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21/8/76

L’ appel à l’ embargo pétrolier lancé à Colombo
est jugé sans fondement par la France


Le cinquième "sommet" des pays non alignés réunis à Colombo a pris fin jeudi soir 19 août. Deux textes, l’ un politique, l’ autre économique, ont été adoptés sans vote, sur la base du consensus. La déclaration politique demande notamment aux Etats membres d’ appliquer un embargo pétrolier à la France et à Israël, accusés d’ avoir violé les résolutions de l’ ONU interdisant la fourniture d’ armes de l’ Afrique du Sud . La France est en particulier critique pour avoir vendu récemment deux réacteurs nucléaires à Petroria. Commentant ce texte qui n’ avait suscité aucune réserve en séance plénière. M. Sauvagnargues a déclaré : " Il est à peine besoin de souligner que cette mesure d’ embargo serait dépourvue de tout fondement ." La déclaration politique réaffirme d’ autre part les objectifs du mouvement des non-alignés et les positions de celui-ci sur divers problèmes internationaux.


La déclaration sur l’ économie invite les pays non alignés à développer leur coopération et les pays industrialisés à mettre en oeuvre le "nouvel ordre économique international".


De notre envoyé spécial


Colombo - Si la plupart des points de la déclaration politique adoptée à une vitesse record à la fin de la conférence - n’ ont pas provoqué de surprise, il n’ en va pas de même de la condamnation sévère, et répétée, de la politique française en Afrique . Il s’ agit d’ un changement considérable par rapport à la conférence précédente d’ Alger, la France ayant été alors couverte d’ éloges pour sa politique à l’ égard du tiers-monde. La position la plus intransigeante a même prévalu puisque la conférence a demandé aux non-alignés d’ imposer un embargo pétrolier à la France et à Israël.


De nombreuses "réserves"


Le poids des pays africains francophones modérés n’ a donc pas pesé assez, d’ autant que, dans les coulisses, Paris a aussi été accusé d’ avoir soutenu le F.N.L.A. et l’ UNITA en Angola, et de s’ être immiscé dans l’ affaire du Sahara occidental.


Tous les pays ont condamné l’ apartheld et la politique des "Bantoustans" et se sont engagés à ne pas reconnaître "l’ indépendance" prochaine accordée par Pretoria au Transkei. Ils ont pporté leur soutien à la lutte des mouvements de libération en Afrique du Sud, en Nambie ou en Rhodésie (Zimbabwe), dénoncé le sionisme, demandé la restitution des territoires occupés, et la reconnaissance des droits du peuple palestinien.


En revanche, la discussion d’ autres problèmes de décolonisation ne s’ est pas faite sans heurts. Une motion cubaine demandant la reconnaissance du droit de Porto-Rico à l’ autodétermination a été assortie d’ une vingtaine de "réserves", qui sont en fait des votes négatifs. L’ opposition de l’ Indonésie, qui a annexé le territoire, n’ a pas empêché les participants d’ ajouter le nom de Timor-Oriental à la liste des pays ayant droit à l’ autodétermination et à l’ indépendance. C’ est la première fois qu’ un mouvement de libération nationale - le Fretilin - luttant contre un Etat membre du mouvement des non-alignés se voit reconnaître une existence. Il s’ agit d’ un précédent important.


Une bataille de couloir acharnée a opposé durant toute la conférence le Maroc et l’ Agérie sur la question du Sahara occidental, le premier bénéficiant du soutien des pays dits modérés, la seconde des progressistes. Finalement, une résolution qui semble satisfaire chacun a été adoptée (le Monde du 20 août). Aucune solution n’ a été apportée à cette crise : l’ O.U.A., qui avait soutenu le point de vue de l’ Algérie à la conférence de l’ île Maurice, aura à se prononcer à nouveau. Cependant, le nombre de partisans de l’ Algérie semble avoir diminué, tandis que le Maroc recevait le soutien de la Ligue arabe.


PATRICE DE BEER.

Un sérieux
avertissement


Rien n’ indique que la résolution adoptée par la conférence de Colombo, et qui demande "instamment" aux producteurs de pétrole d’ appliquer un embargo contre la France en raison de ses fournitures d’ armes à l’ Afrique du Sud, va entraîner à bref délai des conséquences concrètes. Le mouvement des non-alignés n’ est pas l’ OPEP - il ne comprend d’ ailleurs pas deux importants producteurs, l’ Iran et le Venezuela, - et, si l’ on se réfère au précèdent de 1973, tout embargo implique, en principe, une décision unanime de l’ organisation de Vienne. Les pays arabes modérés, tels l’ Arabie Saoudite ne paraissent pas disposés à se battre pour relance, même sous cette forme partielle, une guerre du pétrole qui ne leur a pas rapporté que des succès au cours des trois dernières années.


L’ avertissement adressé à Paris n’ en est pas moins sérieux. Même s’ il ne s’ agit que d’ un texte adopté sans vote, dans la facilité ou la lassitude, comme il est fréquent au terme d’ un épuisant marathon oratoire, il est significatif qu’ aucune puissance amie n’ ait cru devoir sinon prendre position publiquement contre un tel projet du moins l’ écarter discrètement en commission, comme cela avait eu lieu au cours de précédents "sommets" du mouvement. Personne n’ a fait objection à l’ initiative du représentant du Mouvement national africain d’ Afrique du Sud présentée en commission politique, en faveur d’ un tel embargo, ni non plus à ce que la France soit placée sur le même plan qu’ Israël : un rang particulièrement infamant dans toute rencontre du tiers-monde . Il était encore moins question, dans ces conditions, de limiter les critiques contre l’ action de Paris à Mayotte, qui a été assimilée à une "agression".


Cette situation traduit deux formes d’ évolution dont, à l’ évidence la diplomatie française a très insuffisamment pris conscience. La première est celle qui a lieu en Afrique du sud et dans toute l’ Afrique australe. Après l’ émancipation des colonies portugaises, la guerre ouverte lancée contre la Rhodésie et les émeutes noires en République Sud-Africaine, rien ne sera plus jamais comme avant dans cette région. Il n’ est plus possible de traiter avec Pretoria , qu’ il s’ agisse d’ échanges économiques et, à plus forte raison militaires, comme si les pays africains , même les plus favorables à la France, pouvaient sans risques pour eux-mêmes fermer les yeux sur cette compromission M. Giscard d’ Estaing avait cru s’ en tirer en proclamant un embargo partiel, il y a tout juste un an, sur certaines fournitures militaires à l’ Afrique du Sud. Le geste était déjà insuffisant, et il a été suivi tout récemment par la vente de deux centrales nucléaires. A l’ heure de Soweto, c’ était une sorte de provocation aux yeux des Africains.


L’ autre évolution est la baisse du crédit de la France dans le tiers-monde en général. Les positions conquises par le général de Gaulle à cet égard se sont progressivement érodées au fil des ans, mais la dégringolade a été particulièrement rapide au cours des deux dernières années : un incident comme celui de Colombo eût été impensable lors du précédent "sommet" des non-alignés, il y a trois ans, à Alger.


Nombre de dirigeants sont tendance à voir la France comme un pays occidental pareil aux autres, qui ne cherche plus, comme par le passé, à jouer un rôle particulier en faveur de l’ indépendance des nations.


Cette constatation est amère, voire paradoxale, alors que précisément l’ un des rares succès de la diplomatie de M. Giscard d’ Estaing avait été l’ ouverture du dialogue Nord-Sud. Mais ce mérite a tendance a diminuer, au fur et à mesurer que ce dialogue s’ enlise dans l’ impasse, comme l’ a constaté la conférence de Colombo.

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