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Le Monde
DE L’ECONOMIE


... LE MONDE - 12 avril 1977 - Page 7


TACHE PRIORITAIRE POUR M.CARTER
Le plan énergie


Le 20 avril, le président Carter s’adressera solennellement à ses concitoyens pour leur exposer les détails de sa politique énergétique, qu’il considère comme sa tâche la plus importante. Ce plan, auquel M.Schlesinger, son conseiller spécial pour l’énergie, met la dernière main, devrait marquer un tournant important dans l’histoire des Etats-Unis.


De notre envoyé spécial


Washington. - La rigueur et les conséquences de certaines des mesures envisagées pour réduire la consommation américaine risquent de susciter de vives oppositions, notamment au Congrès.


Un éclairage public qui brille bien souvent nuit et jour. Un habitat fait de maisons individuelles voraces en énergie, que ce soit l’hiver pour le chauffage ou l’été pour la ventilation. Une civilisation où la télévision émet vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Des buildings illuminés. Des transports qui reposent sur la voiture personnelle, véritable gouffre. Décidément, l’Américain adore toujours le dieu Energie. Il peut restreindre sa consommation d’un café jugé trop cher, vider ses vieux papiers dans des poubelles spéciales pour le recyclage, mais économiser l’énergie reste contraire à ses réflexes. Vivant dans un pays doté de vastes réserves de pétrole, de gaz naturel, de charbon, conscient de la supériorité de sa technologie, il a une double croyance chevilée au corps : les ressources naturelles sont inépuisables ; plus on consomme, plus on prospère. Ne lui a-t-on pas enseigné que consommation d’énergie et croissance du P.N.B. sont étroitement liées ? Pour obtenir 1% de plus du second, il suffirait de consommer 1% d’énergie en plus ...


Comment s’étonner dans ces conditions que la consommation d’énergie par habitant aux Etats-Unis soit le double de celle de l’Allemagne fédérale et près de trois fois celle du Japon ? Les voitures et camions américains brûlent sur les routes le neuvième de la consommation mondiale de pétrole.


A l’automne 1973, on a pu penser un instant que les Etats-Unis allaient reconsidérer leur politique énergétique.
En fait, l’opinion publique était beaucoup plus sensibilisée par l’embargo des pays exportateurs de pétrole décidé à l’occasion de la guerre du Kippour que par le quadruplement des prix. L’embargo levé, tout ne doit-il pas rentrer dans l’ordre ? D’autant que la crise économique entraîne alors une réduction de la consommation qui masque, aux yeux de beaucoup, l’ampleur du problème.


Pourtant, dans les sphères gouvernementales, dans certains milieux d’affaires, chez tous ceux qui ont pour mission de scruter l’avenir, on sait ! Faute d’une révision complète de leur politique énergétique, les Etats-Unis vont devenir de plus en plus dépendants des pays de l’OPEP.


Le projet "Independence" :
une farce !


Dès avril 1973 le président Nixon avait annoncé un programme d’indépendance énergétique. Ce sera le projet "Indépendance". Celui-ci se borne à fixer des objectifs généraux : réduction de la consommation américaine, augmentation de la production intérieure, suppression des importations de pétrole d’ici à 1980. Deux voies sont envisagées pour atteindre ces buts : le rationnement ou la hausse des prix. En janvier 1975, le président Ford tente d’imposer la seconde solution. Mais, au terme d’une procédure compliquée, il est battu par le Congrès. En fait, le projet "Independence" manque de réalisme.
Récemment, au cours d’un séminaire sur le thème du "nouvel ordre industriel", organisé par le groupe américain Sperry Rand, le professeur Robert Stobaugh, spécialiste des problèmes énergétiques l’a même qualifié de "farce" : "Personne n’y a jamais réellement cru, a-t-il précisé. Si on regarde les prévisions officielles, on constate que chaque année le montant de la production pétrolière américaine diminue et qu’au contraire, notre dépendance à l’égard du pétrole importé ne fait qu’augmenter".


En fixant au projet "Independance"

EN 5 ANS, LA PART DES IMPORTATIONS DE PÉTROLE
DANS LA CONSOMMATION AMÉRICAINE D’ÉNERGIE
EST PASSÉE DE 6,6% À 23%




un objectif impossible à atteindre, en ne l’accompagnant pas d’un plan d’ensemble, la précédente administration, sans même parler du scandale du Watergate, s’était privée par avance du nécessaire soutien politique de la majorité du pays. Le laxisme, le laisser-faire ont donc triomphé ces dernières années.
Résultat ? En 1976, les importations de pétrole ont représenté 23% de l’ensemble de la consommation énergétique des Etats-Unis contre un peu moins de 7 % en 1971. Actuellement, la production intérieure est tombée en dessous de 8 millions de barils par jour (équivalent à environ 400 millions de tonnes par an). Une partie croissante provient du Proche-Orient, le Canada ayant réduit ses livraisons.
Outre l’impact sur le coût des importations (la facture pétrolière est passée de 2,7 milliards de dollars en 1970 à 34 milliards en 1976), les conséquences politiques d’une dépendance accrue des Etats-Unis vis-à-vis de l’OPEP, et plus spécialement des pays producteurs du Proche-Orient, inquiètent fort les responsables américains.


Aujourd’hui, tout le monde est bien conscient, et le président Carter plus que tout autre, qu’il n’est pas possible de laisser la situation se dégrader encore. Le dossier Energie est devenu prioritaire. Pour que chacun en soit convaincu, M.Carter n’a pas hésité à qualifier comme sa "nomination la plus importante" le choix de M.James Schlesinger en tant que conseiller spécial chargé de préparer le plan Energie.
Ancien responsable de la Commission de l’énergie atomique, de la C.I.A., du département de la défense, M.James Schlesinger est considéré comme l’un des plus brillants sujets des Etats-Unis.
Homme à poigne, peu habitué à transiger, il met aujourd’hui la dernière main à son plan, après des dizaines de réunions avec ses assistants et le président.
Cette semaine, dix-neuf citoyens "ordinaires", choisis par sondages, viendront donner leur avis sur les mesures envisagées. Enfin, le 20 avril, le président, dans un discours solennel, dévoilera sa politique énergétique, et fera appel au sens civique de ses concitoyens pour qu’ils acceptent certaines contraintes.


Persuadés que la crise de l’énergie impose une nouvelle stratégie industrielle, MM.Carter et Schlesinger veulent présenter un plan d’ensemble comportant trois volets : objectifs réalistes à moyen terme, mesures ponctuelles immédiates, adaptation de l’appareil industriel.


D’ici à 1985, il faudra réduire d’un tiers la croissance annuelle de consommation d’énergie et diminuer de moitié les importations de pétrole en les ramenant de 10 millions de barils par jour à 5 millions. Une double action sera proposée. L’une pour économiser l’énergie, l’autre pour remplacer peu à peu le pétrole et le gaz naturel par d’autres combustibles.


JEAN-MICHEL QUATREPOINT.


(Lire la suite page 8.)

Le plan énergie de M.Carter


(Suite de la page 7.)


Au cours de ces dernières semaines, les autorités américaines et M.Schlesinger lui-même ont distillé les informations afin de préparer l’opinion publique. Si un rationnement semble exclu, toute une série de petites mesures "incitiatives" devraient faire prendre conscience à l’Américain moyen de la nécessité d’économiser l’énergie. Sur ce chapitre, l’administration Carter semble s’inspirer de ce qui a été fait en France. On songe à couper le chauffage ou la ventillation quinze à vingt minutes toutes les heures. De nouvelles normes de construction seront promulguées afin de mieux isoler les maisons. Le gouvernement fédéral pourrait débloquer à cette fin 6 milliards de dollars sur cinq ans. Un système de taxes sur le gaz naturel et le pétrole encouragerait les utilisateurs industriels et les services publics de distribution d’électricité à se servir d’autres sources d’énergie. Les projets d’implantation de nouvelles raffineries et d’unités de transformation du gaz naturel seraient abandonnés.


Un chapitre du plan serait spécialement consacré aux automobiles. La Maison Blanche hésite encore sur la conduite à tenir. Certains penchent pour l’instauration d’une taxe de 10 cents par gallon d’essence ( 1 gallon= 3,78 litres). D’autres pour 50 cents.
Une troisième école prône un système où les taxes seraient proportionnelles à la consommation affichée des véhicules. Un point paraît cependant acquis : un impôt spécial-sorte de vignette-frappera les grandes voitures. Le chiffre de 500 dollars (2 500 F) par an a été avancé.


L’actuel système de contrôle des prix du pétrole et du gaz naturel-fort complexe et qui aboutit à des disparités entre les Etats-sera révisé. Les conseillers de M.Jimmy Carter souhaiteraient aligner vers le haut les prix du gaz naturel et du pétrole extraits sur le territoire national, qui sont actuellement inférieurs aux prix du marché mondial ou du pétrole importé.
L’unanimité ne règne pas encore sur ce point, à cause de l’incidence directe sur le coût de la vie de telles mesures.
Pourtant, la nouvelle équipe au pouvoir paraît décidée à "inciter" les compagnies à mener des recherches intensives dans des zones sûres (en Alaska ou au large des côtes américaines). Les prix des produits extraits dans ces nouveaux gisements seraient
libérés. Enfin, il ne serait plus question de démanteler les grandes compagnies pétrolières :" On a trop besoin d’elles en ce moment".


Le retour du charbon


Un rapport Le rapport est édité et
France : bureau d’information
94, boulevard du Montparnasse, 75014
fait actuellement grand bruit aux Etats-Unis. Son titre :"Nuclear power issues and choices" ("Questions posées par l’énergie nucléaire et choix"). Ses auteurs un comité de vingt et une personnalités (indépendantes des intérêts privés et de l’administration) et la Mitre Corporation, l’un des plus célèbres organismes de recherche aux Etats-Unis. Les travaux ont été patronnés par la Fondation Ford.
Le président Carter a eu la primeur du rapport. La rumeur publique laisse entendre que ses conclusions seront pour la plupart reprises dans le programme énergétique présidentiel.


Les vingt et un membres du comité ont étudié les possibilités et les conséquences d’une utilisation massive du charbon et du nucléaire comme sources d’énergie au cours des prochaines décennies. Les énergies nouvelles (solaire, géothermique) ne seront compétitives et disponibles qu’à la fin du siècle. Entre-temps, il faut donc trouver des produits intermédiaires qui se substitueront en partie au pétrole et au gaz naturel. Pour la Mitre Corporation, l’expansion de la production d’électricité doit être basée d’ici à la fin du siècle sur l’énergie nucléaire et le charbon. Toutefois, les membres du comité s’élèvent contre les projets de surrégénérateurs pour le retraitement des déchets en raison des dangers politiques (terrorisme, chantage) et des problèmes de sécurité.
D’ores et déjà, le président Carter, qui fut ingénieur du nucléaire, a repris à son compte leurs conclusions sur ce dernier point. "Halte à la prolifération, non au retraitement, non aux surrégénérateurs", a-t-il annoncé le jeudi 7 avril, dévoilant ainsi, avant la date fixée, l’un des axes de sa politique énergétique.


Il agit ainsi en habile tacticien politique. Comme on l’a vu plus haut, certaines mesures annoncées le 20 avril seront impopulaires. D’autre part, le nucléaire n’a pas bonne presse aux Etats-Unis. Les puissantes ligues pour l’environnement bloquent les projets. Il y a actuellement soixante-quatre centrales nucléaires en service et soixante-cinq sont en construction. Sur ce
dernier total, cinquante-huit avaient été commandées en 1973-1974 et sept seulement en 1975-1976. Le délai de réalisation d’une centrale est de onze ans aux Etats-Unis pour trois ans et demi seulement au Japon. En prenant la tête de la croisade contre les usines de retraitement et la prolifération nucléaire, le président soigne sa popularité et espère sans doute faire passer plus aisément dans quelques jours deux chapitres de son plan énergie qui ne satisferont guère les adeptes de l’environnement.


Comme le prône le rapport de la Mitre Corporation, les Etats-Unis vont miser pour les prochaines années sur une croissance de la production d’électricité d’origine thermique (charbon) ou nucléaire (les centrales classiques à uranium). Les Etats-Unis sont riches en charbon. Les réserves estimées à plusieurs centaines de milliards de tonnes peuvent assurer la production pour un grand nombre d’années (évalué, selon les experts, entre quatre-vingts et quatre cents ans !). Aussi l’administration envisage-t-elle de porter progressivement la production nationale annuelle de 600 millions à 1 milliard de tonnes en 1985. Une telle "reconversion" ne va pas sans poser de problèmes. Il va falloir dépenser des dizaines de milliards de dollars pour reconvertir certaines usines et des centrales électriques. Comment va-t-on transporter tout ce charbon, le réseau ferré étant, semble-t-il, inadapté pour absorber un tel volume supplémentaire ? Enfin, l’utilisation intensive du charbon aura de graves conséquences pour l’environnement. Le rapport de la Mitre Corporation ne cache pas que le coût médical d’un tel choix ne sera pas négligeable, et que d’importants travaux devront être réalisés pour réduire au minimum les émissions de sulfure.


L’électricité nucléaire, obtenue à partir de centrales classiques à l’uranium, légèrement moins chère que celle produite à partir du charbon, aura moins d’effets nocifs sur la santé et l’environnement. Le risque nucléaire n’en est pas pour autant négligé par les auteurs du rapport. Ils estiment, en bons scientifiques, que la probabilité d’un "accident" est très faible. De toute façon, il n’y a pas d’autre voie pour le moment, estime-t-on aux Etats-Unis, si l’on veut s’affranchir de la dépendance à l’égard du pétrole importé. "L’énergie solaire coûte dix fois plus cher aujourd’hui que les autres sources d’énergie, et on ne sait pas la transformer en électricité."
Un important effort de recherche va cependant être entrepris sur l’initiative des autorités, les sociétés privées préférant racheter des mines de charbon ou d’uranium. Deux cents millions de dollars seront consacrés aux recherches sur l’énergie solaire dans le budget de 1978, et un institut spécialisé a été créé dans le Colorado, qui sera doté d’une subvention annuelle de 50 millions de dollars pendant cinq ans.


Le plan énergie va, à n’en pas douter, mécontenter une partie de la population et certains milieux d’affaires (industrie automobile, nucléaire). Le président s’attend même à "perdre dix à quinze points à sa cote de popularité".


Réussira-t-il a insuffler à ses concitoyens "ce nouveau sens de l’intérêt national", fondement de son programme énergétique ? Le Congrès ne risque-t-il pas de nuire à l’efficacité d’un plan qui se veut global en refusant d’approuver certaines mesures ? La bataille sera dure. Mais le président dispose de solides atouts. L’échéance des élections présidentielles n’est que dans trois ans et demi, et jamais, depuis bien longtemps, les conditions politiques, économiques, votre même psychologiques, d’un changement profond n’ont été aussi favorables.


Par-delà la "rogne" conjoncturelle de certains, l’industrie américaine est prête à se lancer dans l’aventure que lui propose M.Carter. Les sommes considérables qui vont être investies par l’Etat, la relance des programmes de recherche dans les énergies nouvelles et leurs retombées dans de nombreux secteurs, l’introduction massive de l’électronique dans l’industrie, ne peuvent lui apparaître que comme une nouvelle donne permettant aux Etats-Unis retrouver confiance et d’assurer leur prééminence dans le monde.


JEAN-MICHEL QUATREPOINT

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