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9 . Niamey I et Niamey II

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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.

Mais si le Canada participait ainsi au renforcement de l’unité du Niger, celui-ci avait joué un rôle de tout premier plan dans la lutte d’Ottawa contre les pêcheurs en eaux troubles au Québec. Et l’appui du Niger au Canada s’était manifesté de façon décisive dans le cadre des deux conférences de Niamey qui devaient donner naissance à la « Francophonie ».

Elle fit couler beaucoup d’encre. Elle fut la cause de grands tracas pour le Niger et d’affrontements étonnamment sévères entre Niamey et certains milieux politiques parisiens. Chose paradoxale, ce combat fut autrement difficile pour le Président que celui qu’il avait mené pour la préservation de l’unité du Nigéria. En effet, les cadres nigériens n’ayant pas compris l’ampleur de l’enjeu, ne soutenaient pas avec suffisamment de vigueur _contrairement à ce qui s’était passé lors de la guerre civile au Nigéria_ l’action du Président. Ils traînaient les pieds quand ils ne le blâmaient pas de s’être engagé dans ce qui apparaissait comme une impasse, voire un coupe-gorge, en tout cas un instrument de « l’impérialisme français ».

Effectivement, de nombreux intellectuels africains _et français_ s’opposaient et s’opposent, parfois avec vigueur, à la diffusion de la langue française en Afrique francophone. Certains justifient cette hostilité par leur souci d’éviter une accélération du processus d’acculturation des peuples africains. D’autres vont plus loin et parlent du danger de « génocide culturel ». D’autres encore, ils forment la majorité, se refusent à prendre parti : ils hésitent à opter entre modernisme et tradition, oralité et écriture, français et langues africaines. Quant aux linguistes...

Le Président, lui, n’avait pas de complexes. La langue française et l’Organisation à naître renforceraient-elles l’unité nationale du Niger et celle des autres pays où le français est, pour des raisons historiques évidentes, la langue de communication ? La réponse étant positive _et personne jusqu’à présent n’a osé le nier_, il se devait de foncer. D’autant, il le prévoyait, que la francophonie serait une bonne affaire pour le Niger, au double plan politique et économique.

Pour lui, j’en témoigne, l’objectif se présentait sous des contours bien précis. Il voulait une organisation au service de tous les États francophones sans exclusive et sans reconnaissance d’un quelconque droit d’aînesse à qui que ce soit. Il était par ailleurs convaincu de la matérialité du substrat linguistique d’une telle organisation.

Le but, à savoir la création de l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT), ne sera atteint qu’au bout de quatre ans d’efforts. Quatre années, car sa conception remonte à la création, à Tananarive, de l’Organisation Commune Africaine et Malgache (OCAM).

On s’en souvient [1], le président Houphouët-Boigny, en dépit de ses appuis parisiens, n’avait pas réussi à transformer l’UAM (Union Africaine et Malgache) en un groupement politique malléable des États francophones d’Afrique. Ces derniers avaient préféré opter pour une organisation de type apolitique. D’où précisément la création de l’OCAM.

Quoique déjà moribonde à son berceau, l’OCAM avait porté le chef d’État nigérien à sa présidence et l’avait chargé d’atteindre les deux seuls objectifs au sujet desquels n’existait aucune divergence entre les États-membres : d’une part la lutte contre la détérioration des termes de l’échange, et de l’autre la promotion d’une communauté culturelle des pays francophones.

Pour mettre en relief l’appauvrissement progressif des pays sous-développés, M. Diori Hamani multipliera interventions, voyages et entrevues avec des dizaines et des dizaines de chefs d’État, de ministres, de journalistes et d’élus occidentaux. Il lancera des idées nouvelles susceptibles de frapper les opinions publiques, comme celle d’un Plan Marshall pour l’Afrique [2]. Mais ni la diplomatie, ni la dialectique ne réussiront à entamer le granit des égoïsmes sacrés et à courte vue. Il parviendra tout au plus _résultat non négligeable_ à donner mauvaise conscience à la plupart de ses interlocuteurs des pays industrialisés.

Il fera preuve des mêmes qualités imprévisibles de négociateur dans l’affaire de la francophonie, avec toutefois beaucoup plus de succès.

Les démarches préliminaires du président Diori ne soulèvent que des échos favorables. Les choses se gâtent à partir de la fin 1967 par l’intrusion du même groupe d’activistes parisien déjà cité [3]. Au départ, je crois qu’ils cherchent à donner à la France une place de choix au sein de cette organisation en voie de création, ou du moins à faire de la France un primus inter pares. Je me rends bien vite compte que leur souci majeur est, toute affaire cessante, de promouvoir le Québec, de lui donner un statut d’État souverain.

La conférence des ministres africains et malgache de l’Éducation à Libreville en mars 1968 laisse présager ce qu’aura à affronter M. Diori Hamani. En effet, le président Bongo, alors particulièrement fragile _il venait de succéder à Léon Mba_ avait accepté, avec une certaine réticence, d’accorder un statut privilégié au ministre de l’Éducation du Québec, provoquant ainsi l’ire d’Ottawa.

Les préparatifs _et les grandes manœuvres parisiennes_ pour la première « Conférence des pays partiellement ou entièrement de langue française » qui doit se tenir à Niamey se placent donc dans cette atmosphère délétère. Mais comme elle a été conçue dans le cadre de l’OCAM, il revient au chef de l’État nigérien de lancer les invitations. Tâche ardue.

En effet, qui inviter ? Les États ? Ou bien les gouvernements ? Dans ce dernier cas, le gouvernement du Québec par exemple pourrait ou devrait être invité.

Le 21 novembre 1968, je suis à Ottawa pour exposer au Premier ministre canadien le contenu d’une « Note verbale ». Ma mission consiste, entre autres, à m’appuyer sur le réseau d’amis qui gravitent autour de M. Trudeau pour le rendre pleinement conscient des difficultés auxquelles M. Diori Hamani fait face à Niamey. Puis à amener le Premier ministre canadien à accepter, de bon cœur si possible, les décisions du président Diori quant aux modalités de la représentation du Canada.

Le Premier ministre devait lui-même être assez anxieux de connaître la position du Niger _puissance invitante_ puisqu’il abandonnait un Conseil du Cabinet pour écouter l’exposé de la note verbale dont voici quelques passages :
« ... Les représentants de la France ont insisté pour que l’invitation soit adressée au seul Québec. Le Président s’y est refusé d’abord, puis a suggéré que les délégués du Québec viennent en tant que représentants du gouvernement d’Ottawa. Le gouvernement français et, semble-t-il, le Québec, ont rejeté cette proposition.
« Face aux pressions qui allaient s’accentuant _la France a menacé de boycotter la Conférence si le Canada seul était invité_ le gouvernement nigérien a pris les décisions que voici :
1. Le Président de la République du Niger a déclaré clairement qu’il ne pourrait pas aller au-delà de la solution transactionnelle suivante : il lancerait une invitation au Gouvernement Fédéral et une autre au Québec, en envoyant toutefois la copie de cette dernière au Gouvernement d’Ottawa.
2. Le Président de la République du Niger désire que le Gouvernement canadien comprenne bien à quel point sa position est délicate et lui facilite, dans toute la mesure du possible, la tâche...
3. Dans l’immédiat, le président Diori essaie de reporter à une date ultérieure la Conférence de Niamey, et toute initiative ou suggestion du Canada dans ce sens serait la bienvenue...
 »

La lecture de la Note terminée, M. Trudeau déclare :
« Transmettez au Président de la République mes
remerciements chaleureux pour le geste amical que constitue l’envoi d’un émissaire spécial, avec un tel message. Dites-lui que ce geste me touche profondément... La compréhension dont font preuve le Président Diori Hamani et les autres chefs d’État francophones d’Afrique envers nos problèmes nous est d’un grand secours...
 » [4]

Puis la discussion s’engage en présence du chef de Cabinet du Premier ministre, M. Lalonde. Je m’efforce de mettre en relief d’une part la nécessité de la participation de la principale province francophone du Canada à la Conférence, et de l’autre son rang subalterne par rapport à la représentation d’Ottawa puisque le Québec sera le seul participant à avoir reçu une invitation dont la copie aura été envoyée à une autorité tierce...

Bien entendu, M. Trudeau apprécie à leur juste valeur tous ces éléments du problème. Il en est non moins évident qu’il aurait préféré une formule établissant plus clairement les prérogatives de l’État canadien. Pour ma part, je me réfère aux pressions subies par le Président et énumérées dans la Note, pour lui montrer l’impossibilité pour le Niger d’aller plus loin.

Le lendemain 22 novembre, le Premier ministre du Canada accepte, à contre-cœur, la solution préconisée par le président Diori.

Immédiatement après, M. Lalonde et moi-même, nous nous réunissons pour coordonner nos notes et éviter tout malentendu quant à la réponse de M. Trudeau. Celle-ci comporte, entre autres, les paragraphes que voici :
«  Le Premier ministre tient à exprimer ses remerciements au Président de la République du Niger, pour la mission qu’il a bien voulu confier à un émissaire personnel, et apprécie la compréhension manifestée ainsi par le Président à l’égard de la situation au Canada. Le Premier ministre exprime de son côté sa compréhension pour la situation dans laquelle se trouve le Président Diori Hamani.
« Le Premier ministre enverra un émissaire personnel, le Sénateur Martin, dans les meilleurs délais. Il quittera le Canada pour Niamey soit mercredi au plus tôt, ou vendredi au plus tard.
« M. Martin sera porteur d’une lettre acceptant l’invitation du Président de la république du Niger à participer à la Conférence de Niamey...
 »

À Paris, le lobby pro-québécois se rend compte qu’il est illusoire de vouloir obtenir de M. Diori Hamani la même souplesse que du président Bongo. La double représentation du Canada et du Québec apparaît comme un moindre mal. Paris s’incline [5].

Donc la crise est évitée. Et les préparatifs de ce qui sera connu comme « Niamey I » s’accélèrent.

En février 1969, plusieurs dizaines de délégations de pays partiellement ou entièrement de langue française se trouvent donc réunies dans la capitale nigérienne. Les activistes parisiens font beaucoup de bruit et continuent de prétendre parler au nom de la France sans avoir un impact réel sur la Conférence elle-même. Mais ils multiplient les actions de harcèlement contre le gouvernement canadien : elles sont éminemment puériles mais n’en ont pas moins la faculté d’agacer quelque peu le président Diori et de mettre à rude épreuve les nerfs des représentants d’Ottawa. Ainsi, quatre heures avant la séance inaugurale de la Conférence, on aperçoit tout à coup un drapeau québécois de belle taille parmi la trentaine de drapeaux des États souverains participant à la Conférence. Deux heures encore, et grâce à une rallonge, la hampe de l’emblème du Québec dépasse ou presque celle du drapeau canadien... Sur ce, la délégation canadienne demande la disparition du drapeau du Québec, ou que soient hissés également ceux du Nouveau Brunswick, du Manitoba et de l’Ontario dont les francophones sont représentés au sein de la délégation canadienne. Pour éviter un éclat, le Président opte bien entendu pour la seconde solution. D’où le spectacle insolite de la présence de deux « Union Jack »...

Durant une séance, on assistera encore au spectacle de la chanteuse québécoise Pauline Julien crier, toute fière, « Vive le Québec libre », et laisser de glace l’assistance.

Cette première « Conférence des pays partiellement ou entièrement de langue française » se termine par un succès grâce _de l‘avis unanime_ aux arbitrages du président Diori. En dépit de ses sympathies québécoises avérées, le général de Gaulle paraît se dissocier du lobby pro-québécois en écrivant au Président dans une lettre datée du 3 mars 1969 :
« ... Connaissant la part que vous avez prise personnellement à l’organisation et à la réussite de cette conférence, je tiens à vous exprimer mes vives félicitations pour les résultats très remarquables de cette réunion. »

Cette officialisation de la position de la France avait amené le Président à croire que l’activisme du lobby irait en diminuant. Il lui faudra déchanter bientôt.

Hôte de cette première Conférence, Diori Hamani se trouve chargé de préparer la suivante, celle qui aura à adopter officiellement les statuts de la nouvelle organisation francophone et à élire son secrétaire général. Cette fois, le Président aura à se battre sur deux fronts. C’est que le Canada lui aussi a durci sa position. Conformément au principe « une fois c’est une exception, deux fois ce serait un précédent », Ottawa s’oppose dorénavant à l’envoi d’une invitation distincte, sous quelque forme que ce soit, à la province du Québec : il doit y avoir, selon les dirigeants canadiens, une seule invitation, et elle doit être adressée au gouvernement fédéral uniquement. D’autant, ajoutent-ils, que cette fois, à Niamey, il y aura signature d’un document de valeur internationale. Mieux _ou pire_, Ottawa désire que le rapport d’activité du secrétaire général ne soit pas envoyé officiellement à Québec.

De même, on remarque, en dépit de la récente accession au pouvoir de M. Pompidou _connu pour son opposition au « Vive le Québec libre »_ un durcissement soudain des positions de Paris. Ainsi, fin novembre 1969, l’ambassadeur de France à Niamey, reçu sur sa demande en audience, informe le président Diori, « d’ordre de son gouvernement », que la France « boycottera la prochaine conférence » si l’on tient à l’invitation des seuls États. En d’autres termes, si le Québec ne reçoit pas une invitation, il n’y aura pas de délégation française à Niamey. Cette démarche vient à l’appui d’un aide-mémoire présenté par l’ambassadeur et dans lequel il met en relief « la préoccupation du gouvernement français d’éviter toute procédure qui paraîtrait une conception unitaire empêchant le Québec de s’exprimer... »

Le Président ne se laisse pas impressionner. Son analyse du rapport des forces s’avèrera remarquable. En effet, aux deux puissances exerçant des pressions énormes, en sens contraires, il laisse entendre qu’en l’absence de solution acceptable pour les deux parties et pour le Niger, il démissionnera. Il avait atteint une stature et une position telles que de lui dépendait, il en avait profondément conscience, le sort de cette organisation francophone à laquelle la France, pour des impératifs de politique étrangère, et le Canada pour des motifs internes, tenaient beaucoup. De fait, juridiquement, depuis Niamey I, le Président seul pouvait lancer des invitations à la seconde Conférence. Au plan politique, sa démission argumentée _si on en arrivait à cette extrémité_ interdirait à tout successeur éventuel de privilégier le Québec contre le Canada, sous peine de passer, aux yeux de la jeunesse estudiantine africaine en particulier, pour « un larbin de l’impérialisme français ».

Les activistes de Paris feront un dernier effort pour acculer le Président Diori dans une impasse et l’obliger, volens nolens, à faire leur politique. Ils multiplient leurs interventions et exercent sur lui une pression grandissante pour l’amener à fixer la date de la Conférence. La ficelle paraît un peu grosse. Si le Président accepte de fixer une date précise, il se lie les mains et devient prisonnier de cette échéance. Au contraire, il cherche à conserver la plénitude de sa liberté d’action. En conséquence, Mai Maigana, par une note manuscrite datée du 20 janvier 1970, m’informe, à la veille de mon départ pour Ottawa, que suivant décision du Président, aucune invitation ne sera adressée à quiconque « avant que ne soit trouvée une formule acceptée d’un commun accord par Ottawa et Québec. » Tous les participants de Niamey I en sont dûment informés.

À ce stade, Paris demande officiellement à Niamey d’utiliser ses bons rapports avec Ottawa pour amener le gouvernement fédéral canadien à accepter la double représentation. En réponse à la démarche de Paris, M. Aboubakar Sidibé, ambassadeur du Niger en France, suggère, le 27 janvier 1970, à M. Schumann, ministre des Affaires étrangères français, d’exercer de son côté les pressions nécessaires sur le Québec pour l’amener à faire preuve de plus de souplesse... Quant à M. Alliot, conseiller à la présidence du Niger, il me demande de « faire comprendre à Ottawa qu’il est dommage qu’une si belle œuvre soit sabotée. »

Arrivé dans la capitale du Canada, muni d’une lettre du président Diori au Premier ministre, je rencontre le 27 janvier M. Marc Lalonde. Ce jour-là, il m’apparaît sous les traits d’un négociateur particulièrement coriace. Ce n’est plus l’homme compréhensif, chaleureux, partisan d’une aide généreuse au Niger. Nous nous heurtons [6](Annexe 5). J’essaie en vain de le convaincre de la validité de la nouvelle solution transactionnelle imaginée par le Président. Celui-ci se propose en effet de faire parvenir à Ottawa, siège du gouvernement fédéral, cinq lettres invitant le Canada et les gouvernements provinciaux du Québec, du Nouveau Brunswick, de l’Ontario et du Manitoba, à envoyer une délégation commune à la conférence de Niamey II.

Cette solution, pourtant favorable aux thèses d’Ottawa puisqu’elle reconnaît la primauté du fédéral sur le provincial et place le Québec au même niveau que l’Ontario, suscite beaucoup de réticence chez mon interlocuteur. Je m’en étonne ouvertement. Au bout d’une bonne heure de discussions, je finis par comprendre. Jugeant la situation particulièrement favorable, le gouvernement canadien veut mettre le Québec au pied du mur et l’amener à reconnaître « la primauté absolue d’Ottawa dans les affaires relevant du droit international. »

Dès le lendemain, je m’empresse d’envoyer un long télex au Président. Pourquoi ? Parce que, comme je l’expliquerai dans ma lettre du 29, je veux que «  ceux qui, en chemin, vont lire et prendre des copies de ce télex, sachent que sur vos instructions, j’avais essayé d’infléchir la volonté d’Ottawa et l’amener à moins de rigidité. »

Au moment même où, sur les instructions du président Diori, les interventions se succèdent à Paris et à Ottawa, lui-même essaie de renforcer sa position d’arbitre. Il profite de la réunion des chefs d’États de l’OCAM à Yaoundé, fin janvier 1970, pour les consulter sur son problème : unanimes, ils lui demandent, bien évidemment, d’inviter les seuls États. Avec un tel appui, il pense pouvoir affronter plus aisément et Paris et Ottawa. Il pavoise. Il a bien tort.

En effet, quelques jours plus tard, à Fort-Lamy où il assiste aux fêtes de l’indépendance, il se trouve coincé par MM. Foccart et Bourges qui insistent à nouveau pour que le Québec soit invité. Devant sa résistance, ils finissent par lui proposer « d’informer » ou de « notifier » simplement le Québec de la tenue de cette conférence. Diori Hamani, très sûr de lui, répond qu’il a un mandat des chefs d’État des pays de l’OCAM et qu’il ne peut agir à sa guise. Ses deux interlocuteurs l’informent alors du changement d’optique des autres chefs d’États africains et l’avertissent que ses pairs interviendront dans le même sens.

Effectivement, dès son retour à Niamey, le Président reçoit un coup de fil d’Houphouët qui lui demande d’ « informer » ou de « notifier » le Québec. Le président Diori, pour gagner du temps, lui répond : « Écoute, je vais attendre que l’ambassadeur de France m’en parle. » « Non, non, rétorque le Président ivoirien, l’ambassadeur de France ne t’en parlera pas, c’est nous qui devons prendre l’initiative. » Senghor ? Ahidjo ? Eux aussi ont évolué et lui disent : « Nous te faisons confiance, débrouille-toi. »

À ce stade, M. Diori Hamani décide d’engager l’épreuve de force. Les télégrammes préliminaires d’invitation sont envoyés à tous les chefs d’États participants. Ni le Québec, ni les trois autres provinces canadiennes ne figurent évidemment parmi les destinataires.

À Paris, M. de Lipkowski, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, fait preuve de mauvaise humeur : contrairement à son ministre, M. Schumann, lui ne cache pas sa sympathie pour les activistes. « Je ne puis accepter, dit-il, une victoire d’Ottawa. »

Les choses se compliquent encore quand on annonce l’arrivée à Niamey de M. Decamps, conseiller de M. Lipkowski, porteur d’une lettre personnelle du secrétaire d’État, datée du 11 février. Il y demande « au nom du Président de la République française et du ministre des Affaires étrangères », que le Québec soit invité, sinon « le Québec ne participera pas à la Francophonie », et il serait dommage qu’un « gouvernement anglophone ait pu imposer sa loi à un ensemble francophone. » [7]

Le Président répond à l’émissaire qu’il se refuse à prendre une décision, qu’il lui semble aussi incongru d’inviter le Québec que la Principauté de Monaco ou le Territoire des Issas. Dans la discussion, M. Decamps _tout comme MM. Foccart et Bourges_ suggère qu’il n’y ait pas d’invitation, mais une notification ou une information... L’affaire prend des proportions étonnantes. Il semble au Président qu’il lui faudra lâcher du lest, trouver une solution de compromis donnant satisfaction à Ottawa quant au fond et à Paris quant à la forme.

Sur ces entrefaites, arrive l’émissaire d’Ottawa et l’affaire prend, là aussi, des proportions ubuesques. M. de Goumois apporte en effet l’accord final du gouvernement d’Ottawa pour que « le Québec soit invité à travers Ottawa... » Le Président me charge de lui demander, amicalement, s’il n’y aurait pas moyen de... L’émissaire est sidéré. Il le dira au Président et voudra prendre contact avec Ottawa.

Mais il n’y a pas d’ambassade du Canada à Niamey pour envoyer un message codé. On lui propose les services de l’État nigérien. On s’aperçoit alors que l’étanchéité du code nigérien laisse beaucoup à désirer. M. de Goumois croit pouvoir envoyer son message à travers l’ambassade du Canada à Lagos. Nous voilà partis à 6 heures du matin dans un bimoteur pour atterrir dans la capitale nigériane au bout de six heures de vol. C’est un dimanche. Le codeur est à la plage. M. de Goumois part à sa recherche. Il le trouve. La réponse d’Ottawa arrive dans la nuit du 16 au 17 février : le Canada donne son accord à une invitation directe mais avec un texte précis, très long, détaillé. Nous repartons pour Niamey par le même bimoteur.

Là, il faut taper 35 lettres dont 31 destinées aux chefs d’État _et confirmant les télégrammes_ et quatre aux Premiers ministres du Québec, de l’Ontario, du Manitoba et du Nouveau Brunswick. Les lettres aux provinces sont quasi-identiques et précisent la primauté du gouvernement canadien. En somme, si le Président « notifie » par écrit le Québec _en même temps que les trois autres provinces canadiennes_ et satisfait ainsi Paris sans heurter Ottawa, il y relève la primauté de ce dernier. Ainsi, dans sa lettre à M. Bertrand, Premier ministre du Québec, il l’avise avoir déjà invité les chefs d’États francophones dont « bien entendu le Canada, à envoyer des délégués à Niamey... On m’informe, précise-t-il encore, que l’invitation adressée au gouvernement canadien vous a été immédiatement transmise en vue d’une participation de votre gouvernement à la délégation canadienne... »

Je dois quitter Niamey pour Paris le 18 février à 1 h 30 du matin. Or, les lettres ne sont soumises à la signature du Président que vers 20 heures. L’enregistrement et autres formalités administratives prennent du temps. À 23 heures, je reçois les 35 lettres. Trente et une d’entre elles, destinées aux chefs d’État, doivent être remises à l’Agence de Coopération, à Paris, aux fins d’expédition immédiate. Quant à celles destinées aux quatre Premiers ministres provinciaux, elles doivent être postées, par moi, avec un décalage de 48 heures. Les récépissés des envois recommandés portent effectivement la date du 19 février.

Le problème des invitations une fois réglé, M. Diori Hamani répond à la lettre de M. Lipkowski par une missive longue de six pages, et empreinte d’une dignité glaciale. Elle porte la date du 20 février 1970. Il y relève d’abord que l’évolution des rapports entre Ottawa et Québec est « l’affaire des Canadiens, et des Canadiens seuls. » Il l’informe ensuite avoir invité le Canada et avisé « les autorités du Québec en vue de leur participation active au sein de la délégation canadienne... »

La conférence s’ouvrira le 16 mars en présence des représentants de tous les États membres. La délégation canadienne unique est dirigée par le ministre fédéral Gérard Pelletier, tandis que M. Julien Chouinard, secrétaire général du gouvernement du Québec, est son adjoint.

Il y aura encore des moments très durs après l’ouverture des travaux de la conférence, mais tout _même la nomination de M. Jean-Marc Léger comme secrétaire général_ s’agencera conformément au plan nigérien.

Au lendemain de Niamey II, le Niger jouit d’un prestige incontestable. Sa voix est non seulement audible mais écoutée. De pion sur l’échiquier africain, le Niger paraît métamorphosé en acteur de premier plan sur la scène internationale. Dans le processus de regroupement des États francophones d’Afrique, le Président a réussi, en trois ans, et au grand étonnement de ses pairs plus prestigieux, à donner à son pays un rôle hors de proportions avec son poids géopolitique, démographique ou économique. Chemin faisant, il a administré la preuve de l’indépendance de son pays et il reste, à ce jour, le seul chef d’État africain à avoir mis sur orbite une organisation intercontinentale.

Notes

[1Cf. « La politique africaine d’Houphouët-Boigny », pp. 135-140.

[2L’idée sera reprise plus tard par le président Giscard d’Estaing et le Washington Post du 16 mai 1976 sans pour autant déboucher sur un projet tangible.

[3Cf. supra.

[4Ma lettre du 23 novembre 1968 adressée au Président et rendant compte de ma mission à Ottawa.

[5Le général de Gaulle fut certes l’initiateur du « Québec libre » mais jamais il n’a apporté, à ma connaissance, le moindre soutien à la guérilla de ceux qui se réclamaient de lui dans l’affaire de la Francophonie. En tout cas, ses lettres au président Diori sur ce sujet ne contiennent pas la moindre réserve.

[6On ne trouvera aucune allusion à ces heurts dans la lettre de M. Trudeau au président Diori.

[7On s’apercevra bientôt que M. de Lipkowski ne pouvait prétendre parler au nom du gouvernement français. En effet, « L’aide-Mémoire sur la position de la délégation française à la Conférence de Niamey » daté du 10 mars 1970, se présente sous une forme de loin plus modérée. Quant à M. Pompidou, dans sa lettre au président Diori Hamani datée du 13 mars 1970, il lui annonce l’envoi d’une délégation dirigée par M. Robert Galley, ministre des Postes et Télécommunications, et le félicite pour « avoir mené à bien, malgré de nombreux obstacles, la difficile mission que vous avaient confiée tous les pays francophones », et ajoute : « Votre autorité, votre prestige et votre haute intelligence politique ont permis la réalisation d’un espoir cher... »

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