
Plusieurs événements d’importance nationale ou internationale marqueront la dernière année de la décennie. Il y aura le départ du général de Gaulle et l’éclipse partielle de M. Foccart, le début de la "troisième" guerre du Biafra
En ce qui me concerne, le président Houphouët-Boigny m’avait renouvelé, personnellement, sa confiance lors de notre entrevue du 7 décembre 1968 dans sa villa de Cocody. Il m’avait demandé de continuer à oeuvrer dans le domaine de la promotion économique. Je n’avais pas perdu la face dans l’affaire du don du blé, les Canadiens ayant compris parfaitement les paramètres politiques de la capitulation ivoirienne.
Mais le coeur n’y est plus et ma correspondance avec le Président s’en ressent. Le Biafra occupe plus que jamais le devant de la scène,
et Diori Hamani devient la cible privilégiée
Sur ces entrefaites, le chef d’Etat du Niger, invité par la reine d’Angleterre, me demande de l’accompagner à Londres.
Cette visite provoquera de grands remous en France. On s’étonnera à Paris qu’il soit accueilli
Rentré le samedi 5 avril de Londres, je suis informé en détail, par mes collaborateurs, des réactions parisiennes qui sont de toute évidence hors de proportions avec les événements. Je téléphone donc au président Houphouët-Boigny qui séjourne alors à Paris et lui demande une entrevue pour le même jour. Le soir, je lui fais un compte rendu, honnête et objectif comme toujours, de la visite. Je ne le convaincs pas. Il s’agrippera à la thèse qui lui a été présentée par M. Foccart.
Je le revois le 15 avril. Des péripéties du séjour de Diori Hamani à Londres, la discussion glisse vers le Biafra et devient une fois de plus orageuse. Quant au président Diori, M. Houphouët-Boigny refuse d’admettre que son collègue nigérien se trouve en butte à une campagne hostile.
Le mercredi 23 avril, je rencontre à nouveau le président Houphouët-Boigny dans son appartement de l’avenue Georges Mandel, à Paris.
J’officialise ma démission
et Houphouët-Boigny de l’autre"
Ces quelques paragraphes indiquent bien qu’en dépit de mes nombreuses critiques de la gestion de l’économie ivoirienne et surtout de mon hostilité à sa politique au Biafra, mes relations avec le président Houphouët-Boigny étaient restées correctes, voire amicales.
Elles changeront du tout au tout avec le "doctorat" de Konan Bédié.
Le récit succint de l’affaire paraît nécessaire dans la mesure où l’intéressé a failli être éliminé, pour toujours - du moins on le croyait à l’époque - de la course à la Présidence de la République.
Au tout début de décembre 1968, à Abidjan, au plus fort des discussions sur l’affaire du blé, un expatrié, professeur à l’Université, au cours d’une rencontre au restaurant "Relais de Cocody", m’avait dit, entre autres :
" Pour quoi faire ? "
Deux semaines plus tard, un autre expatrié, membre du brain trust du ministre de l’Economie et des Finances, de passage à Paris, déjeune avec moi. Il ne croit pas au succès des efforts de M. Diawara pour mettre sur pied un organisme de coordination, me donne de nombreux exemples de gabegie, et me dit, en partant :
Le 25 ou le 26 janvier 1969, c’est-à-dire bien avant la liquidation définitive des bureaux du Centre d’Information et de Documentation Ivoirien, Jean Kessé, mon ancien adjoint ivoirien, vient avec un texte manuscrit et me dit qu’il s’agit d’un article relatif à la thèse de Doctorat soutenue par Bédié à Poitiers. Il me demande si l’une de nos secrétaires accepterait de la taper d’abord et de le télexer ensuite à Fraternité Matin.
Donc, le 27 janvier, un long télex part de "CIDI Paris" à "FRATERMA Abidjan". Il paraîtra dans Fraternité Matin du lendemain.
Que disait le texte ? Le ministre des Affaires économiques
et financières, lisait-on, avait soutenu, quatre jours auparavant, une thèse de doctorat sur les "Conditions et termes de l’échange entre pays sous-développés et pays développés"
Le 3 février, le quotidien du PDCI publiait une interview du nouveau Docteur qui, employant la première personne du pluriel, déclarait :
A Paris, Le Monde rapportera l’événement par une "brève" parue dans sa livraison datée du 26 janvier 1969. Une dépêche AFP de la veille avait refroidi l’atmosphère ambiante en précisant que le postulant n’avait obtenu que la mention "bien".
En mars, le rédacteur en chef de Bingo, celui-là même qui avait jugé M. Konan Bédié
soigneusement trié, une thèse de doctorat d’Etat ès sciences économiques" durant laquelle
Je persiste à croire que les cadres supérieurs ivoiriens de l’administration et de l’Université, de même que les ministres, n’auraient pas réagi avec virulence dans cette affaire si les choses s’étaient arrêtées là. S’il n’y avait pas eu une lettre du président Houphouët-Boigny leur donnant publiquement M. Bédié en exemple. En voici le texte intégral publié en première page de Fraternité Matin :
" Mon cher Ministre,
" La thèse que vous avez si brillamment soutenue le mois dernier à Poitiers et qui vous a valu le titre de Docteur ès Sciences Economiques nous a infiniment fait plaisir, car dans votre succès nous avons trouvé un exemple qui pouvait être cité à nos jeunes qui, dans l’ensemble, une fois quittés les bancs de l’Université, s’abandonnent.
" Vous, mon cher Ministre, vous avez su trouver du temps, travailler à vous perfectionner, en dépit des charges absorbantes qui étaient les vôtres d’abord comme Ambassadeur à Washington pendant six ans, puis comme Ministre des Affaires Economiques et Financières à Abidjan depuis 1966.
" Au nom du gouvernement et en mon nom personnel, il m’est agréable de vous adresser nos chaleureuses et cordiales félicitations, en formant le voeu que votre exemple soit suivi par d’autres de vos collègues et par les hauts fonctionnaires de notre Administration.
"Qu’il inspire en tout cas l’ensemble de nos jeunes afin qu’ils pensent constamment à s’élever et à porter la Côte-d’Ivoire au niveau des pays les plus évolués du monde.
" Voulez-vous croire, mon cher Ministre, en l’assurance de nos sentiments cordialement les meilleurs.
Félix HOUPHOUET-BOIGNY."
Dans les semaines qui suivent, de plus en plus de rumeurs, en provenance d’Abidjan, paraissent indiquer l’existence d’une "combine de Bédié", sans autre précision. Quelques semaines encore et deux
hauts personnages ivoiriens de passage à Paris me parlent de l’existence d’un "contrat" entre Bédié et l’un des membres du jury ! On me rapporte ensuite la mise en circulation d’un tract à ce sujet dans les milieux universitaires. Vers la fin du mois d’août 1969, j’obtiens finalement un exemplaire d’un ensemble d’écrits incluaant :
et l’adresse du professeur français.
et Financières" et l’un des trois membres de son jury ;
Le contrat est aussi attristant qu’explosif. Il est effectivement lamentable qu’un ministre et un professeur d’Université acceptent de signer une convention stipulant que :
Quant au tract, ses auteurs révèlent que la thèse a été préparée par trois des conseillers économiques du ministre, que, pour plus de sûreté, ce dernier aurait fait réviser leur travail par une firme d’ingénieurs-conseils de Paris, toujours sur fonds d’Etat.
Le ton du tract est particulièrement dur pour ne pas dire hargneux.
Ses rédacteurs cherchent, de toute évidence, à humilier le ministre.
Ainsi, ils accusent M. Bédié d’être
Le tract et le contrat provoquent un scandale énorme. A Abidjan, ministres et cadres ivoiriens, diplomates et hommes d’affaires étrangers se gaussent de la puérilité du ministre. Tous se demandent si les informations qui circulent sur son compte, considérées jusque là comme des calomnies, n’étaient pas de simples médisances.
Les étudiants ivoiriens quant à eux exultent quand ils ne font pas, eux aussi, des gorges chaudes sur Bédié.
Certes, ce dernier recevra un savon monumental et sera mis à la porte de son bureau par M. Houphouët-Boigny. Mais il n’y aura pas d’enquête officielle et encore moins de sanction
Le scandale aurait provoqué beaucoup moins d’échos - surtout dans les milieux des cadres et d’employés - n’était une nouvelle erreur de M. Henri Konan Bédié. Paniqué, il se présente chez M. Philippe Yacé, alors président de l’Assemblée nationale, secrétaire général du PDCI et dauphin officieux. Il exige un soutien officiel, public, du PDCI.
M. Yacé obtempère avec une célérité telle qu’elle en devient suspecte : il s’était aperçu sans doute du tort que cela causerait à celui qui se posait déjà en challenger pour le pouvoir suprême. Cet incident apportera, accessoirement, au président de l’Assemblée nationale la preuve que, sur le point précis de la nécessité de faire barrage au jeune prétendant, il peut compter sur le soutien discret de nombreux membres des instances supérieures du Parti. M. Mamadou Coulibaly, le président du Conseil économique et social, en tête.
Que dit le communiqué du Bureau Politique, portant la signature de
M. Yacé et publié en première page de Fraternité Matin, conformément au voeu de M. Bédié ? En voici les principaux extraits :
"... Après analyse du tract et de sa teneur, le Bureau Politique du PDCI-RDA déclare que de telles allégations inspirées par on ne sait quels sentiments, ne sauraient atteindre l’honneur de M. Konan Bédié... Ce tract en réalité n’émane pas de nos actuels étudiants...
Le Bureau Politique met en garde certains universitaires ivoiriens
et universitaires étrangers servant au pays à tous les échelons contre ce genre d’actions qui ne peuvent que ternir leur prestige au sein de la société ivoirienne... Le Bureau Politique fait confiance au Président de la République avec l’objectivité qu’on lui sait, pour dénoncer ceux-là qui, par leurs méfaits, aveuglés par l’envie et la jalousie, torturés par les complexes, n’hésitent pas à porter atteinte à l’honneur de leur pays...".
En somme, le communiqué reste muet sur le document de base, le contrat. Il ne dément pas - comment faire autrement ? - son existence, son authenticité, et surtout son article 6 qui stipule que deux des cinq versements seront effectués avant la soutenance de la thèse et trois après. Le communiqué dénonce encore et condamne les auteurs du tract. Pour le B.P., il semble que les coupables doivent être recherchés soit parmi le corps enseignant ivoirien et français de l’Université d’Abidjan, soit parmi les cadres supérieurs ivoiriens. Donc, pas la moindre allusion à ma modeste personne.
Le 5 septembre 1969, on me rapporte que "certains" à Abidjan m’accusent nommément d’être l’auteur du tract. Le président Houphouët-Boigny étant arrivé entretemps à Genève, je lui envoie une lettre recommandée dans laquelle
A Montréal, avec le Chef d’Etat du Niger, celui-ci m’informe que, pour le président Houphouët,
Le 25 septembre, j’écris de nouveau à M. Houphouët-Boigny pour protester. Peine perdue. A partir de cette date, il me créditera systématiquement de tous les articles signés, de tous les écrits plus ou moins anonymes hostiles à sa politique, que son candidat à la présidence soit en cause ou non.
Cette manie provoquera une petite crise au mois de novembre. Le Monde publie en effet, le 12, un article de Gilbert Comte, bien connu comme journaliste indépendant et pour son intransigeance professionnelle. Sous le titre "Les deux Afrique", il met en relief qu’en Côte-d’Ivoire,
et le fils de Marcel Laubhouet ; il cite
G. Comte n’aurait pas réagi si le Président ivoirien s’était contenté de faire saisir cette livraison du Monde, comme il l’a d’ailleurs fait.
Mais il avait ajouté :
Il semble également que l’on ne saura pas de sitôt les noms des responsables de la diffusion des documents concernant le "doctorat" de M. Bédié ; comme on ne saura pas de sitôt quel est le collaborateur du ministre des Affaires économiques et financières qui a subtilisé une photocopie du contrat, et la filière qui a amené ce document entre les mains du ou des auteurs.
En ce qui concerne ces derniers, je pense qu’il s’agit tout simplement d’étudiants. Car, quelque trois semaines avant l’apparition du tract, le président Houphouët-Boigny, s’appuyant sur le doctorat tout neuf de M. Bédié et afin d’amplifier son prestige, lui avait demandé de l’accompagner à Yamoussoukro, en même temps qu’Usher Assouan
et Philippe Yacé, pour dialoguer avec un millier d’étudiants et de bacheliers ivoiriens. Or, selon certains, lors de cette rencontre, son attitude aurait été sinon arrogante, du moins sentencieuse. Ce qui aurait heurté ses auditeurs.
Une ultime question : pourquoi M. Konan Bédié a-t-il pris un tel risque ?
Quel besoin avait-il d’un doctorat d’Université ? D’aucuns pensaient à l’époque que ce désir découlait de son complexe vis-à-vis de Diawara, mieux pourvu en diplômes. Selon d’autres collègues de l’intéressé, il croyait qu’en étant plus diplômé que ses concurrents potentiels, il rendrait plus "normale" sa primauté dans la course pour la présidence.
Hélas, cette bévue provoquera un retard de plusieurs années dans la préparation, par le président Houphouët, de sa succession.
Je tiens à répéter qu’en ce qui concerne ma position personnelle, la rupture à laquelle M. Houphouët-Boigny se refusait en dépit de nos divergences majeures sur le problème biafrais en particulier, sera
parachevée avec l’affaire du doctorat on ne peut plus brumeux de
M. Konan Bédié.
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