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Philippe Yacé vainqueur apparent

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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.



















Au début des années 70, décennie mouvementée dans la course à la succession, le poids de la dette se fait déjà sentir tandis que les emprunts en eurodollars vont bon train. Une nouvelle éruption du malaise estudiantin se traduit par une épreuve de force et une enième tentative de reprise en mains des jeunes par le Parti.


Au plan social, M. Joseph Coffie, secrétaire général de l’Union Générale des Travailleurs de Côte-d’Ivoire, centrale contrôlée par le PDCI, pose une question bien embarrassante. "En 1970, dit-il, le SMIG était de 12 000 francs (CFA) et le sac de riz coûtait 7 000 francs. En 1974, le SMIG est de 15 000 francs et le sac de riz coûte 12 500 francs. Le travailleur a l’impression que son niveau de vie a baissé de 50%. Qu’en pensez-vous ?", demande-t-il à M.Bédié Fraternité Matin du 13.3.1974.. Celui-ci connaît la réalité, puisqu’une enquête effectuée en juillet 1973 par la branche abidjanaise de l’IFOP à sa demande expresse, indiquait que "pour rattraper les prix, le salaire minimum interprofessionnel garanti devrait être augmenté de 80%".


Autre avatar, arguments chiffrés à l’appui, le barrage hydroélectrique de Kossou paraît bien être un "éléphant blanc" au double plan technique et économique. Sans compter les innombrables

problèmes ethnico-fétichiques posés par les déplacements
et reclassements de milliers et de milliers de familles.


On découvrira aussi un nouveau complot dans lequel se trouvent impliqués cette fois de nombreux officiers. Le quotidien du PDCI fait valoir que leur chef de file aurait procédé à des sacrifices humains pour assurer le succès de son entreprise. Ce retour à un schéma complot/fétichisme, classique en Côte-d’Ivoire, provoque en juillet 1973 la diffusion d’un tract - aux origines brumeuses - expliquant toute l’affaire par le désir "d’éliminer des concurrents potentiels à la succession", et qualifiant le corps des officiers de "3e larron susceptible de coiffer au poteau le civil le mieux placé".


Un procès à huis clos condamnera sept de ces officiers à la peine capitale, trois aux travaux forcés à perpétuité, etc. Le Monde
du 8.2.74 publiera la liste des condamnés, mais tiendra à relever que "les Agences de presse, à l’exception de Reuter, n’ont pratiquement pas dit mot du procès ".
Il n’y aura aucune exécution. Les condamnés seront bientôt libérés.
.
A signaler que 24 heures avant l’ouverture du procès des militaires, le président Houphouët-Boigny avait remanié le gouvernement et, pour la première fois, y avait appelé deux officiers de gendarmerie, dont le col. Gaston Ouassenan Koné. Celui-ci avait donné, il est vrai, d’amples preuves de sa loyauté, entre autres en réprimant avec une sévérité exemplaire la rébellion bété de 1970 et aussi plusieurs manifestations d’étudiants.


Moins d’un an plus tard, en mars 1975, trois chefs de bataillons, quatre capitaines et deux lieutenants seront nommés sous-préfets, accédant ainsi aux délices et prébendes du pouvoir civil, au prix de leur neutralisation comme éventuels ou potentiels perturbateurs de l’ordre établi.


Chose curieuse, à ce moment, sans causes réellement préoccupantes, une psychose de coup de force, une peur irraisonnée de troubles, d’émeutes, etc. planent sur Abidjan. On glose beaucoup sur une éventuelle déstabilisation du régime. Certains ministres ou hiérarchiques d’ordinaire optimistes ne font pas mystère de leur inquiétude. A les écouter, l’observateur étranger avait l’impression qu’ils jouaient à se faire peur M. Usher Assouan, ministre des Affaires étrangères, aurait rédigé en 1972-1973 un mémorandum volumineux sur "l’inévitabilité des coups d’Etat en Afrique" et aurait eu le courage de le présenter au président Houphouët-Boigny sans provoquer le moindre écho.. En fait, leur crainte n’était absolument pas simulée et ils ne cachaient guère leur désir de se trouver loin de Côte-d’Ivoire lors d’une éventuelle succession quelque peu

mouvementée. Mais à ma connaissance, et c’est paradoxal, aucune des hypothèses murmurées ou avancées, aucun des scénarios, ne retenaient la possibilité d’un putsch. Le vote, par l’Assemblée nationale, dans un atmosphère de panique, d’une loi portant création d’un tribunal militaire spécial chargé de juger les comploteurs en uniforme n’ébranlera guère le scepticisme général quant à un possible coup d’Etat militaire. Personne, à part le Président - qui n’a jamais fait mystère de sa défiance envers la principale force organisée du pays - ne prenait alors au sérieux cette conjuration.


Pour en revenir au monde civil, il nous faut nous intéresser d’abord à "Radio-Treichville", cette usine de rumeurs plus ou moins fondées
et dont capacité de diffusion - de bouche à oreille - reste prodigieuse. A l’époque, l’exploitation intensive de l’atmosphère de catastrophisme prévalant avait amené "Radio-Treichville" à fabriquer les échafaudages les plus audacieux ou les plus saugrenus.
Parmi les nombreux schémas de coup d’Etat, le plus logique envisageait des émeutes, conséquence d’une quelconque manifestation estudiantine, troubles qui déboucheraient sur une invasion des beaux quartiers "par les ventres creux, les chômeurs
et les émigrés d’Abobo-ville et d’Adjamé"...


Et Paris ? Quel est, à ce moment, l’état d’esprit des différents milieux de la capitale française intéressés, à des titres divers, aux affaires africaines ? Conscients de la fragilité du régime, le problème de la mise en place d’un plan pour la succession prend une tournure quasi obsessionnelle chez certains. Ils ne cachent guère leur inquiétude, je l’ai déjà relevé, quant aux conséquences d’une éventuelle disparition du président Houphouët-Boigny et l’ouverture d’une succession que l’on considère de toute façon difficile...


Le tableau de la situation en Côte-d’Ivoire au début de cette décennie nouvelle serait inachevé si on ne relevait, parallèlement au malaise intérieur, l’isolement d’Abidjan au sein du concert des Etats africains. La guerre du Biafra avait laissé effectivement de profondes cicatrices. Ses pairs considéraient le président Houphouët-Boigny comme le principal responsable de la prolongation d’une lutte fratricide particulièrement sanglante, et dangereuse pour la

stabilité de chacun des Etats africains. Sa voix ne portait plus. Il en était conscient. D’où, erreur de jugement majeure, sa tentative malencontreuse de reprendre l’initiative par un grand coup médiatique et politique portant sur un problème on ne peut plus délicat en Afrique, celui du régime de Pretoria. Il ne sera guère suivi. A ce moment, l’absence d’impact d’Abidjan sur le devenir africain devient quasi palpable.


C’est dans ce contexte que s’engagera le second round de la lutte pour la succession.


M. Konan Bédié, repêché par le président Houphouët-Boigny lors du remaniement ministériel du 8 juin 1971, essaie d’effacer les séquelles du fâcheux incident du doctorat, certes vieux d’une année, mais présent dans tous les esprits. Il recherche des tribunes d’accueil. Ainsi, il part pour Dakar prendre la parole à une conférence organisée par le club sénégalais "Nation et Développement".


De retour à Abidjan, il essaie, en toute bonne foi de créer un organisme similaire en Côte-d’Ivoire susceptible de renforcer sa position parmi les nouvelles élites du pays. Il annonce donc à Gagnoa, le 25 février 1972, "la prochaine création d’un cadre de réflexion, d’action sociale et humaine pour les jeunes responsables du pays".
C’est une faute. Il avait en effet oublié que d’autres jeunes, dix ans auparavant, avaient payé de leur liberté leur tentative de mettre sur pied un groupement indépendant du Parti. Il lui faudra sept longs mois d’efforts et de négociations pour obtenir du Bureau Politique la permission de fonder le "Club Unité, Dialogue et Développement". Il n’est plus question de jeunes AFP du 5.9.1972..


M. Mohammed Diawara, collègue de M. Konan Bédié, choisira mieux sa cible. Il s’attellera à la tâche combien difficile de créer une organisation capable de provoquer des échos, d’avoir un impact à l’échelle internationale. Il croyait en effet à la nécessité - et aussi à la possibilité - de déborder le cadre spécifiquement ivoirien et de rendre ainsi la voix de son pays en particulier et celle des pays sous-développés en général, pleinement audible à l’étranger.



Après de multiples tâtonnements, erreurs, redéfinitions de l’objectif essentiel, il trouvera la solution idéale, à savoir un pendant afroeuropéen au prestigieux Club de Rome. Le "Club de Dakar" groupera une cinquantaine de personnalités d’Europe et d’Afrique venant des milieux d’affaires ou appartenant au monde des sciences et de la politique.


Dans l’esprit de son promoteur, ce Club select devait avoir pour objectif d’initier un dialogue confiant devant déboucher sur un développement moins anarchique des relations Nord-Sud.


Après deux longues années de gestation, le "Club de Dakar" verra officiellement le jour, le 3 décembre 1974, en présence d’un parterre d’hommes éminents des deux continents.


Bien entendu, cet incontestable succès de prestige de la Côte-d’Ivoire ne sera pas perçu comme tel par de nombreux dirigeants ivoiriens naturellement mécontents - c’est bien humain - de voir l’un des leurs se hisser au niveau international. Cela ne les empêchera pas de multiplier, en public, les appréciations élogieuses à l’adresse du jeune ministre.


Quant à M. Bédié, il réussira à obtenir une invitation pour une conférence au "Cercle de l’Opinion" à Paris, à la veille de la seconde réunion, dans la capitale française, du Club de Dakar. Il ne cessera de regretter, sous les formes les plus diverses, que la présidence d’un organisme aussi prestigieux soit dévolue à un Ivoirien d’origine "étrangère".


Mais au-delà de son inimitié personnelle, M. Konan Bédié sait que Diawara Le ministre du Plan deviendra franchement antipathique au Président du jour où, dans son discours d’ouverture de la 14e Conférence mondiale de la Société Internationale pour le Développement (SID) réunie à Abidjan, il déclarera avec une imprudence touchant à l’impudence : "Comment pourrai-t-on prendre au sérieux certains dirigeants mégalomanes quant aux dépenses de prestige et qui s’en vont d’un coeur léger quémander des aides de par le monde" (Fraternité Matin du 22.8.74) , s’il lui porte ombrage au plan technique, ne représente pas, à cause précisément de ses origines, un concurrent dans la course à la magistrature suprême. Il sait aussi, et il n’en fait pas mystère, qu’en dépit des quelques accrocs à sa carrière, ses chances d’accession à la Présidence restent intactes. Il sait encore que son point faible c’est Paris où un certain lobby particulièrement influent s’acharne, en dépit de multiples preuves de loyauté, à le considérer comme "l’homme des Américains". Il sait enfin que le

président de l’Assemblée nationale constitue un obstacle difficile à surmonter ou à contourner. Dans l’immédiat, des rumeurs persistantes font à nouveau état de la prochaine création d’un poste de Premier ministre ou de vice-président dont il voudrait bien devenir le titulaire.


M. Ph. Yacé, lui, adopte une attitude sereine. Secrétaire général du Parti et président de l’Assemblée nationale, sa position paraît inébranlable. Les secrétaires généraux des sous-sections comme les députés, lui sont dévoués. Il contrôle effectivement et le Parti
et l’Assemblée nationale. On ne lui tient guère rigueur, alors, des procès préfabriqués de 1960-1963 C’est encore à M. Ph. Yacé qu’avait incombé la tâche ingrate d’annoncer, fin juin 1973, la création d’un tribunal militaire spécial pour juger les douze officiers impliqués dans un procès à contenu fétichiste. . De plus, il jouit, apparemment, de l’appui inconditionnel du président Houphouët-Boigny.


Quant aux milieux parisiens, il paraît en monopoliser les suffrages.
Il y compte beaucoup d’amis influents. On le considère généralement comme un bon successeur potentiel de M. Houphouët-Boigny.
Si l’on n’est toujours pas mécontent que M. Yacé se soit fait beaucoup d’ennemis au service du Chef d’Etat ivoirien, et soit assez faible au plan ethnique, on se félicite par contre de son emprise sur l’appareil du Parti à travers les vieux secrétaires généraux, surtout en brousse.


Toujours à la même époque, on avançait dans certains milieux d’Abidjan, le nom d’un autre candidat éventuel à ce poste de Premier ministre. Il s’agissait du ministre des Affaires étrangères, M. Usher Assouan. Pourquoi cette perspective de promotion extraordinaire ? C’est qu’il y avait un mythe Usher Assouan : depuis ce jour de 1969 où il s’était non seulement opposé, au sein du Bureau Politique, à la fermeture des lycées et à la répression des manifestations estudiantines, mais avait payé de sa personne pour éviter le pire. Les jeunes l’avaient vu discuter, sur place, au lycée, avec le commandant de la gendarmerie chargé de réprimer le mouvement. Durant des mois et des mois, Usher Assouan sera considéré comme un héros par les lycéens tandis que leurs parents ne sauront comment lui témoigner leur reconnaissance pour avoir réussi à éviter les heurts entre jeunes et forces de répression.



On cite encore les noms d’autres dirigeants - tels le ministre de la Défense M. M’Bahia Blé ou le Garde des Sceaux M. Alliali - mais sans trop y croire. Quant à M. Matthieu Ekra, vétéran du Parti et ministre d’Etat, il n’a jamais manifesté, du moins à ma connaissance, un quelconque désir d’accéder à un poste au sommet de l’Etat. Il n’en reste pas moins qu’il a peu d’estime, et il ne le cache guère, pour
M. Bédié. Et il faut lui rendre cette justice qu’il avait jugé l’homme dès 1965, après sa prestation au IVe Congrès du PDCI.


La situation se décantera lentement. M. Yacé, en bon tacticien, laissera de côté, dans l’immédiat, le problème du Premier ministre ou du vice-président pour arracher l’accord du président Houphouët-Boigny sur le processus même de la succession.


D’abord, le 18 octobre 1974, au cours d’une réunion du Bureau Politique, M. Ph. Yacé, au nom des instances dirigeantes du Parti, demande solennellement à M. Houphouët-Boigny de continuer à diriger le pays. Donc pas question de démission du Président avec nomination simultanée de son successeur ; pas question non plus de désignation d’un vice-président ou d’un Premier ministre.


La seconde phase du règlement momentané du problème de la succession sera beaucoup plus malaisée. de toute évidence, le président Houphouët-Boigny répugne à désigner son successeur. Il n’en veut pas, en dépit des pressions amicales mais insistantes de sa propre famille, de ses amis politiques français, de son épouse.
Il en veut d’autant moins que, il le sait, le rapport des forces au sein du Parti et de l’administration désigne, pour le moment, un seul candidat : Philippe Yacé...


Finalement, après sept mois de refus, de tergiversations, de scènes d’irritation, de conciliabules de type aussi bien familial que politique, le Conseil des ministres du 14 mai 1975 décide que le président de l’Assemblée nationale - donc M. Ph. Yacé - devient de droit président de la République en cas de vacance de la Présidence "par décès, démission ou empêchement absolu". L’article 11 de la Constitution est modifié en conséquence et le changement est ratifié à l’unanimité par l’Assemblée nationale cinq jours plus tard.



Dans le contexte de cette convergence de pressions malvenues
et alors qu’approche la date de convocation du VIe Congrès, on sent un net flottement dans la stratégie de M. Houphouët-Boigny.
Mieux ou pire, la situation semble lui échapper sur de nombreux plans.


L’administration, en particulier, paraît désarticulée. Son ministre de tutelle, M. Matthieu Ekra, ministre d’Etat chargé de l’Intérieur, en est réduit à réunir, en août 1975, préfets et sous-préfets pour les mettre devant leurs responsabilités. Il relève leur "apathie irresponsable", cite leurs "attitudes irritantes", leur reproche leurs "velléités absentéistes". Il les accuse de passer outre aux observations et directives du pouvoir central, de négliger jusqu’à la tenue des registres, avant de constater que seuls deux préfets et 41 sous-préfets (sur 142) avaient jugé utile de lui envoyer leurs "rapport annuel d’activité". Il en est même réduit à leur rappeler leur "obligation d’informer le gouvernement"
Fraternité Matin du 19.8.1975..


Au plan de la sécurité des personnes et des biens, le même ministre est forcé de constater une augmentation de la criminalité et de préciser qu"’Abidjan enregistre journellement, en moyenne, deux agressions à main armée" Selon une dépêche de l’AFP datée du 22.7.88, les agressions contre les seuls ressortissants français s’élèvent à "une quarantaine en moyenne" chaque mois à Abidjan.
. Le procureur de la République donnera une idée de la gravité de la situation en relevant, pour sa part, l’augmentation du nombre de "vols avec agression" en dépit de la nouvelle loi punissant ce crime de 20 ans de prison.


Au plan social, les enseignants du primaire et du secondaire multiplient les revendications et font preuve de mordant ; en cette veille de Congrès, M. Ph. Yacé se montre souple à leur égard.


Son intervention est plus musclée au niveau du MEECI (Mouvement des étudiants et élèves de Côte-d’Ivoire) réuni en Congrès à ce moment : il veut une direction-courroie-de-transmission. Il l’obtiendra. M. Yacé félicitera les nouveaux dirigeants et exprimera le voeu de voir le MEECI rejeter les "tracts calomnieux" et les "slogans négatifs".


Quant aux cadres, il sait que le meilleur moyen de les courtiser est

de répéter à satiété que "l’ivoirisation est un impératif". Et de fait, elle l’est.


Faisant preuve d’un dynamisme remarquable, M. Ph. Yacé est partout à la fois. Bien entendu, en priorité, il lui faut satisfaire les desiderata du Président. Ainsi ce dernier veut, toutes affaires cessantes, modifier le code domanial car un ancien texte limite la propriété définitive de la terre à 12 hectares, le reste du domaine faisant l’objet d’un bail. Ph. Yacé défend le projet du Chef de l’Etat et affirme que dorénavant tout citoyen qui "met en valeur un terrain quelle qu’en soit la superficie" pourra en recevoir le titre définitif. Il est vrai que jusque-là personne n’avait contesté le droit à la propriété privée de milliers d’hectares. En somme, il s’agit de mettre la loi au diapason de la réalité.


L’affaire du dialogue avec l’Afrique du Sud est un autre des dadas du président Houphouët-Boigny. Qu’à cela ne tienne. Ph.Yacé, seul, prend la responsabilité de signer un communiqué du Bureau Politique - on n’y trouve aucune trace du nom ou même de la présence de
M. Houphouët-Boigny à cette réunion - qui prône le dialogue
et "autorise" M. Dona Fologo à visiter l’Afrique du Sud.


A ce moment, M. Ph. Yacé apparaît réellement comme le moteur du Parti et de l’Etat. Or, il le sait, le Chef de l’Etat n’apprécie guère ceux qui sortent de la grisaille commune. Oublieux de ce fait d’évidence,
Ph. Yacé s’attache à vider certaines plaies susceptibles de dégénérer en abcès de fixation ; pour atteindre cet objectif, le mieux est de
provoquer, dans les meilleurs délais, l’inévitable épreuve de force avec ses adversaires au sein du PDCI et de l’administration.
Donc, comme on est en période de préparation du VIe Congrès, il organise un "pré-Congrès" dont le but officiel est d’éviter "l’écueil qui pourrait constituer une réunion plénière en présence de délégations venues de l’étranger sans que nous ayons pu harmoniser nos points de vue". Au cours de la réunion, il soulève brutalement certains problèmes qui n’ont effectivement pas leur place dans un Congrès.


Ainsi, M. Yacé constate que la campagne "Premier ministre" ou "Vice-Président" continue à se développer alors qu’une décision

avait été prise à ce sujet plusieurs mois auparavant. Il ajoute : "Si certains d’entre vous partagent la conviction de la nécessité d’une transformation de l’actuelle structure du pouvoir exécutif, je leur demande d’exposer leur point de vue en toute franchise afin qu’il en soit librement discuté à l’occasion de ce pré-Congrès." Sur ce plan, il ne vise pas seulement M.Konan Bédié, mais aussi Emmanuel Dioulo, proche de l’entourage du Président et que certaines rumeurs destinent à un poste important de l’Exécutif. MM. Bédié et Dioulo s’étaient alliés alors pour tenter de faire barrage à M. Ph. Yacé.


Il invite aussi ceux qui s’opposent à ce que le président de l’Assemblée nationale soit le second personnage de l’Etat à s’exprimer, à donner leurs raisons. Il cloue enfin au pilori ceux qui insistent "souvent sur le trop grand nombre de tâches confiées au Secrétaire Général, sans cependant apporter la preuve de sa non disponibilité et sans avoir jamais démontré que les dites tâches ne sont pas pleinement assurées" Fraternité Matin du 25.9.75..


C’est durant ce pré-Congrès que Ph. Yacé demande au président de la
République au nom des "employeurs de Son Excellence Félix Houphouët-Boigny" que sont les Ivoiriens, "de rester à la tête du pays".
L’intéressé répond qu’il veut réserver sa réponse au Congrès.


Pendant toute cette période, M. Konan Bédié paraît hors de course.
On dit M. Houphouët-Boigny à nouveau furieux contre son favori à cause, semble-t-il, des nombreuses et trop voyantes malversations, demandes de commissions, etc. dont le crédite "Radio-Treichville".
On dit même que le "Vieux" voulait le destituer et qu’il n’aurait échappé à la disgrâce qu’en faisant intervenir la "Ligue baoulé". En fait, pendant ces mois décisifs qui précèdent le VIe Congrès, il disparaît de la circulation. Ses dernières apparitions remontent au début juillet, au bal de fin d’année du Cours...Pigier, et à une cérémonie religieuse à Dimbokro. Il est à Paris, à Washington, à Téhéran...mais pas à Abidjan.


A la séance inaugurale du VIe Congrès, M. Ph. Yacé apparaît, nul ne le conteste plus, comme la figure dominante. M. Alcide Kacou, membre du Bureau Politique, prononce le discours d’ouverture.
Il commence par rendre l’hommage dithyrambique coutumier au président Houphouët-Boigny, avant de qualifier Ph. Yacé de "syndicaliste sans peur et sans reproche", de "parlementaire intelligent

et travailleur... devenu leader sur le plan national", de "secrétaire général toujours jeune et dynamique". Il se plaît, in fine, à le féliciter pour sa capacité, "grâce à l’amitié et à la confiance du Chef de l’Etat", à résoudre les problèmes.


Ph. Yacé, lui, présente un rapport moral qui est en fait un hymne au président Houphouët-Boigny, et lui demande de rester à la tête du pays. Dans sa réponse, le Chef de l’Etat accepte de "présider aux destinées de notre Cher Pays assuré que je suis de pouvoir compter sur le concours de tous... en tout premier lieu sur le Président Yacé, le compagnon fidèle, le collaborateur efficace et dévoué dont je salue avec joie indicible le renouvellement de son mandat de Secrétaire Général" Fraternité Matin du 17.10.75..


Donc la cause paraît entendue : le président Houphouët-Boigny semble avoir opté pour M. Philippe Yacé comme successeur. Les sceptiques sont pourtant nombreux. Quant à l’intéressé, il semble en proie au fameux vertige du succès.


Deux jours plus tard, ce dernier renouvelle son allégeance au Chef de l’Etat en déclarant : "La Côte-d’Ivoire n’aura de cesse ni de vous vénérer, ni de vous faire confiance". Les deux hommes paraissent au diapason.


Bientôt des élections présidentielles et législatives viendront clôturer cette année 1975 qui, apparemment, marque un tournant dans la courte histoire de la République de Côte-d’Ivoire.


M. Bédié paraît, en ce mois de novembre 1975, proprement éliminé de la course à la présidence.

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