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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.















35% D’ AUGMENTATION


C’ est ce que demandait
le shah d’ Iran cet été, c’ est ce que
demande la tendance dure (Algérie, Libye)
au sein de l’ O.p.e.p. - le syndicat
des producteurs - aujourd’hui, Michel Clerc
vous explique pourquoi il est peu probable
que la hausse dépasse 15%


Un fleuve dans la jungle. Un fleuve qui partage, entre Brésil et Venezuela, le continent sud-américain : l’ Orénoque. Voici que soudain, dans le bassin de l’ Orénoque, les recherches auraient abouti "à la mise en évidence de réserves en hydrocarbures évaluées à 425 milliards de tonnes". Evénement colossal. La nouvelle réserve d’ or noir ridiculiserait les fabuleux gisements qui, pour l’ instant, font encore des pays d’ Orient les maîtres de la situation. L’ énergie changerait de continent. Le poids du monde se déplacerait.


- Moyen est prêt à investir 800 millions de dollars dans l’ Orénoque.


Qui parle ? James Atins, ambassadeur des Etats-Unis, en Arabie Saoudite.


Il n’ aurait pu mieux choisir son moment. Sa déclaration, comme aussi bien la dépêche américaine, révélant l’ existence du nouvel Eldorado, ont servi de prétude en quelque sorte à la réunion de l’ O.p.e.p. (organisation des pays exportateurs de pétrole) qui, cette semaine, va délibérer, à Vienne, pour décider s’ il faut majorer de nouveau le prix du baril.


La découverte d’ un gisement aussi fabuleux devrait amener l’ O.p.e.p. à réfléchir. Les lois du marché sont implacables. Si dans trois ans, quatre peut-être, l’ Orénoque livre son pétrole au monde, le rapport des forces sera bousculé. D’ un côté le Venezuela, lié à l’ investissement américain, passera au premier rang des producteurs. De l’ autre, les consommateurs inondés de pétrole dicteront leurs prix.


Schéma simpliste sans doute, mais l’ impact psychologique du pétrole de l’ Orénoque n’ est pas plus négligeable que l’ effet produit par la mise en exploitation du pétrole de la mer du Nord.


Nous avions la peste noire. Nous avions l’ habitude depuis l’ embargo du 1er janvier 1974 de déchiffrer notre bulletin de santé au fronton des pompes à essence. Deux années durant, les pays industriels et l’ univers des consommateurs ont vécu dans l’ angoisse de nouvelles hausses génératrices d’ inflation, d’ affolement économique, de malaise social. En bref, d’ une remise en question planétaire de toutes les structures modernes.


Heureusement les treize pays producteurs de pétrole, groupés sous l’ étendard de la redoutable O.p.e.p. prirent conscience des risques d’ une majoration sans frein. En septembre dernier, réunis à Vienne, ils limitèrent l’ augmentation à 3,5% sous formes de taxes et de redevances prélevées sur les "énormes profits des compagnies pétrolières".


Au printemps, ils décidèrent de stabiliser les prix.


Ils avaient le pouvoir depuis l’ embargo de faire trembler les compagnies pétrolières, les gouvernements occidentaux, de nous infliger des hivers plus rigoureux, de mettre nos voitures au garage. Ils avaient, en tous les cas, l’ illusion de détenir ce pouvoir. Cette illusion, dans l’ automne 1975, ils ne l’ ont plus.


La relative modération dont ils ont fait preuve depuis un an est le reflet d’ une appellation plus juste de la situation mondiale. Malgré l’ âpreté du shah d’ Iran et les exigences de certains membres de l’ O.p.e.p. - le Venezuela, l’ Equateur ou la Libye - les producteur de pétrole redoutent l’ effet boomerang d’ une crise qui ne les épargnerait pas.


L’ O.p.e.p. fut créée en 1962 à Bagdad sur l’ initiative du fanatique Abdullah Tariki, alors ministre du pétrole de l’ ex-roi Saoud. Les grandes compagnies pétrolières, celles qu’ on appelait les "majors", refusèrent d’ abord tout dialogue avec ceux que Bob Braun, à l’ époque président de l’ A.r.a.m.c.o. appelait les "imposteurs de la prétendue O.p.e.p.". L’ O.p.e.p., qui débuta comme une assemblé de trublions, qui siège à Vienne. Ses membres roulent en Mercedes et bénificient des privilèges de l’ immunité diplomatique.


En 1973, le coup de poker de l’ embargo avait fait de l’ O.p.e.p. le fer de lance d’ une revendication que les pays consommateurs subirent au début avec une résignation geignarde.


Mais les temps ont changé. L’ O.p.e.p. n’ est plus un bloc sans fissure. Sa seule raison d’ être était le pétrole, et sa seule ambition d’ en tirer le maximum de profits. C’ était assez pour cimenter une coalition d’ intérêts. C’ était insuffisant pour susciter une communauté d’ objectifs et d’ ambitions. Ce qui intéresse le Venezuela n’ intéresse pas l’ Iran. Ce qui faisait courir le capitaine Gustavo Ampudia, ministre équatorien du pétrole, ne passionnait pas forcément le docteur Amouzegar, délégué du shah d’ Iran. Pour les Arabes, l’ O.p.e.p. était une arme politique destinée à forcer la main des alliés d’ Israël. Mais qui se soucie vraiment d’ Israël en Afrique équatoriale ?


Cette disparité explique les divergences d’ une organisation qui se révèle en fin de compte moins redoutable qu’ on ne pouvait le craindre. Avec 300 millions d’ habitants et 30 millions de barils de pétrole par jour, les treize pays de l’ O.p.e.p. ont encore encaissé en 1974 102 milliards de dollars. Et pourtant, dans le dérèglement des monnaies, dans les turbulences du marché mondial, les nouveaux riches du pétrole commencent à se poser des questions.


Le 28 septembre 1974, Yamani, ministre du pétrole d’ Arabie Saoudite, me déclarait à Genève "qu’ une nouvelle hausse risquait de plonger l’ économie mondiale dans le chaos", et il se montrait conscient "des risques que faisait courir au système monétaire international l’ accumulation des revenus du pétrole". La semaine dernière, il confirmait ici même, dans une autre interview accordée à Mme Oriana Falacci : "La récession, où qu’ elle intervienne, est un incendie qui ne peut pas ne pas nous atteindre. Malheureusement, ajoutait-il, tous les pays de l’ O.p.e.p. ne savent pas qu’ une hausse du pétrole nous conduirait tous au désastre."


A vrai dire, la nouvelle réunion de l’ O.p.e.p. s’ inscrit sur une toile de fond totalement nouvelle. Depuis le printemps, les conditions du marché et le climat de la politique mondiale se sont transformés de manière imprévisible et souvent brutale. Même si l’ Orénoque n’ est encore qu’ un mirage, l’ O.p.e.p. a perdu ses premières dents. Elle ne peut pas mordre. Elle n’ a plus vraiment intérêt à le faire. L’ année dernière, et encore au début de cette année, les producteurs, enivrés de leurs pétro-dollars, ne savaient où donner de la tête. On achetait une part de Krupp, un morceau de Mercedes. On se lançait dans le nucléaire. On cherchait des usines clés en main. Le raz de marée des dollars du pétrole faisait des ravages. Les docteurs de l’ économie n’ avaient plus à la bouche qu’ un mot : "recyclage", mais ce mot restait intraduisible en arabe. Les marchands de prospectives, de leur côté, annonçaient que l’ Iran serait, en 1985, la deuxième puissance mondiale. Au seuil de l’ automne 1975, le paysage n’ est plus le même.


La hausse des prix industriels, la montée des prix agricoles, les fluctuations savamment orchestrées du dollar et de l’ or ont semé le trouble chez les parvenus du pétrole. L’ Iran, qui devait acheter 13% du capital de la P.a.n.a.m., y a renoncé. L’ Indonésie a fait un emprunt de 575 millions de dollars sur le marché de l’ eurodollar tandis que l’ Irak en cherchait 500 et l’ Algérie 700. D’ autres pays de l’ O.p.e.p. ont dû se résigner à couper leur programme d’ investissement.


A cela, essentiellement deux raisons. La première est que la baisse du dollar contribuait à la diminution de leurs revenus. La seconde est que les restrictions acceptées par la communauté des consommateurs devaient entraîner une baisse sensible des achats de pétrole, de l’ ordre de 20% dans les prix premiers mois de l’ année en cours. Certains pays de l’ O.p.e.p. n’ hésitèrent pas à casser les prix. Les rabais pratiqués - de 10 à 40 cents le baril - par l’ Irak, le Nigeria, l’ Equateur ou l’ Indonésie étaient sans doute dérisoires, mais chargés de signification. Ces indices, et d’ autres encore, ont tiré de leur torpeur les gouvernements des pays industriels qui, après l’ embargo de 1973, s’ étaient trouvés sans réponse comme sans réflexe.


Le sommet de la Martinique inaugurant le dialogue Giscard-Ford avait déjà rapproché les thèses de l’ Europe et celles des Etats-Unis, pour ce qui concerne l’ énergie. La session extraordinaire de l’ O.n.u., qui (toute la première semaine de septembre) a fait bourdonner le building de Manhattan d’ élans généreux et d’ espoirs longtemps refoulés, a lancé audacieusement, hors de toute idéologie doctrinale, l’ idée d’ une nouvelle répartition, ou plus exactement d’ une nouvelle manière d’ utiliser les richesses de la planète. C’ est important. Un discours rédigé par Kissinger et lu par Monyhian à l’ Assemblée est venu annoncer aux déshérités de la terre une aide américaine qui se chiffre en milliards de dollars. Un nouveau plan Marshall, en quelque sorte.


Peu importe la part du calcul dans ces mouvements du coeur. L’ essentiel est que l’ initiative change de camp. La France, de son côté, relançait le projet d’ une conférence internationale réunissant vingt-sept pays (8 "industrialisés" et 19 "voie de développement"), appelé à traiter dans un vaste séminaire à la fois de l’ énergie et des matières premières, ouvrant ainsi, pour la première fois à l’ échelle planétaire, le vrai dialogue des riches et des pauvres.


Ce dialogue marquera profondément les relations entre Nord et Sud, entre ceux qui détiennent les matières premières et ceux qui les transforment, entre les propriétaires de l’ énergie et ceux qui savent s’ en servir. Il ne s’ agit pas de briser l’ O.p.e.p., de convaincre le cartel des producteurs d’ énergie qu’ un nouvel ordre international leur sera plus profitable qu’ une majoration immédiate de leurs dividendes. Tel est l’ enjeu. Tel est le grand jeu proposé par les économies industrielles aux "pays en voie de développement".


Nous vivons de ces retournements que l’ histoire réserve souvent à ceux qui croient pouvoir en tirer des leçon. Dans la partie de poker engagée depuis l’ automne 1973 entre les détenteurs d’ énergie et les consommateurs, les cartes ont été redistribuées plusieurs fois. L’ embargo a entraîné dans les pays industriels une récession accentuée : le chômage, aux Etats-Unis, a frôlé la cote d’ alarme. La Communauté européenne, avec quatre millions de sans-emplois, a traversé une crise sans précédent depuis 1930. Cette crise a eu pour conséquence une diminution sensible des importations de pétrole et certains pays de l’ O.p.e.p., engagés hâtivement dans des programmes financiers trop importants, ont vu croître leurs dettes. C’ est le cas de l’ Algérie. D’ un autre côté, le grand rêve américain de recourir à l’ énergie nucléaire a, pour l’ instant, fait long feu. Il est admis généralement que, pour dix années encore, les pays industriels auront besoin du pétrole et que leur dépendance énergétique augmentera jusqu’en 1985 (VIe Plan).


La question du pétrole et celle de nos relations avec ceux qui le produisent restent donc, pour une génération au moins, la grande affaire. Il est utile de le savoir.


MICHEL CLERC

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