Avertissement: Ce site n'est plus maintenu à jour. Vous pouvez continuer à le consulter en archive.

U-006-029

  • Recherche textuelle
  • Brèves
  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.


















CONTROVERSES AUTOUR DU "JUSTE PRIX" POUR LE PÉTROLE


17.2.76


La décision que vient de prendre l’Iran d’abaisser le prix du pétrole lourd s’explique par le marasme persistant du marché.
Mais la question se pose toujours de savoir si le niveau actuel des cours n’est pas trop élevé, compte tenu de l’évolution prévisible à long terme de l’offre et de la demande, elle-même déterminée par le développement des sources d’énergie de substitution. Cela revient à se demander quel est le juste prix du pétrole. La commission de l’énergie formée pour le dialogue Nord-Sud a l’intention d’aborder cette question, mais pas tout de suite pour ne pas aviver des passions encore brûlantes.


LA prudence avec laquelle le Nord et le Sud s’approchent de ce nouveau tabou est d’autant plus paradoxale que c’est le quadruplement du prix du pétrole qui a donné l’idée aux pays industriels de dialoguer avec les Etats de l’OPEP, précisément pour les convaincre de baisser ce prix par la persuasion, à défaut de pouvoir le faire par la force. Pour y parvenir, ils avaient conçu le stratagème d’inviter à ce fameux dialogue les autres pays du tiers-monde, espérant que ceux-ci se plaindraient, eux aussi, de la cherté excessive du pétrole.


La manoeuvre - qui était grossière - a échoué. L’énergie n’est plus que l’un des quatre sujets traités par le dialogue, et c’est l’ensemble du système économique international que celui-ci met en cause.
Est-ce là de la part des pays riches une réelle concession ? ou bien un habillage ?
On peut en discuter. Ce qui est certain, c’est que la question du prix du pétrole reste au coeur du dialogue, ne serait-ce que par son caractère "exemplaire" pour les autres matières premières (deuxième commission), par ses incidences sur les problèmes de développement (troisième commission) et sur les affaires financières (quatrième et dernière commission). Au reste, la plus puissante des nations, à savoir les Etats-Unis, continue à affirmer que le prix actuel du pétrole est arbitraire et unique, tandis que l’OPEP continue à le justifier avec tout autant d’ardeur et de certitude.


Pour essayer de faire avancer la discussion, on peut partir d’une définition du juste prix du pétrole aussi objective que possible. Le juste prix est le prix qui permet une gestion optimale des ressources énergétiques planétaires.


Cette gestion implique que l’on exploite d’abord les ressources pétrolières les moins coûteuses, puis, à mesure de leur épuisement, que l’on s’attaque à des gisements de plus en plus coûteux jusqu’à atteindre le prix de revient des énergies de substitution.
Si cet ordre n’est pas respecté, il se produit un gaspillage de travail et de capital, comparable à celui que l’on subirait si, à l’intérieur d’un pays, on mettait en culture les hauts plateaux avant d’exploiter au maximum les riches terres des plaines. La théorie nous indique que le prix doit alors être égal au prix marginal du producteur - c’est-à-dire le prix de la dernière unité de production mise en oeuvre, - plus quelque chose qui doit permettre d’anticiper l’épuisement des réserves et la nécessité de faire appel à d’autres ressources.


C’est là une grande différence avec l’économie des biens indéfiniment reproductibles, où l’optimum est atteint par une stricte égalité entre prix de vente et coût marginal.
Ce plus quelque chose, c’est la rente la rente pétrolière en l’occurrence. Nous voyons donc que même en situation d’optimum une rente apparaît. Autrement dit, une certaine rente est justifiée par la recherche de l’optimum. Si le coût était indéfiniment constant, ce qui revient à dire que les ressources seraient inépuisables, cette rente disparaîtrait.


Notons ici, pour bien clarifier le débat, que le problème de la répartition de la rente, de son éventuelle socialisation par l’impôt ou par d’autres procédés de transfert est un tout autre problème qu’il ne faut pas confondre avec la recherche d’un prix optimal, et qui d’ailleurs peut être résolu en principe sans toucher au mécanisme de formation des prix.


Reste à savoir, bien sûr, quelle est la nature de la rente actuelle des pays de l’OPEP. D’après les calculs de l’INSEE Statistiques et études financières, "trimestriel" 1976, n°21, Hausse des prix du pétrole et choix économiques, par Daniel Blain et Pierre Morin., fondés sur un certain nombre d’hypothèses, la rente correspondant à une gestion optimal devrait être aujourd’hui de 2,8 dollars par baril. Un autre économiste français, M. Ch. Stoffaés, est parvenu avec d’autres hypothèses à un résultat apparemment encore plus modique, comparé à la réalité : le prix optimum serait aujourd’hui, selon lui, de 1,25 dollar. Dans les deux cas, le prix optimal doit augmenter avec le temps jusqu’à atteindre le coût de substitution, au moment de l’épuisement des ressources pétrolières.


On peut discuter indéfinitivement et des hypothèses et des résultats, mais il est certain que la marge d’erreur n’est pas telle qu’elle puisse expliquer la différence énorme entre ces chiffres et la rente actuelle des pays de l’OPEP, qui est de quelque 10 dollars par baril.


Dès lors, de deux choses l’une : ou bien les calculs des économistes que l’on vient de relater sont absurdes, et les tarifs imposés par l’OPEP sont proches de l’optimum, comme le prétendent les pays pétroliers eux-mêmes, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.


Ou bien la rente actuelle des pays de l’OPEP - résultante d’un certain rapport de forces économiques et politiques - est nettement supérieure à celle qui correspond à l’optimum mondial. D’où un gaspillage qui se traduit par des investissements en énergie, pétrole inclus (mer du Nord, Alaska et bientôt "mers profondes") qui ne devraient pas être faits si la gestion de la planète était optimale.


PHILIPPE SIMONNOT.


(Lire la suite page 18.)


Page 18 - LE MONDE - 17 février 1976

Le "juste prix" pour le pétrole


(Suite de la page 17.)


L’OPEP aurait alors obligé le reste du monde à surinvestir en énergie, ce qui devrait conduire dans une dizaine d’années à une situation d’abondance qui pourrait se retourner contre l’OPEP. Cette "hyper-réaction" en quadruplement du prix du pétrole était perceptible dès les débuts de la crise .Le Monde des 12 et 13 juillet 1974 : Energie : dans dix ans, l’abondance ?


Parler d’abondance énergétique après l’espèce de traumatisme collectif provoqué par l’embargo pétrolier et alors que les pouvoirs publics enseignent qu’il faut économiser l’énergie, c’est encore aujourd’hui passer pour un original, voire pour un irresponsable. Les arguments de nos économes - lesquels ne sont pas toujours d’excellents économistes - ne manquent pas : le nucléaire apparaît chaque jour plus coûteux, il a du retard, la résistance des populations directement touchées par l’implantation des centrales va croissant ; les schistes et les sables bitumeux ressemblent de plus en plus à des mirages dans le désert : l’Alaska et la mer du Nord ne tiennent pas leur promesse, et l’exploration pétrolière y sera de plus en plus coûteuse ; la démographie continuant de galoper dans le tiers monde, les besoins d’énergie du monde sont énormes : ils le seront d’autant plus que pour vaincre d’autres raretés (terres arables, matières premières, et produits alimentaires), il faudra de plus en plus d’énergie. Pourtant, ces arguments ne nous paraissent pas l’emporter et il nous paraît probable que le "prix" optimum pour la gestion planétaire est inférieur de beaucoup au prix actuel du pétrole, et que par conséquent nous sommes en train de "surinvestir" en énergie.


De toute façon, il faut être logique. Encore une fois : ou bien le prix actuel du pétrole est trop élevé, et il conduira tôt ou tard à l’abondance, ou bien on n’a mal pris en compte d’une part les coûts directs et indirects des énergies concurrentes et d’autre part les besoins de la planète, et le prix actuel est une anticipation correcte des raretés à venir ; mais alors il faut que l’Occident le reconnaisse.


Le coût moyen de l’énergie produite dans la C.E.E. pourrait être dans l’avenir inférieur au prix minimum proposé par la Commission





Coût en dollars par baril équivalent pétrole En dollars 1974.


Production correspondante en millions de tonnes équivalent pétrole - an



Pétrole


4 - 8


180



Nucléaire en base


4,8


175



Autre nucléaire


4,8 - 7,8


50



Gaz naturel







gisements amortis


0,6


90



gisem. à dévelop.


3


70



autres


6,8


15/65



Lignite


4


30



Houille


6,5-15


jusqu’à 170



Hydraulique


6,8 - 7,5


32



coût moyen


6


1 000

Source : Communauté économique européenne.


N.B. - Les coûts qui figurent dans ce tableau ont été calculés pour l’année 1985.
Le "nucléaire en base" correspond à une utilisation maximale des centrales (6 600 h, par an). Les coûts augmentent à mesure que l’on cherche à pousser la production pour chaque ressource. Pour une production globale de 1 milliard de tonnes équivalent pétrole par an, correspondant à une couverture à 60 % des besoins de la C.E.C., le coût moyen est de 6 dollars par baril équivalent pétrole. Rappelons que le prix plancher proposé par l’A.I.E, et la commission de Bruxelles est de 7 dollars. Toutefois, les chiffres du tableau sont à prendre avec précaution : calculés il y a un an environ, ils ont déjà été révisés, du fait notamment du renchérissement du nucléaire.


Lorsque les Américains insistent pour que les pays industrialisés s’accordent à agir en sorte que le prix du pétrole sur leur marché ne descende pas en dessous de 7 dollars le baril, ils justifient a posteriori le quadruplement opéré d’octobre à décembre 1973, qu’à l’époque ils avaient trouvé insensé.


En Amérique du Nord, le prix de revient de l’énergie varie entre 1 et 16 dollars le baril-équivalent pétrole





Coût en dollars par baril équivalent pétrole



Pétrole





Etats-Unis


1,3 - 3



Alaska


3 - 5



Huiles lourdes


4,5 - 6



Sables asphaltiques (Can.)


Supérieur à 7



Schistes (E.-U.)


7 - 9



Energie géothermique


9 - 11



Charbon (E.-U.)





mines à ciel ouvert


1 - 1,5



toutes mines (moyenne)


2,3 - 4,5



Hydrocarbure synthétique




Méthanol


9 - 14



Gaz


12 - 16



Rappel Moyen-Orient





sur terre


0,12 - 0,25



en mer


0,25 - 1

Source : Institut français du pétrole. Ici aussi les chiffres doivent être accueillis avec prudence et sont sujets à révision.


Depuis cette date, le prix du pétrole a encore augmenté, passant de 8 à 11-12 dollars le baril. Ici aussi on peut discuter de la validité du prix-plancher proposé. S’il faut le considérer comme le juste prix actuel du pétrole, il contredit à la fois les thèses soutenues par les économistes que nous citions plus haut et par l’OPEP. S’il est le prix que devrait au minimum atteindre à terme le baril de pétrole. Il est une indication de ce que l’Occident considère implicitement comme le coût moyen de substitution. On aimerait connaître la façon dont on a calculé ce chiffre, car le soupçon est grand que l’on cherche à camoufler la garantie que l’on accorderait ainsi à la rente colossale que l’Amérique du Nord va tirer à son tour de l’exploitation de ses ressources énergétiques naturelles. or, il se trouve que les données que l’Agence internationale de l’énergie recueille sur les coûts de production dans les pays membres sont, pour plusieurs mois encore, confidentielles.


En tout cas, la commission de l’énergie du dialogue Nord-Sud ferait oeuvre utile si elle permettait de connaître ces calculs et de dénoncer quelques hypocrisies ici et là.
Mais son rôle pourrait être beaucoup plus ample et beaucoup plus important ; déterminer dans quelle mesure la maximisation de la rente, pétrolière ou autre, au niveau de chaque espace national, s’oppose à la recherche d’un optimum planétaire.


Il n’est pas question de nier le "fait national", ni de prétendre que les pays de l’OPEP sont les seuls à exploiter au mieux les avantages qu’ils tirent des hasards de la géologie. Mais on ne commencera à croire à la fondation d’un nouvel ordre économique international que lorsque le "fait national" sera subordonné à l’intérêt général.


Sinon l’exercice auquel on va se livrer serait à la fois plus limité et plus classique : pour les pays industrialisés, faire en sorte que le prix du pétrole ne soit plus décidé unilatéralement pour l’OPEP ; et pour cette dernière, obtenir en échange de sa "bonne volonté" des garanties financières et autres pour l’avenir.


PHILIPPE SIMONNOT.

info portfolio

Creative Commons License Fonds d’archives Baulin (http://www.fonds-baulin.org), développé par Résurgences, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Plan du site
Site propulsé par l'Atelier du code et du data, chantier d'insertion numérique