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Page 20 - LE MONDE - 6-7 mars 1977 ...

D’UNE REGION A L’AUTRE
Alsace
AVANT LA MISE EN MARCHE DE LA CENTRALE DE FESSENHEIM
Les mouvements de protestation anti-nucléaire
s’amplifient des deux côtés du Rhin


De notre envoyé spécial


Fessenheim, - La "divergence", c’est-à-dire la fission du premier noyau d’uranium, doit avoir lieu lundi 7 mars, à la centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin).
Quelques jours plus tard, l’usine fournira de l’électricité. Depuis six ans, l’équipe d’ingénieurs chargée de la construction et de la mise en marche de la centrale attend cet instant capital, plusieurs fois différé pour des raisons techniques et aussi à cause de l’attentat du 3 mai 1975, dont les dégâts ont été estimés à plusieurs millions de francs. Ce samedi, plusieurs marches "antinucléaires" devaient avoir lieu en Alsace.


Dans le petit village de Fessenheim, jusqu’à présent calme
et confiant, à quelques jours de la "nucléarisation", l’inquiétude commence à se répandre. Il n’y a pas si longtemps, on ne voulait voir que "le bon côté des choses". La construction de la centrale créait des emplois, redonnait vie au bourg. Les commerçants, surtout, s’y enrichissaient. La taxe professionnelle- 800 000 F par an - devait arrondir le budget modeste de la commune. "Il faut bien être de son temps, disait-on. On n’arrête pas le progrès."


Au café des Deux Clés, où se retrouvent après le travail les ouvriers d’E.D.F., l’optimisme demeure. Le patron, M.Alain Corrèges, plaide en faveur du nucléaire. "Ce n’est pas dangereux, affirme-t-il, moins en tout cas que les usines chimiques de Rhône-Poulenc installées à quelques kilomètres en amont de la centrale." "J’ai travaillé à la centrale, reprend un ouvrier, les mesures de sécurité y sont exceptionnelles et ça paie bien." "Les gens "prient" pour que les tranches 3 et 4 soient réalisées."


Pourtant le coeur n’y est plus. M.Gilbert Meyer, secrétaire départemental du R.P.R., tête d’une liste à la mairie de Fessenheim, naguère défenseur convaincu d’E.D.F., hésite aujourd’hui. Il souhaite, à son tour, qu’une commission de contrôle apporte toutes les garanties.


A quelques kilomètres du grand bloc de béton où se "cuisine" la fission de l’atome, dans la petite maison de l’éclusier, à Roggenhouse, sept personnes jeûnent depuis vingt-trois jours. Elles protestent contre les méthodes d’information du pouvoir et demandent des garanties : la publication du plan "Orsec-rad" au cas où, des exercices d’alerte dans la population, un contrôle des installations "avant la mise à feu du réacteur". Des revendications raisonnables, largement appuyées par la population. "Au début, on disait "les voyous de là-bas, les squatters", à présent nous comprenons leur lutte. Nous sommes avec eux."


Sept plateaux de chêne


Epuisés, les jeûneurs, qui se traînent du fauteuil au lit, sont régulièrement suivis par les médecins du pays. Des femmes de Roggenhouse viennent faire le ménage, le menuisier du bourg leur a offert sept plateaux de chêne :"Heureux les doux et les pacifiques", a-t-il gravé sur l’un d’eux. Mais le responsable de la construction de la centrale, M.Paul Rousset, a beau affirmer
"Les jeûneurs font ce qu’ils ont à faire, on respecte leur opinion, mais il n’y a aucun rapport entre eux et nous". Pour E.D.F., pour les élus, pour le préfet, les "jeûneurs" sont les "gêneurs".


Leur action n’est pas vaine, même si M.Gabriel Gilly, le préfet du Haut-Rhin, souligne que "c’est uniquement par bonne volonté qu’il a accepté un élargissement de la commission de contrôle de la centrale". Y siègent, en plus des membres du conseil général, quatre représentants des associations écologiques et trois maires des communes les plus proches de Fessenheim. Les jeûneurs ne sont pas pour autant satisfaits et continuent leur mouvement. Ils estiment que si la commission de contrôle est bien "indépendante", elle n’est cependant pas "compétente". Ils demandent que des scientifiques-"n’appartenant" ni à E.D.F. ni au pouvoir-puissent y siéger. "Pas question, réplique M.Henri Goetschy, président C.D.S. du conseil général du Haut-Rhin et président de la commission, nous devons faire confiance aux experts désignés. Il n’y a aucune raison de mettre en doute leur bonne foi."



"C’est la peur mythique de la bombe atomique qui anime les écologistes, c’est irrationnel. Si j’étais écologiste, dit le préfet, je serais favorable aux centrales nucléaires car elles sont les moins polluantes."
Mais on sait que, dans ce domaine, les meilleures argumentations peuvent être mises en cause : "qu’on nous donne des preuves irréfutables", répliquent les gens de bon sens, les paysans de la plaine. "Ils n’ont qu’à nous faire confiance, rétorquent les ingénieurs, c’est trop difficile à expliquer."


La centrale est entourée d’une double barrière de protection. Jour et nuit, des gardes et des chiens en surveillent les abords. Pour y entrer, les formalités sont sévères, un gardien en uniforme escorte le visiteur ; sur sa casquette, le signe de la radio-activité. Le progrès ne se fait pas sans risque, certes. On comprend tel que l’évolution vers une société plus répressive pour "raison de sécurité" n’est pas le moindre des périls.


Les projets nucléaires des pays riverains - Gerstheim, Fessenhelm, en France ; Messenheim, Whyl en Allemagne ; Kaiseraugst, en Suisse - sont combattus par l’ensemble des populations concernées. "Les vents dominants rabattront la pollution vers l’Allemagne", a voulu rassurer le préfet. C’était ne pas tenir compte de la "petite internationale" qui est en train de naître. "Autrefois, nous tirions les uns sur les autres pour la gloire de nos maîtres, écrit le chanteur alsacien François Brupt, aujourd’hui nous montons ensemble une nouvelle garde du Rhin."


Au nucléaire multinational correspond une protestation sans frontière.


Les jeûneurs de Roggenhouse reçoivent des témoignages de sympathie du monde entier. Dans le pays, un peu partout, chaque week-end, on organise des jeûnes de soutien. Plus personne n’oserait aujourd’hui les accuser "d’aller en cachette au garde-manger".


Aussi la "divergence" au "coeur" de la centrale, qui aurait dû être l’occasion d’une heure de gloire scientifique, se fera-t-elle sans manifestation solennelle. C’est que dans les esprits il y a bien d’autres "divergences" qui, en apportant le doute, "ont tout empoisonné".


CHRISTIAN COLOMBANI.

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