osait contredire le ministre ivoirien. Ce complot du silence autour de la situation économique pour le moins préoccupante de la Côte-d’Ivoire sera brisé pour la première fois par Gilbert Comte qui cherche à alerter l’opinion publique.


Ainsi Le Monde Diplomatique paraît, dans les premiers jours de mars 1972, avec un nouvel article signé du journaliste et intitulé "Un rapport du FMI remet en question le ’miracle ivoirien’". La publication de certains extraits de la mise en garde du Fonds et son analyse des conséquences politiques d’une telle situation soulève l’ire de M. Bédié.
Il ne peut, il ne veut accepter la moindre remise en cause de sa gestion. Il se doit de riposter. Il évoque donc "l’excellente santé économique de la Côte-d’Ivoire", dénonce "certains

esprits chagrins", stigmatise les "journalistes vénaux et affamés" AFP du 13.3.72. et se déchaîne contre "ceux qui orchestrent sournoisement une campagne de dénigrement animée par la jalousie, la hargne et la haine" AFP du 18.3.72..


Quelques jours plus tard, à Dimbokro, M. Konan Bédié récidive.
Il vitupère les "malhonnêtes gens, inspirés par la haine et la hargne, lançant des fausses nouvelles pour porter atteinte au crédit de la Côte-d’Ivoire". Et il s’en prend en particulier au journaliste qui a osé exprimer des doutes quant à la solidité et à la pérennité du "miracle ivoirien". Mieux, il déclare que "ceux qui sont à la base des informations tendancieuses diffusées contre la Côte-d’Ivoire doivent être recherchés et châtiés" AFP du 2.4.72..


L’article de M. Comte, en dévoilant la réalité, jouera, cette fois, le rôle de catalyseur. En effet, les anathèmes de M. Bédié paraissent bientôt inadéquats pour arrêter le flot de commentaires réalistes de la situation financière de la Côte-d’Ivoire qui commencent à voir le jour dans différentes publications.


Ainsi Marchés Tropicaux constate que selon les prévisions du Plan, l’amortissement de la dette coûtera 37 milliards "au regard de 35 milliards de ressources fournis par l’endettement" Du 7.4.72.
. Le même hebdomadaire confirme tous les chiffres cités dans Le Monde diplomatique et en particulier le passage prévu de 45 % à 96 % en 1980 du service de la dette calculé par rapport à l’épargne publique.


Un envoyé spécial du quotidien Le Monde reprendra à son compte les chiffres du Monde diplomatique et l’opinion des experts du Fonds Monétaire International à propos du dérapage des finances ivoiriennes Du 18.7.73..


La diffusion, dans les semaines qui suivent l’offensive verbale de Bédié, d’un tract particulièrement virulent et vexant Annexe 3. Tract sans date, reçu à Paris le 28.4.72., signé d’un "Mouvement révolutionnaire de Côte-d’Ivoire", augmente encore sa fureur. Il en appelle au président Houphouët-Boigny. Celui-ci s’abstient de réagir : il ne veut apparemment pas se ridiculiser en

niant la réalité des chiffres de M. Comte puisés à la meilleure source.
Mieux, il admettra publiquement que la "situation financière est toujours mauvaise" AFP du 31.12.72..
En somme, M. Bédié s’obstinait, c’est humain, à magnifier sa gestion des derniers publics. On aurait pu penser toutefois que tout en faisant face aux critiques extérieures, il prendrait les mesures nécessaires pour redresser quelque peu la situation, pour freiner le dérapage. Il n’en fera rien et continuera sur sa lancée, certain d’être sur la bonne voie, décidé à démentir ceux qu’il qualifiait d"’experts de malheur".


Par exemple, il ne fera rien pour arrêter la fringale de construction de palais et de bâtiments administratifs, frénésie mise en relief
et condamnée par le FMI, et dont l’impact sur la croissance rapide de l’endettement de la Côte-d’Ivoire ne paraît guère négligeable.


Au départ, en 1960, cette soif de palais et de beaux locaux administratifs s’expliquait aisément. Elle constituait en quelque sorte une revanche de la Côte-d’Ivoire indépendante. Et le Président ne s’en cachait guère. Pour lui, palais et locaux administratifs allaient de pair avec l’indépendance. En effet, jusque-là, au sein de la Fédération de l’Afrique Occidentale Française, Dakar avait été constamment privilégiée dans le domaine de l’infrastructure immobilière.
M. Houphouët-Boigny s’en était plaint lors d’une conférence de presse, en juin 1959, à Paris.


C’est pourquoi, une fois l’accession à l’indépendance acquise, la construction du palais présidentiel du Plateau avait représenté pour lui une priorité absolue. Elle coûtera, frais d’équipement compris, quelque cinq milliards de FCFA. Les résidences présidentielles à Abidjan et à Yamoussoukro, elles aussi, seront financées à coups de milliards.


Au fil des ans, à l’exemple du Chef de l’Etat dont la soif de bâtiments, de palais, d’édifices religieux titanesques paraît inextinguible, les différents ministres se lanceront, à leur tour, les uns à la suite des autres, dans le recours abusif au béton de luxe sans prendre en considération ses implications financières. Ce sera à qui

arrachera le plus de fonds pour loger ses services dans des bâtiments grandioses automatisés et bien entendu climatisés.


Cette compétition, initiée entre "administrations riches", celles de l’Agriculture et des Finances en particulier, s’étendra bientôt aux ministères et organismes moins riches. Elle jouera un rôle certain dans le gonflement anormal des investissements immobiliers administratifs dont la caractéristique principale est d’être très marginalement profitable. L’Agriculture ayant obtenu l’aval du Président pour édifier sa "Tour", le ministre des Finances s’ingéniera pour disposer d’un immeuble aussi prestigieux. Ainsi, "la Loi n° 73-50 du 29 janvier 1973 portant Loi-Programme des Investissements Publics pour les années 1973, 1974 et 1975" J.O. du 23.10.73., relève :
"... La construction, imprévue dans la Loi-Plan (pour la quinquennie 1971-1975 adoptée le 21.7.71), de l’immeuble de la Comptabilité Publique... aura absorbé, à elle seule, 2,2 milliards, soit 42 % du montant total des dépenses sur la période 71-75."
Ibid p.1583.


En somme, pour des raisons de prestige, une seule administration épongera les 2/5 des fonds prévus pour l’ensemble du patrimoine immobilier étalés sur un quinquennat. A ce stade, il ne peut plus être question de mauvaise gestion, mais de faute politique grave.


Et pourtant, le rapport du FMI pour 1968-69 considérait que l’infrastructure immobilière étant assez développée, elle pourrait "céder d’une manière générale la priorité, pendant les prochaines années, aux investissements portants sur des activités directement productives" Rapport du FMI précité-Résumé et conclusions-para.52ii..


Il faudrait encore mentionner dans le domaine immobilier, les contrats léonins imposés par certains investisseurs étrangers et acceptés - Dieu sait à la suite de quelle aberration - par le ministère des Finances. Ainsi Le Monde mettait en relief le cas du village d’Assinie construit par l’Etat et loué au Club Méditerranée à des conditions on ne peut pas plus d’avantageuses pour M. Trigano Le Monde du 20.7.73.. On cite également certains grands hôtels où l’Etat ivoirien prenait tous les risques et les promoteurs tous les bénéfices.



Les experts du Fonds avaient multiplié également les mises en garde à propos du gonflement des salaires de la fonction publique et insisté sur la nécessité d’en freiner l’expansion. Sur ce plan, le Président aurait bien voulu suivre, à la lettre, les recommandations du Fonds...


Les fonctionnaires ont toujours été les mal aimés de la société ivoirienne. En général, ils s’étaient abstenus de participer à la lutte contre l’autorité coloniale et s’étaient souvent conduits en adversaires du Rassemblement Démocratique Africain. Houphouët leur gardait rancune. Au lendemain de l’indépendance, avec des caisses pleines, il avait - contre toute évidence - prétexté la nécessité de "réduire le train de vie de la nation" pour les menacer d’amputer leurs soldes. Il se gardera toutefois d’aller au-delà des menaces verbales et de toucher aux salaires. Il se contentera d’essayer de porter atteinte à leurs droits acquis, ceux relatifs en particulier à la gratuité du logement... avant de faire rapidement marche arrière, en 1963, au lendemain des "complots", pour des considérations politiques incontournables.


De la tentative de blocage des soldes, on en arrivera très vite, toujours pour des raisons politiques, aux dépassements effectifs de crédits de personnels. En dépit des objurgations du ministre du Plan, pour qui "laisser croître au-delà de 7% l’an les dépenses de fonctionnement aliénerait encore plus le libre choix de la Côte-d’Ivoire en matière d’investissements". Autant en emporte le vent. Le Président ne peut se permettre d’antagoniser toute une classe qui comprend en particulier maîtres d’écoles, instituteurs, professeurs du secondaire, etc., tous éléments perturbateurs potentiels. Sans compter des personnels autrement dangereux tels les cadres de l’armée et de la police.


Quant à M. Konan Bédié, sa tendance au clientélisme ne peut non plus s’accommoder d’un quelconque ostracisme de classe. Le résultat de cette convergence des points de vue du Chef de l’Etat et du ministre se trouve inscrit dans les chiffres : le taux de croissance des dépenses de fonctionnement est de 9,64% en 1967, de 8,54% en 1968, de 7,63% en 1969 et de 22,58% en 1970 !
On est bien loin du plafond de 7%.



Cette expansion débridée, elle aussi, sera financée par les emprunts extérieurs, accroissant d’autant l’endettement général du pays.
Autre facteur dans l’analyse de la genèse des difficultés économiques et financières actuelles de la Côte-d’Ivoire, les charges de la guerre du Biafra. Certes l’essentiel du financement a été supporté par le gouvernement français de l’époque. Mais les réticences grandissantes de Paris dans les derniers mois du gouvernement du général de Gaulle et surtout les premiers du président Pompidou, ont amené M. Houphouët-Boigny à prendre des engagements financiers qu’il aurait voulu éviter.


Il faudrait enfin prendre en considération deux autres paramètres pour comprendre la politique de fuite en avant de M. Konan Bédié.


Tout d’abord le transfert par les expatriés - européens et africains - de leurs profits, dividendes, salaires, etc. a toujours représenté un boulet pour l’économie ivoirienne. Ces transferts normaux avaient fait un bond prodigieux entre 1963 et 1975, passant de 13,5 à 102,4 milliards de francs CFA.


Il convient, semble-t-il, d’ajouter à ces sommes énormes, les transferts illégaux, très souvent sous forme de billets de banque. Afin d’en mesurer l’ampleur, il suffit de citer M. Abdoulaye Fadiga, directeur de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Selon lui, "les transferts manuels des billets de banque amènent annuellement la BCEAO à près de 135 milliards de francs de rachats de nos billets à l’exttérieur, ce qui représente entre 35 et 40% de la circulation fiduciaire"Fraternité Matin du 31.3.1987. Selon Pierre Péan, "la création de la ligne Abidjan-Genève par Swissair répondait au besoin impérieux des élites de Côte-d’Ivoire et des pays voisins de transporter en toute sécurité des valises remplies de billets" (L’Argent Noir, Fayard, 1988, p.120).. On le sait à Abidjan, environ 80% de ces billets de banque balladeurs proviennent de Côte-d’Ivoire, Etat-membre de choix de l’UMOA (Union Monétaire de l’Ouest Africain).


De telles ponctions légales et illégales de la substance du pays ne pouvaient qu’accentuer le désiquilibre des finances ivoiriennes
et déboucher sur un désastre économique. Et c’est précisément ce qui s’est produit.


La corruption constitue un second élément dont l’impact ne peut non plus être sous-estimé. "Il y a eu un enrichissement

considérable qu’aucun moyen académique de redistribution du revenu national (salaires, profits, dividendes, rentes et subventions) n’aurait permis", écrit C. de Miras, qui précise : "seule une redistribution parallèle, non contrôlée et tolérée de fonds publics permettait un nouveau partage de la richesse... Dotés de pleins pouvoirs... les directeurs négociaient sur le marché financier des emprunts qui, pour l’essentiel, étaient investis dans des appartements luxueux à Neuilly, à Cannes ou ailleurs." "L’entrepreneur ivoirien ou une bourgeoisie privée de son Etat" de C. de Miras, in Etat et bourgeoisie en Côte-d’Ivoire, Editions Karthala, 1982.


La tolérance en question a porté sur plusieurs dizaines de milliards.
Si on les ajoute aux centaines de milliards sortis légalement au fil des ans, force est de constater que l’économie ivoirienne a été proprement saignée.


Le FMI n’était pas le seul organisme international à s’inquiter de l’évolution dangereuse de l’économie ivoirienne. La Banque Mondiale, elle aussi, ne cachait guère sa désillusion. Elle n’avait cessé, dans chacun de ses rapports, de multiplier les mises en garde. Ainsi, dans son analyse de la situation économique de la Côte-d’Ivoire en 1975, elle mettait en relief "la croissance des dépenses courantes de l’Etat à un taux de 15% par an entre 1965-74, alors que les recettes n’augmentaient que de 13%" "Rapport économique de base", n°1147b-IVC-Février 1977-Résumé et conclusions(para.27).
. Ses experts s’inquiètaient encore de l’augmentation - de 5,5 à 30 milliards de CFA entre 1965 et 1975 - du service de la dette publique de la Côte-d’Ivoire Ibid.-para.30..


Les rapports du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale se succéderont, toujours plus alarmistes, jusqu’au limogeage de M. Konan Bédié, en 1977, pour des motifs n’ayant aucun lien avec son echec comme grand argentier de la Côte-d’Ivoire. Echec d’autant plus patent que le prix spot moyen du cacao était passé de £ 703 en 1975, à £ 1 361,6 en 1976 et à £ 2 916,2 en 1977 !


A ce moment, l’embellie rendue possible par cette hausse vertigineuse des prix mondiaux du cacao aurait pu se matérialiser. En effet, le Plan 1976-1980 prévoyait des investissements de 1 020 milliards de francs CFA. Avec le boom du café et du cacao, la Caisse de Stabilisation, à elle seule, disposait de réserves s’élevant à plus de 1 000 milliards !



D’aucuns pensaient qu’avec le budget spécial d’investissement et les rentrées fiscales, non seulement tout le plan aurait pu être financé par la Caisse, mais qu’il aurait possible encore de diminuer la dette extérieure de la Côte-d’Ivoire et arriver à 1980 avec une économie épanouie, en plein développement et des dettes réduites.


Au lieu de cela, les dirigeants ivoiriens préféreront gaspiller ces fonds "en bitume et en béton", avec le boulevard Giscard d’Estaing "où un 747 pourrait atterrir facilement s’il n’y avait pas les lampadaires", le palais construit par Giscard à Yamoussoukro et un autre pour Houphouët lui-même, sans compter les ponctions énormes à des fins personnelles...


Le secret de la dilapidation de ces sommes fabuleuses sera toutefois bien gardé, de peur de défraîchir la "vitrine de l’Occident" que représentait la Côte-d’Ivoire. Toujours par souci de préserver l’attrait de la vitrine, le Trésor français refusera, jusqu’en 1982, toute négociation sur le rééchelonnement de la dette ivoirienne qui atteignait alors 2 600 milliards de francs CFA Déclaration de M. Sery Gnoleba, ministre d’Etat-Fraternité Matin du 27.5.86. Contre 20 milliards en 1965.


La crise de la dette ira en s’aggravant. Le 28 mai 1987, Abidjan annoncera que la Côte-d’Ivoire ne pourra honorer les échéances du service de sa dette extérieure. Ce sera l’épilogue d’une gestion malheureuse et malhabile des finances ivoiriennes. A ce moment, le service annuel de la seule dette extérieure coûtait un milliard de dollars, soit 300 milliards de CFA Document de la Banque Mondiale n°6051-IVC daté du 7 mars 1987 (Rapport de synthèse) para.15., au Trésor ivoirien.


Toutefois, s’en tenir à ces seuls facteurs négatifs reviendrait à fausser la perspective historique de l’action du ministre de l’Economie. En effet, ils ne rendent pas justice à M. Bédié, dans la mesure où ils font l’impasse sur son rôle décisif dans la nécessaire promotion d’une bourgeoisie ivoirienne d’affaires.


Certes, la loi-programme du ministère du Plan prévoyait la création d’un "Office National de la petite et moyenne entreprise ivoirienne... chargé de porter assistance aux entrepreneurs ivoiriens".
On avait parlé également, en décembre 1967, de la mise sur pied

d’une "Association pour la promotion de la petite et moyenne entreprise de Côte-d’Ivoire".


Contrairement à son collègue, le ministre délégué aux Finances, homme pratique, ayant de plus un sens aigu des affaires, sait que les entrepreneurs ivoiriens en herbe ne manquent pas uniquement d’expérience, mais aussi et surtout de fonds. Il leur faudra de plus arracher une part du gâteau national aux entreprises dont la plupart sont solidement implantées et bénéficient en conséquence de la majeure partie des crédits distribués par les banques.


Les capitaux ? Ils ne font pas problème pour M. Bédié dans la mesure où l’octroi de licences d’exportation de café et de cacao constitue, en fin de compte, un privilège de l’Exécutif. En Côte-d’Ivoire, il n’existe réellement pas de moyen plus simple, plus régulier et plus rapide pour amasser les dizaines, voire les centaines de millions de francs CFA nécessaires comme viatique Le capital de la SOCIPEC passera en quelques mois de 60 à 350 000 000 de francs CFA, par l’émission au pair de 29 000 actions nouvelles souscrites en numéraire (Fraternité Matin du 24.6.1969)..


Ainsi, dans les mois qui suivront la nomination du jeune ministre-délégué, on verra éclore toute une kyrielle de sociétés, composées d’actionnaires exclusivement ivoiriens, dont voici la liste :

-Août 1966 : Comafrique (Société ivoirienne d’expansion commerciale).
-Novembre 1966 : Licotra (Construction et T.P.).
-Décembre 1966 : SOCIPEC (Société ivoirienne de participations économiques).
-Novembre 1967 : IMCI (Industries métalliques de Côte-d’Ivoire).

-Juillet 1968 : SOGIEXCI (Société générale d’importation et d’exportation de Côte-d’Ivoire).
-Novembre 1968 : API (Industries de transformation de produits agricoles).
-Mai 1969 : Sociagri (Société ivoirienne d’expansion agricole).

-Juillet 1969 : SEMI (Société des eaux minérales ivoiriennes).

-Octobre 1969 : SOCIPEC-Immobilière,
etc...



Caractéristique commune intéressante de ces sociétés, leurs principaux actionnaires-dirigeants sont de jeunes cadres baoulés et

surtout des amis intimes sinon des féaux de M. Bédié. Ainsi, le nom de M. Pierre Billon figure dans la liste des administrateurs de chacune des neuf sociétés précitées, tandis que l’on trouve ceux de MM. Aimé Barou et Konan Blédou dans six d’entre elles. C’est ce qui a amené certains rédacteurs de tracts à conclure, trop hâtivement, avec une pointe de méchanceté peut-être, qu’il n’y avait pas "ivoirisation" du secteur économique, mais "bédiésation" Tract sans date, reçu à Paris le 29 mars 1971, de caractère quelque peu diffamatoire.
.


Ceux n’ayant pas accès à la manne se déclareront scandalisés par de tels agissements et diffuseront des tracts portant des accusations encore plus graves contre le ministre, mais sans en apporter la preuve.


Signalons in fine que toutes ces sociétés créées par M. Bédié sont en déconfiture depuis bien longtemps. Il n’en reste pas moins qu’elles devaient voir le jour, l’avenir socio-économique de la Côte-d’Ivoire passant par là.


Que conclure face à un bilan aussi décevant ?


La réponse bien modérée, sera donnée publiquement par les enseignants et les étudiants qui lanceront, durant leurs manifestations, le mot d’ordre : "L’Etat a mal géré".

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