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19/11/75

Pétrole
LE BLUFF DU "COUP
DE POING AMÉRICAIN"


Maladresse, provocation, laisser-aller d’ une Administration finissante, coup de poker brutal ou subtil jeu d’ échecs ? Voilà, en résumé, les réactions de bon nombre d’ observateurs à "l’ épreuve de force" déclenchée la semaine dernière par les Etats-Unis. Ce jour-là le porte-parole du département d’ Etat déclarait : "Les Etats-Unis ont informé l’ Opep qu’ ils étaient fortement opposés à la moindre hausse du prix du brut". Pourtant, depuis plusieurs mois et plus particulièrement depuis la réunion du F.m.i. à Manille au début d’ octobre, cette hausse est attendue. Les interrogations ne portaient que sur son montant 5% affirmaient les optimistes, 15% les prudents, 40% les pessimistes. Mais tous admettaient la "nécessité" d’ une hausse venant compenser l’ inflation rampante qui caractérise l’ économie mondiale. Et les Etats-Unis n’ avaient pas bougé.


Depuis le 1er janvier 1974 et le brusque quadruplement du prix du pétrole, une seule augmentation est venue majorer ce prix. Celle (+10%) du 1er octobre 1975. Depuis, les Etats membres de l’ Opep avaient décidé de "geler" les prix. Et ils ont tenu promesse. Certes, la baisse de la consommation due à la récession mondiale a conforté la volonté de certains de ces Etats de ne pas, par des hausses "intempestives", détraquer davantage une machine déjà bien mal en point.


Mais si le prix de vente de leur principale ressource ne bougeait pas - ou même, parfois, baissait - le coût de leurs achats montait en flèche. Car si la hausse de janvier 1974 avait déclenché "la crise", elle n’ en était pas le moteur. L’ inflation, le chômage, les désordres du commerce international existaient avant que le prix du pétrole ne bouge. Et cette inflation s’ est poursuivie, bousculant les prévisions de certains pays. car à l’ exception des pays très peu peuplés comme l’ Arabie saoudite (7 millions d’ habitants) bon nombre d’ Etats membres ont intégré leurs nouvelles ressources dans des plans de développement dont leurs pays ont besoin, tous n’ étant pas comme l’ Iran des surconsommateurs de matériels militaires. Ceux-ci se sont retrouvés très vite "coincés". Non seulement leurs achats industriels ou alimentaires coûtaient de plus en plus cher, mais la chute de la consommation réduisait leurs ressources.


Pas
fait mieux


Il n’ est donc pas étonnant que les pays producteurs aient présent à l’ esprit l’ impact de leurs décisions sur l’ économie mondiale. Mais, disposant d’ économistes, ils savent aussi que les effets d’ une augmentation ne sont pas aussi dramatiques sur les prix que ce que les pays consommateurs veulent bien en dire. Pour la France, par exemple, une augmentation de 10% du prix du brut induira une hausse de 0,2% de l’ indice des prix. Ce qui tourne entre 0,7 et 1% par mois.


Mais le décalage croissant entre le prix du pétrole et les autres prix n’ est pas le seul facteur de hausse. Et là les Etats-Unis sont directement responsables. Alors que les hausses de 1974 avaient laissé penser que des "énergies de substitution" allaient être mises en place, que des mesures d’ économie efficaces allaient être prises, rien n’ est venu. Mieux, le "projet Indépendance" lancé par Nixon allait peu à peu être enterré. Officiellement pour des raisons de prix : "Il faudrait que le baril coûte 20 dollars disait un responsable américain début 1976 pour que l’ on donne un coup d’ accélérateur". Mieux : au fil des mois, les Etats-Unis se mirent à importer de plus en plus de pétrole. En 1973, ils en achetaient 177 millions de tonnes par an ; et 300 millions de tonnes en 1975. Au début de l’ année ils couvraient 40% de leurs besoins - ils sont par ailleurs gros producteurs - par des achats aux pays de l’ Opep. Et aujourd’hui ils importent plus qu’ ils ne produisent, gardant leur pétrole pour les jours difficiles.


L’ Europe n’ a pas fait mieux. Les prévisions les plus récentes montrent qu’ en 1985 le pétrole représentera 45% de ses approvisionnements énergétiques, alors qu’ il était prévu de limiter sa part à 37%.


Facture
de 60 milliards


Cela était-il suffisant pour que, brutalement, les Etats-Unis "tapent sur la table", menacent, cherchent une fois de plus à rameuter les pays consommateurs en versant au passage des larmes de crocodile sur les pays non développés ? En oubliant de signaler que pour les 25 pays les plus défavorisés ceux dont le produit national brut (P.n.b.) par tête est au plus bas - entre 300 et 800F par an - l’ aide des pays producteurs de pétrole est proportionnellement plus élevée que celle des pays développés ? Le plus absurde dans ce "coup de poing américain", c’ est que les revenus pétroliers non investis vont aujourd’hui, en règle générale, se placer chez eux, renforçant la position du dollar et qu’ une bonne partie des sommes "investies" le sont en achats réalisés également chez eux. Certes, la concurrence se fait chaque jour plus vive, et les aléas du commerce international sont tels qu’ à New York on doit regarder à nouveau d’ une manière étrange les succès commerciaux de l’ Allemagne fédérale et du Japon. Car cette année la balance commerciale américaine sera à nouveau déficitaire, alors que celle de ses deux principaux concurrents sera largement excédentaire. Et la part de ces dernières dans le commerce international est déjà largement supérieure à celle des Etats-Unis.


Mais la petite guerre producteurs-consommateurs se joue sur les balances commerciales. Car la multiplication du prix du pétrole par 5,3 en 3 ans a brutalement modifié les circuits financières, a placé nombre d’ Etats dans une situation délicate, certains en arrivant même à avoir des difficultés de trésorerie.


Si la France n’ en est pas encore là, son exemple est frappant. Le plan Barre a limité pour 1977 la consommation pétrolière française à 55 milliards de francs. Or, sous la pression conjuguée de la sécheresse, de la perte de valeur du franc par rapport au dollar - le pétrole se paie en dollars - des "achats de précaution" des pétroliers - c’ est une clause de style pour ne pas écrire spéculation - la facture pétrolière pour 1976 sera de 54 milliards de francs au lieu des 50 prévus. Sans croissance de la consommation - ce qui sera difficile car en 1976 la consommation d’ essence s’ est accrue de 6,8% - et si le franc "colle" au dollar durant toute l’ année, la facture de 1977 tournerait autour de 60 milliards. Il faudra que les mesures d’ économie d’ énergie que le Premier ministre veut renforcer soient drastiques pour que les objectifs du Plan ne soient pas bouleversés. Quant au déficit du commerce extérieur, mieux vaut n’ en point parler. Au total il s’ élèvera pour 1976 à près de 40 milliards de francs. Et pour 1977...


Ce déséquilibre on le retrouve partout. A l’ exception de la R.f.a., du Japon et des pays de l’ Opep, depuis 1974, les cartes ont été redistribuées. Qu’ il s’ agisse des autres pays industrialisés, des pays socialistes ou des pays en voie de développement, les déficits sont la règle avec comme conséquence une contraction du commerce international. Car chaque pays comptant sur les mesures prises par les autres pour accroître ses exportations, tout en limitant ses importations, on aboutit directement au gel de la production. Et les firmes voulant conserver une masse suffisante de profit augmentent leur prix et accroissent l’ inflation.


Ce déséquilibre, même s’ il est au bout du compte profitable aux Etats-Unis ne l’ est que relativement. Car en chiffres cumulés les excédents, depuis 1974, sont de l’ ordre de 140 milliards de dollars pour les pays de l’ Opep et de 20 milliards pour les pays développés. Et le "recyclage" n’ est pas, aux yeux des dirigeants américains, la meilleure des solutions. Car si la partie non "utilisée" est placée aux Etats-Unis, elle l’ est avec intérêt.


Un fantôme présent


Or si pour certains pays, comme l’ Algérie, un supplément de recettes peut permettre des achats supplémentaires, faisant ainsi fonctionner les industries du "centre", pour l’ essentiel, le supplément ne serait ni dépensé ni investi à long terme mais à court terme : c’ est le plus sûr, à cause de l’ inflation. Pour une augmentation de 15%, ce supplément a été estimé à 20 milliards de dollars qui sortiront du circuit commercial. Ce qui, pour les dirigeants des grandes firmes et des gouvernements est proprement inadmissible. Pourtant dans le concert des pays industrialisés l’ unanimité n’ est pas totale. La R.f.a. et le Japon dont les balances commerciales sont excédentaires, dont les politiques commerciales sont pour le moins "agressives" - il ne se passe pas de jour sans que le Japon ne signe un contrat de vente - sont prêts à supporter une hausse qui, sans trop les gêner, comporte comme avantages de masquer en partie leur réussite commerciale et d’ éviter les mises en accusation par des concurrents moins heureux. La réussite commerciale de la R.f.a. auprès des pays de l’ Opep lui interdit de surcroît de protester violemment, si ce n’ est au nom des autres. Quant au Japon, en passe de devenir dès la fin de 1977 le deuxième grand du monde "occidental", une augmentation raisonnable du prix du brut n’ est pas un problème.


Pour la France, en revanche, les choses sont plus sérieuses. On comprend mieux l’ insistance de Raymond Barre à trouver par n’ importe quel moyen des débouchés civils et militaires pour l’ industrie française. Son voyage au Caire, les discussions qui s’ y sont déroulées sont révélateurs. Car si l’ Egypte ne dispose pas de capitaux, l’ Arabie saoudite, la grande voisine, en regorge. Les "glissements" politiques égyptiens permettent aujourd’hui aux Saoudiens d’ investir massivement dans un pays qui dispose de cadres de haut niveau, d’ une main-d’oeuvre qualifiée et qui fait figue de marché potentiel important. La volonté de "percer" dans le monde arabe explique, mieux que la fidélité à une politique gaulliste oubliée depuis longtemps, la relative tolérance du gouvernement français vis-à-vis des augmentations à venir du pétrole. Car lorsque l’ on ne dispose pas de la force matérielle et politique des Etats-Unis et lorsque l’ on veut gagner des clients, autant faire preuve de "compréhension". D’ autant que "le coup de poing" américain arrive au moment où la conférence Nord-Sud, d’ inspiration française, est totalement bloquée, à la veille de l’ échec.


Car sur le fond, le gouvernement français est proche des positions américaines qui, mises à part les péripéties de forme, peuvent se résumer ainsi : stabiliser le prix des matières premières dont ils ne sont pas maîtres, en particulier les matières premières énergétiques, pétrole et uranium. Pour cela relever le défi de l’ Opep, limiter encore plus se marge de manoeuvre, éviter que son exemple fasse tache d’ huile. Puis limiter la lente érosion du dollar, restreindre le déficit de la balance commerciale, en un mot établir tous les attributs de la puissance impériale. Afin que personne ne soit tenté, ici ou là, à l’ Est ou du côté des producteurs de pétrole de se fier à un fantôme toujours présent : l’ or. Les Etats-Unis ont tout fait pour le démonétiser. Il fut un temps où ils auraient réussi. La remontée du métal précieux montre que ce temps est passé. Ce n’ est qu’ un signe de plus de déclin. Un signe inacceptable pour Washington. Et, peut-être, une raison supplémentaire pour que "les boys de Kissinger" tapent une fois de plus sur la table. Avant de passer la main...


GUY PERRIMOND

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