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Annexe X

La « confession » d’Ernest Boka

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    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.

Transcription intégrale de la « Confession » d’Ernest Boka,
Strictement conforme à son manuscrit dont chaque page,
signée, est reproduite en vis-à-vis.

Yamoussoukro, le 4 avril 1964

Monsieur le Président,

Je vais essayer, dans la mesure de mes moyens, de reproduire ce que la mémoire me permettra de faire. Je tâcherais de vous dire toute la vérité, dans le but non de me justifier, mais de me dépeindre dans toute ma laideur et qu’à l’avenir personne d’autre en Côte d’Ivoire ne refasse les mêmes erreurs. Votre tâche est d’assainir le climat politique et moral de ce pays. Tâche ingrate mais de longue haleine. Mon cas est édifiant et monstrueux. Je ne mérite pas votre pardon. Vous m’avez déjà pardonné beaucoup de choses dont je parlerai par la suite. Mais j’implore votre pardon pour d’autres personnes qui le long de cette confession pourraient être citées.

Commençons par le chapitre du ministère de l’Éducation, 1957-1959.

J’ai été nommé ministre de l’Éducation grâce à une intervention entreprise par Alliali et Alcide Kacou qui ont demandé que ce poste revienne à un jeune. Je le leur avais demandé et leur voyage à Yamoussoukro devrait me donner satisfaction, car le Président, par l’intermédiaire de Ladji Sidibé, m’avait fait savoir que j’aurai un portefeuille ministériel, mais je ne savais pas celui qui m’était destiné. Satisfaction obtenue, durant mon séjour de près de deux ans, mes activités ont été nombreuses et j’avais essayé de faire ce que j’ai pu et je pouvais me vanter de porter à mon actif la création des cours complémentaires et le Centre d’études supérieures d’Abidjan. Mais mon passif est très lourd, il y eut des dépassements de budget par suite des prévisions mal faites.

Ce qui est plus grave c’est que les populations de Becedi, après Dabou, avaient cotisé pour construire une école. Le montant devait être de 600.000 F. Ils me versèrent d’abord 300.000 F que je gardai par devers moi et la construction de l’École a été réalisée sur le budget de l’État. Le reste de la somme (300.000 francs) me fut versé deux mois après. L’École est restée inachevée avec deux classes et un logement de maître.

M. Eyraud, professeur de cours complémentaire avait adressé une demande pour revenir en Côte d’Ivoire où il avait exercé notamment à Agboville et Korhogo. C’était un Communiste notoire ; il a été recruté par moi et chargé des services budgétaires et de construction. J’ai recruté également un jeune Chinois professeur de philosophie qui avait formulé sa demande d’obtention d’un poste de professeur en Côte d’Ivoire, je le recrutai et je m’aperçus par la suite qu’il était un communiste notoire. Il a trouvé au lycée beaucoup de difficultés, mais je le soutins jusqu’à mon départ du ministère.

Mme Dufour, ancienne militante communiste, m’avait aidé dans la création des cours complémentaires et nous gardâmes par la suite de bonnes relations.

En ce qui concerne ma sympathie pour les communistes, l’explication réside dans le fait que j’avais milité une année durant comme étudiant communiste à Grenoble (1951-1952).

Enfin il y a lieu d’ajouter à tout cela l’achat d’une école à Gouméré, achat effectué sur l’intervention de M. Chaina, libanais et maçon qui me proposa en retour trois cent mille francs. L’opération fut réalisée avec beaucoup de difficultés. Par la suite, M. Varon me fit savoir que l’initiative venait de lui. Je reçus des mains de M. Chaina 300.000 francs.

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Ministère de la Fonction publique

L’entrée en fonction a coïncidé avec la mise en place du conseil de l’entente et un travail intense fut entrepris, notamment la confection du statut de la Fonction publique. Nous avons eu plusieurs réunions à Abidjan. Au début, je n’étais pas content d’avoir ce poste. J’attribuais mon déplacement du ministère de l’Éducation comme une sanction imméritée, résultant de la cabale de Yacé et des curés en faveur de Boni Joachim, le calotin de Lyon. Et je reconnais que M. Boni Joachim a été condamné après, en 1963 pour avoir recruté des professeurs communistes.

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Eurêka, j’ai trouvé

Le seul monstre sur terre c’est moi — Ma vie d’étudiant en France.
En Afrique : depuis mon retour au cabinet du gouverneur en passant par tous les ministères — toutes mes infamies. Les complots de Côte d’Ivoire ne visaient que moi et je suis le seul responsable. Donwahi-Koné, Samba Diarra-Birahim, etc., etc.

J’ai voulu jouer à l’apprenti sorcier et toute la terre s’est liguée contre. Si j’étais intelligent je l’aurais compris plus tôt !
Toutes femmes dans les ministères —
Toutes les femmes des amis —
Les femmes dans les hôtels
Toutes mes critiques portées à l’encontre des chefs d’État. Je vois tout comme dans un miroir —
Toutes les affaires de marabouts —
Le collège Sainte-Marie —
Mon Dieu, un mécréant de mon espèce a abusé de tout le monde et même de toi.

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Mon cher Président.

Après m’avoir rendu tant de services, je vous ai payé en monnaie de singe. Je n’ai pas compris plus tôt ce que vous me reprochiez. Je m’aperçois que vous êtes vraiment le plus intelligent d’entre nous tous. Et je crois comprendre réellement la profondeur de votre ressentiment. Vous m’avez envoyé en France pour m’améliorer et m’amender et je suis revenu plus que perverti.

Quand vous a parlé de complot, je n’avais pas compris. C’est le complot du jeune Africain, ambitieux, cupide comme disait Yacé que j’ai toujours détesté. Votre tâche entreprise depuis 1945 en faveur de l’Afrique a failli sauter par ma faute. Je ne sais pas s’il y a d’autres responsables — jeunes revenus de France qui ont pu approcher le sommet où j’ai été perché. Il me faudrait des jours et des jours pour tout vous expliquer. Ce que vous avez voulu, c’est d’assainir le pays que nous pourrissions et nous avons osé parlé de situations pourries à votre encontre.

Nous avons cru que le diplôme, la peau d’âne faisait l’homme et j’ai porté la vantardise à son extrême sommet.

La corruption, la malversation, l’intrigue et l’arrivisme ! Je suis de la pourriture, de l’ordure.

L’ambition qui m’a guidé est monstrueuse. Voulant toujours être à vos côtés et occuper une place de choix j’ai tout tenté.

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Je continue sur le ministère de la Fonction publique

Mais dès que le Président m’a reçu pour m’adresser d’aimables paroles sur l’importance qu’il accordait à ce poste, ma prétention fut satisfaite et me voilà reparti avec joie et gloriole. Mon Directeur de Cabinet, M. Bonnefoi connaissait parfaitement les problèmes de la Fonction publique et ma tâche était grandement facilitée.

Malheureusement, ma cupidité se réveilla. M. Spoliansky, de la SFADECO voulait récupérer les indus auprès des fonctionnaires, et c’est sous sa bannière de la moralisation de la Fonction publique que j’entrepris de l’y aider moyennant la ristourne de 10 % qu’il m’a proposée. Au service de la comptabilité, l’achat d’un ensemble de lit et armoire fut acheté par les deniers publics et mis dans l’appartement que j’ai acheté à crédit au profit de mon frère Anoma. C’est l’appartement I 98.

J’ai expédié également des lits à Grand Morié lors de l’installation de mon père dans sa nouvelle maison que j’ai construite et dont je dois encore une somme que j’ignore à la maison Pierre Ballet. Revenons à la Fonction publique.

J’ai fait la connaissance de Mlle Lassort — présentée par un certain Besson qui se disait de Grenoble, mais condamné par la suite pour escroquerie — Le frère de Mlle Lassort, Jacky était en prison. Je l’aidai à sortir et nous entreprîmes de monter une affaire de caisserie du port. Mon petit frère Aké prêta son nom et la société fut constituée avec moi par derrière. Des enquêtes furent entreprises pour savoir si j’y étais actionnaire mais je fus prévenu par Dem et M. Ubaub directeur de la Sûreté, un maçon également. L’affaire prenant des proportions et des problèmes de construction s’y mêlant, je lui dis de partir d’Abidjan — ce qu’il fit aussitôt. Au sujet des constructions, j’y ai excellé et une circulaire menaçant de porter l’affaire devant le public me terrassa de peur et je dépêchais Marguerite Sacoum demander des excuses au Président. Après avoir consulté mes marabouts. Le Président me reçut sur mon appel et me pardonna aussitôt. Je promis de changer d’attitude. Mais ma cupidité me poussa à jongler. Je fis faire un transfert de nom en faveur de la famille Lassort qui me promit des mensualités selon les possibilités. Je commençais à en percevoir au mois de Mars après ma démission de la Cour Suprême.

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Les marabouts

Ils sont nombreux nombreux et je ne parlerai que des principaux.

1° C’est M. Lanciné Abissaye que je rencontrai le premier, incidemment et grâce à la bienveillance de M. Amon Tanoh. Je remarquai sa brillante intelligence et il me dit qu’un jour je pourrai commander à ce pays-ci. Je gonflai comme un paon et j’entrepris de réaliser ce projet. Ainsi de fil en aiguille, d’erreur en erreur on arriva au congrès de la J.R.D.A.C.I. d’abord et du P.D.C.I. ensuite. Je lui demandai de m’aider de son mieux à avoir une place au bureau politique et au comité directeur de la J.R.D.A.C.I. dont je fus un des principaux artisans dans l’intention de faire entrer les jeunes en force dans le R.D.A. Je disais qu’il vaut mieux être dans le R.D.A. que de rester dehors. A l’intérieur on peut bloquer la marche de la machine alors que cela n’était pas possible de l’extérieur. En fin de compte mon ambition fut déjoué et Koné Amadou remporta la victoire sur moi. Ce que je ne lui pardonna pas. J’en ai voulu aussi à Donwahi qui m’abandonna. J’en ai voulu à tout le bureau. Mais M. Abissaye me fit entendre qu’un jour tous ceux-là seraient châtiés et que c’est moi qui reviendrais à leur secours — Nous connaissons la suite — Je fis exactement ce qu’il avait prédit sans m’en rendre compte un seul instant que tout était piège tendu — J’y tombai comme une alouette.
2° M. Yamoussa Touré —
Je le connus par l’intermédiaire de Me Daly Lambert. Je reçus un jour sa visite au bureau, accompagné de l’almamy de Daloa. Il revint me voir et m’affirma que mon horoscope prédisait un grand avenir, et comme il voulait mettre son fils à l’école, je l’aidai à le faire admettre chez Madame Dufour au cours complémentaire.
Avec M. Yamoussa Touré, j’atteignis vraiment le sommet. Après hésitations sur hésitations, j’ai accepté que M. Yamoussa Touré porte atteinte à la vie du Président que j’ai pourtant tant aimé. M. Yamoussa Touré pourra le dire.
Je suis la honte de l’humanité —
Que Dieu me pardonne —
Pardonnez à tous mes complices et surtout à ma femme que j’ai induit en erreur —

Que le Président Houphouët continue à aider l’Afrique à évoluer dans la bonne voie et à réaliser l’accord des continents.
J’ai trompé tout le monde.
J’ai joué à l’apprenti sorcier.

Je voudrais être immédiatement exécuté — c’est mon seul vœu.
Que le Président Houphouët adopte mon fils Serge - et sa femme Thérèse adopte Édith.
Toute l’humanité s’est liguée contre moi et je l’ai bien mérité —
Je me suis trompé sur toute la ligne —
Je sais que vous savez tout ce que j’ai fait, pas un seul ne vous échappe. Je n’ai pas les moyens de m’exprimer correctement —
Qu’on m’enterre à Yamoussoukro en souvenir de mes méfaits —

Mais que Yamoussoukro devienne La mecque Africaine pour mon Président Houphouët —

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En guise de conclusion

J’ai préparé un gouffre dans lequel je m’engloutis moi-même.
J’ai joué à l’apprenti sorcier. Mais le grand sorcier est plus fort. Toutes les forces se sont déchaînées contre moi. Je les ai provoquées. Je n’aurai assez le temps de tout écrire.
Que le Président Houphouët et le pays tout entier pardonnent à tous mes proches — à tous mes parents — à tous ceux dont j’ai pu citer les noms. Que la Côte d’Ivoire se retrouve unie derrière le grand R.D.A. et derrière son chef prestigieux. Que toute l’Afrique se trouve unie et que l’humanité se réconcilie.
J’ai voulu jouer au plus malin. Je ne suis qu’un imbécile. Le peu de biens que je pensais avoir fait n’a été qu’intéressé et les paroles de La Rochefoucault s’avèrent exactes.
Moi seul doit payer pour les autres — que les deux petits dith et Serge ne portent plus mon nom — qui sera à jamais sali. Que ma famille soit pardonnée.
Que Marguerite Sacoum soit pardonnée, ne pâtisse pas de mes vilenies.
Que Madeleine N’Tanon que j’ai induit en erreur soit pardonnée.
Je suis le seul responsable — Le seul châtiment c’est ma destruction physique.
J’ai tout profané. J’ai tout corrompu — Et seul peut-être Dieu me pardonnera.
J’ai mis tout ce pays-ci dans des difficultés incroyables par cupidité et ambition —
Que tous les prisonniers politiques sortent — que je demeure seul prisonnier — ce que souhaitais à Yacé Philippe. Je mérite l’ignominie et l’auréole du martyr — ne me convient pas. Comment peut-on être devenu ce que je suis —
Le complot en question, c’est le mien — Je ne connais pas de complice — Je ne peux toutefois pas jurer que des esprits malveillants n’aient osé attenté à la vie du Président — s’il s’en trouve, qu’on les corrige —
Que Dieu me pardonne.
Que le Président pardonne à tout le monde
à Madeleine N’Tanon
et à Mme Sacoum
à tous mes complices —

Je ne puis tout vous dire en si peu de temps —

Adieu et merci — Je vous ai fait trop de mal en retour de tous vos bienfaits —
Je vous épargne toutes les insanités —
Mes complices vous le diront
_ Que Paraiso Albert soit pardonné. Il a pourtant mal fait de me présenter à son cousin qui devait s’occuper du Président.
Que Konan Banny également soit pardonné —
J’ai trop haï Yacé — qu’il me pardonne — M.Yamoussa devait le rendre fou.
J’ai remis également la photo du Président Houphouët à M. Yamoussa pour y travailler — mais il ne m’a pas précisé si pour le tuer — Mais c’est comme tel — c’est comme si je l’avais assassiné —
Que Dieu me pardonne —

Ernest Boka .

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