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. . . LE MONDE - 13 juillet 1974

LA VIE ÉCONOMIQUE


ÉNERGIE : dans dix ans, l’abondance ?


II. - Une loi non écrite de l’économie politique


Par PHILIPPE SIMONNOT


Dans un premier article ( le Monde du 12 juillet ), Philippe Simonnot a essayé de montrer que l’histoire de l’économie pétrolière mais aussi l’histoire monétaire de déroulaient selon des à-coups brutaux qui entraînaient par " hyper-réactions " les sociétés, pendant de longues périodes, sur des chemins dangereux.


Le nouveau prix du pétrole est-il le " bon " ? Est-il durable ? Est-ce le fruit d’une " hyper-réaction " conjoncturelle ( voir notre précédent article ) ou bien correspond-il à une tendance de longue période ?


Il est vrai qu’on ne trouve la vérité, et particulièrement la vérité des prix que par approximations successives. Cela n’a évidemment pas d’importance pour les prix des produits dont le processus de fabrication est court. Mais pour les produits dont le processus de fabrication est long, et même très long, cette démarche est lente et coûteuse. L’ampleur du phénomène est encore aggravée, en matière d’énergie, par les long délais qui séparent en cette matière la décision d’investir et sa réalisation.


On pourrait peut-être faire l’économie de ces coûteux tâtonnements si l’on connaissait le vrai prix à long terme. Mais le connaît-on ? Première question à laquelle il faut ajouter immédiatement une seconde : peut-on le connaître ? Il faut même aller plus loin et se demander si cette notion même de prix d’énergie à long terme a un sens théorique, et d’innombrables écrits ont été produits à ce sujet. Mais il faut s’interroger sur la notion pratique de prix à long terme. Est-ce que des hommes de gouvernement peuvent se fonder sur une telle notion ?


Un monopole astucieux

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Au demeurant, la discussion sur le prix du pétrole est embrouillée parce que s’y mêlent la politique, la passion, voire le racisme ( dans la plupart des discussions publiques, on parle des pétroliers arabes, des arabo-dollars, etc, oubliant que cinq pays membres sur treize de l’ OPEP ne sont pas arabes ). Si on reste sur le plan économique, quatre observations doivent être faites :


1) Idéalement, il semble que la meilleur gestion possible des ressources planétaires est une gestion au coût marginal. Ce serait aussi la seule façon d’éviter la rupture de l’équilibre démo-économique. En matière énergétique, une telle gestion suppose qu’on puisse connaître le coût marginal de toutes les énergies de substitution...


Il faut bien voir que ce " programme " implique une autre évaluation du prix de la nature et donc du prix de la vie humaine. Dans la mesure, mais dans la mesure seulement où l’on peut opposer l’homme à la nature, si l’on revalorise le prix de la nature, c’est qu’on dévalorise le prix de l’homme.


2) Le moins qu’on puisse dire, c’est que, jusqu’à octobre 1973, le pétrole n’a pas été tarifé à son coût marginal mais à un niveau très inférieur. Il ne s’agit évidemment pas du coût marginal de la production pétrolière en Arabie Saoudite, mais du coût marginal de la production équivalente dans les autres régions du monde que l’on doit découvrir pour maintenir un certain niveau de réserve.


Pourquoi en a—il été ainsi ? Tout simplement parce que les compagnies pétrolières se sont constituées en monopole Monopole astucieux d’ailleurs, parce qu’il a fait en sorte que e prix de vente de son pétrole fût toujours notablement inférieur à celui des énergies de substitution. C’est d’ailleurs la seule façon de maintenir un monopole en théorie comme en pratique : trouver le prix le plus élevé possible et qui, en même temps empêche l’entrée en jeu de concurrents.


3) Le prix actuel du pétrole est sans doute supérieur au coût marginal de substitution de longue période dans la mesure où l’on peut le connaître ( à court terme, il n’y a pas ou très peu de substitution au pétrole). Cette situation correspond d’ailleurs à la doctrine exposés par le Chah d’ Iran à Téhéran en décembre 1973, au moment même où les prix du brut venaient d’être massivement relevée. Cette doctrine est l’inverse de celle du monopole astucieux des compagnies. C’est celle, pourrions-nous dire, d’un " monopole suicidaire ".


4) La question du prix et le problème de la rente engendrée par ce prix doivent être soigneusement distingués.


En principe, ce n’est pas parce que certains pays pétroliers n’ont l’utilisation immédiate de cette rente qu’il faut abaisser le prix du pétrole, le prix auquel on leur achète leur pétrole. La bonne démarche doit être inverse, c’est-à-dire qu’il faut d’abord fixer un bon prix, un prix économiquement justifié et ensuite se préoccuper de socialiser cette rente. Évidemment, il y à là un problème immense. Comment socialiser au niveau international, la rente d’ Abu Dhabi ou le rente libyenne et ce n’est semble-t-il en bonne logique, que si cette socialisation n’était pas possible, qu’alors peut-être il serait justifié de baisser ces prix.


Sur ce sujet nous, Occidentaux, devrions d’ailleurs faire preuve d’une certaine pudeur. Il faut bien se rendre compte que tout ce que nous pouvons dire sur la socialisation de la rente de l’or noir est frappé au départ d’inauthenticité, car finalement, si l’on y réfléchit bien, ce n’est qu’après que cette rente nous a échappé que nous commençons à parler de sa socialisation, et cette hypocrisie est très bien perçue au Koweït ou en Arabie Saoudite. La réplique sera et est déjà : nous en avons pour vingt ans à profiter de cette rente, nous ne voyons pas pourquoi nous en ferions profiter d’autres, vous en avez vous-mêmes tiré parti, vous avez bâti votre développement industriel sur cette rente, vous n’avez pas à juger de la façon dont nous utilisons nos revenus.


Si...


Il n’en reste pas moins que si le prix du pétrole reste durablement - encore une fois par " hyper-réaction " - au-dessus du coût marginal de substitution de longue période ( qui reste certes à définir ), il va arriver ceci :


a) Des économies de côté de la demande de pétrole qui seront d’autant plus rigoureuses que les problèmes de paiement extérieur des pays consommateurs seront plus difficiles à résoudre ( sur ce point précis, l’ " hyper-réaction " est pour demain... nous ne l’avons pas encore subie).


b) Un boom formidable du côté de l’offre, et d’abord du côté de l’offre de pétrole et du gaz.


Au Venezuela, les réserves de l’ Orénoque, qui deviennent exploitables grâce au nouveau prix, seraient quarante fois supérieures à celles qui ont été trouvées dans la patrie de Bolivar. Celles de l’ Arabie Saoudite, déjà gigantesques, seraient deux fois plus importantes - d’où un potentiel de production annuelle de 2 milliards de tonnes.


La recherche s’intensifie donc dans la zone OPEP, mais aussi et peut-être surtout partout ailleurs, en Amérique latine, U.R.S.S. , au États-Unis, dans les mers du Nord, du Japon, de Chine... pour trouver du pétrole non encore politisé.  !!


Toutes les estimations que l’on a faites sur les ressources pétrolières, qui sont liées à une certaine idée du prix, sont forcément à revoir et on le fait.


Évidemment, il faut s’attendre aussi à un boom du côté du charbon, des schistes et sables bitumineux, des centrales nucléaires et enfin des efforts intenses de recherche en matière solaire et géothermique.


Sans doute encore une fois est-il très difficile de parler de coût marginal à long terme, car tout dépend de l’intensité de l’ effort. On ne connaît vraiment le coût d’une chose que lorsqu’on la produit suffisamment et il y a une sorte de relation d’exclusion entre les techniques. On polarise la recherche sur certaines techniques, les ressources étant limitées, et on laisse tomber un certain nombre d’autres.


Mais il n’en reste pas moins que nous serons prêts, pour notre part que d’ici à dix années nous serons entrés dans une nouvelle période d’abondance d’énergie... D’ailleurs c’est une vielle loi " non écrite " de l’économie politique qu’aux périodes de pénurie succèdent des périodes d’abondance et qu’aux périodes d’abondance succède des périodes de pénurie. Et pourquoi en est-il ainsi ? Tout simplement parce que, dans ce domaine, nous ne connaissons pas ou parce que nous ne savons pas appliquer le bon prix à long terme et que pratiquement, nous ne disposons pas de cet indicateur qui nous permettrait d’ajuster correctement et durablement l’offre à la demande.


Mais peut-être pourrions nous progresser dans cette recherche. Or, qu’observons nous ? Ont peut opposer dans cette matière deux types de politique : une politique nationaliste de part et d’autre, soit du côté pétrolier, soit du côté consommateur qui conduit à " maximiser " le nucléaire . D’un autre côté, une politique internationaliste ou internationale-utopiste qui, s’il est vrai que le nucléaire fait prendre à l’humanité des risques qu’elles ne devrait pas courir, consisterait à minimiser le nucléaire par une gestion optimale de toutes les ressources de la planète.


Qui peut dire aujourd’hui avec une certitude absolue qu’avec les nouveaux prix et leurs conséquences la planète ne dispose pas d’assez de ressources énergétiques pour nous permettre de faire la jonction avec les techniques non-nucléaires, en réduisant à juste ce qui faut pour la transition le recours aux centrales atomiques, avec ou sans un autre mode de croissance économique. N’est-ce pas ce bilan avantage-coût complet qui aurait dû ou qui devrait être présenté à l’opinion publique ? Alors que les éléments fondamentaux du choix, notamment en France paraissent rester en quelque sorte dans la clandestinité.


Certains experts en arrivent même à redouter, c’est le comble du paradoxe, que le prix du pétrole à long terme ne baisse, car cela pourrait évidemment remettre en cause la rentabilité des politiques nationalistes d’énergie. Mais ils ajoutent : à ce moment-là, il sera trop tard, nous utiliserons tout de même les résultats de cette politique, et si besoin en tarifant notre énergie au capital mort - c’est-à-dire en renonçant à amortir le capital - et cette baisse du prix du pétrole ne nous affectera pas.


L’idéal serait de procéder de manière inverse, c’est-à-dire d’ajuster les programmes nucléaires à la conjoncture énergétique internationale, mais pour des raisons techniques ( lourdes des investissements, délais considérables de mise en oeuvre ), c’est pratiquement impossible.


On ne sortira de ce dilemme que par une meilleur adaptation des structures étatiques aux nécessités imposées par la technologie, la nation ne pouvant plus être considérée comme un espace opérationnel, à l’exception bien sûr des " nations-continents ", grandes bénéficiaires de la crise ( États-Unis, Canada, U.R.S.S., Chine... ).


FIN.

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