
Deux mois de prison ferme pour cinq paysans
« anti-nucléaires » du pays nantais .
De notre envoyé spécial
Nantes . — Le tribunal correctionnel de Nantes (Loire -Atlantique) a condamné , vendredi 10 juin , à huit mois d’emprisonnement , dont six avec sursis cinq agriculteurs de la région . Ils étaient accuses d’avoir , le 2 juin , à la mairie de Couërn , participé à l’enlèvement , puis à la destruction par le jeu , d’un registre d’enquête d’utilité publique , relatif à l’installation d’une centrale nucléaire sur le territoire de la commune du Pellerin . Leurs avocat a aussitôt interjeté appel.
Ce verdict , rendu en application de l’article 314-1 (loi « anti-casseurs ») du code pénal , a surpris par sa sévérité et indigné les nombreux opposants à ce projet , jugé récemment par un scientifique français comme le plus mauvais du monde (le Monde du 10 juin ) et qui heurte à une forte hostilité des élus et d’une partie de la population de la région . Les mille cinq cents manifestants , qui avaient clamé autour du palais de justice - bouclé par d’importantes forces de police - leur soutien aux prévenus , ont , une atmosphère tendue , la libération des prisonniers . Il n’y a pas cependant eu d’affrontements à Nantes, même au terme du procès . Mais un incident devait se produira un peu plus tard : vendredi , vers 16 heures , le registre déposé ( à la mairie de Saint-Jean -de-Boiseau (commune limitrophe du Pellerin ) a été déchiqueté par une trentaine de personnes , que des heurts violents ont opposé aux soixante policiers et gendarmes présents dans et autour de la mairie . Trois manifestants ont été blessés .
Ce n’est pas un , mais plusieurs procès gigognes , emboîtés les uns dans les autres , qui ont eu lieu , au cours des cinq heures d’dience du tribunal correctionnel de Nantes , vendredi 10 juin n ou, si l’on veut , une sorte de partie de cache-cache . Le tribunal s’en est tenu à la stricte application de loi, précisément de loi dite « anticasseurs » , pour sanctionner M. André Blineau et son frère Paul . M. André Mabilais , son épouse , Gabrielle , et Pierre Potiron , cinq agriculteurs de de vingt-neuf à quarante-cinq ans , qui n’ont ouvert la bouche que pour se déclarer . « solidaires du combat antinucléaire »
Leur avocat et vingt et un des vingt-quatre témoins qui ont défié à la barre instruisaient , bien au-delà des faits , le procès de l’installation , projetée par l’Electricité de France , d’une centrale nucléaire au Pellerin , à 15 kilomètres de Nantes ou , parfois , le procès de la politique nationale tout entière en la matière .
Enfin n de ces deux procès superposés , en sortait un superposés , en sortait un troisième , celui d’une certaine conception du syndicalisme agricole . Tous les condamnés sont des militants connus pour avoir , a diverses reprises , participé aux actions qu’ont animées les « paysans-travailleurs » contre les cumuls , l’expropriation des métayers ou les circuits de distribution des produits agricoles .
Jour de marché .
La« future » centrale électronucléaire du Pllerin , personne n’en veut , hors la toute-puissante E.D.F. et quelques élus , habités par l’idée du sacro-saint progrès . Pourquoi ce site de la derniers chance , retenu après divers errements et trois installations avortées , a-t-il mobilisé tant d’énergies hostiles ? Près de 440 000 habitants vivent hectares de terres cultivables au moins disparaîtront si la centrale est construite ; de multiples incertitude pèsent sur l’équilibre naturel de la région agricole , en l’absence d’études préalables complètes sur effets direct et induits d’une centrale qui serait l’une des plus importantes de France avec quatre tranches de 1 300 mégawatts chacune .
L’histoire de cette prise de conscience est aussi celle de l’opposition irréductible des douze communes intéressées par l’enquête d’utilité publique . La mise en place hâtive , le 31 mai , des registres dans les mairies s’est faite au corps défendant de la plupart des maires fraîchement élus et souvent sur la foi de leurs résolutions antinucléaires . Les registres , protégés par les gendarmes ou les gardes mobiles , parfois installés dans une « mairie annexe » , qui n’est en fait qu’une fourgonnette préfectorale , devinrent du coup le symbole tangible de la fatidique .
C’est dans ces conditions que se produisirent a Couëron les faits que le président , M. André Bordier , retrace par bribes , à plusieurs reprises n au cours de l’audience : « Nous sommes le 2 juin : c’est jour de marché à Couëron . Dans une salle de la mairie , trois gendarmes et un agent administratif surveillent le registre , fixé par une chaîne à une table . Soudain , alors que rien d’anormal ne s’était jusqu’alors produit , un groupe de trente-cinq à quarante personnes traverse la cour , se dirige vers le bâtiment de la mairie et fait irruption dans la salle . Elles bousculent et maîtrisent les gendarmes , tentent de sectionner la parvenant pas , arrachent le cahier . Elles quittent aussitôt les lieux et vont brûler le registre sur la place du marché . »
Qu’ils aient été formellement reconnus par l’un ou l’autre des gendarmes - qui viendront à la barre décrire les faits à la manière d’une jacquerie d’opérette . (« Il y en qui a crié : « Par ici ! Par ici ! » , monsieur le président . Alors que je tentais de retenir la dame qui qui s’enfuyait la dernière , elle m’a donné sur le poignet un coup avec le tranchant de la main qui m’a obligé à la lâcher »)
— ou plus simplement « sélectionnés » par un indicateur de police , les cinq prévenus sortaient vendredi matin de la prison de Rennes , ou ils avaient déjà passé une semaine , après avoir déjà passé une semaine , après avoir comparu en audience de flagrant délit le vendredi 3 juin .
Le premier procès , celui des faites , fut le plus bref . Tout au plus intéressait-il M. Bordier et le ministère public , représenté par M. Gérard Guilloux . La cause était entendue : il y a eu violences . La violence est répréhensible .
Plus étoffé , le procès du « nucléaire » , qui agaça très vite M. Bordier , comme un devoir « hors sujet » irrite le professeur . Il voyait défiler les ténors de la protestation écologique ou antiatomique ; MM. Brice Lalonde et le général en retraite Jaques Paris de Bollardière , M. Lalonde effraya un peu la justice en assurant que ses militants des Amis de la Terre ont « instructions permanentes et en tout endroit » de détruire les registres d’enquête .
Des chercheurs scientifiques et des enseignants du C.N.R.S , du Collège de France et de Nantes , apportaient l’opposition ou les réserves ou les réserves des « experts » . L’un d’eux approuvait « le refus d’implantation des centrales . . , jusqu’à ce que les populations aient une claire conscience des risques » et contestait le « dossier bâclé et peut étoilé » du Pellerin .
« Mais , enfin , l’interrompt le président , il y a eu violences »
« S’il y a eu violences , la première violence est celle d’imposer une centrale à une population qui n’en veut pas . »
Mais , plus encore que le défilé des spécialistes , celui des élus locaux retenait l’attention : adjoint au maire de Nantes , premier adjoint de Nantes , premier adjoint de Saint-Nazaire , maires ou conseillers généraux de Saint-Herblain , Couëron , Le Pellerin , Saint-Jean-de-Boiseau , La Montagne , Vue , Brains , Chelz-en Retz . Il soulifne le refus collectif de la centrale .
Enfin , parle « l’esprit de la terre » , par la voix des responsables des paysans-travailleurs et de la Fédération des syndicats d’exploitants agricoles . « Les agriculteurs sont inquiets pour leur outil de travail , la terre » , explique M. Renè Guitton. Défenseur « d’un monde paysan qui veut comprendre , participer et donner son avis sur les choix de société » , il proclame la lassitude des siens : « C’en est assez , monsieur le président. . . »
Le procurer verra en eux des apologistes de la violence et les éléments « les moins intéressants du procès ». Dans ses réquisitions , après avoir puise dans la presse locale du jour les éléments d’une plaidoirie pour le calme et légalité . Il demande l’application expresse de la loi « anticasseurs » .
Après la plaidoirie de M André Tiniere , qui souhaite la relaxe de ses clients placés au centre d’un procès « éminemment politique » , le voile de l’illusion se déchire pour les cinq paysans , calmes et résolus , qui se trouvent au banc des accusés , vêtus comme ils l’étaient lorsqu’on est venu les arrêter chez eux ou dans leurs champs le 3 juin . Huit mois de prison n dont six avec sursis . Le public , jusqu’alors silencieux , éclate en invectives . La jeune condamnée s’effondre en larmes , tandis que ses compagnons demeurent un moment hébétés .
Le tribunal se retire non sans qu’un assesseur signifie par deux fois , d’un geste éloquent , mais un rien déplacé : « Tous ces gens sont timbrés. »
Deux heures plus tard , le registre de l’enquête d’utilité publique . déposé à la mairie de Saint-Jean-de Boiseau , est détruit par une trentaine de manifestants , sans doute venus de Nantes , qui tous demanderont ensuite à être inculpés . Et l’enquête d’utilité publique ne fait que commencer .
MICHEL KAJMAN
SALON INTERNATIONAL « ART ET LOISIRS »
de GARCHES .
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