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    2009.















QUALITE DE LA VIE


E.D.F. MISE EN CAUSE POUR SA CENTRALE DE L’ ARDECHE



30/1/77

Les premiers pas de l’ "information nucléaire"


Montélimar. - Difficile à admettre : un colosse, E.D.F, avec une armée de techniciens, de scientifiques qui se disent être "à la source de l’ émancipation de leurs contemporains", face à quelques écologistes passionnés. Mais le combat qui oppose aujourd’hui les deux camps, pour ou contre l’ installation d’ une centrale nucléaire dans les communes ardéchoises de Cruas et de Meysse, est incertain. Il y a, d’ un côté, ceux qui doivent décider mais qui paraissent actuellement embarrassés ; de l’ autre des "contestataires" plutôt persuasifs.


Si le bien-être par l’ atome est pour demain, que peuvent valoir les arguments des écologistes ? "Ici où s’ élèveront quatre tours de 165 mètres, disent ils, c’ était autrefois la terre des mariniers du Rhône","Plus jamais la vie ne sera comme avant. Les lièvres couraient dans la laune et parfois nous montions sur le rocher de Métri (c’ est l’ endroit où commence la centrale) : de là-haut, nous voyions la plaine, les ramières, la maison des amis..." Les écologistes recueillent les souvenirs de M. et de Mme Méo, qui ont plus de quatre vingt dix ans. Mais à quoi bon faire jouer la corde sensible si les arguments sont scientifiques irréfutables ?


De notre envoyé spécial


"C’ était pareil au moment des premiers chemins de fer, il y en avait pour être contre..." "Ce sont des nihilistes, accuse M. Henri Chaze, le maire communiste de Cruas, favorable à la centrale. Nous apporterons de l’ électricité aux paysans isolés de la haute Ardèche. Faites-nous confiance, si c’ était dangereux nous-mêmes nous ne le ferions pas... C’ est moins risqué que de passer une radiographie." Toutes ces assurances n’ ont cependant pas convaincu les habitants. A Cruas, à Meysse et dans la région l’ information produite par E.D.F. passe apparemment pas bien.


Pourtant on a usé de toutes les séductions. Un matin de 1975, un car E.D.F. rutilant s’ est arrêté sur la place de Cruas ; il s’ est entièrement déplié pour offrir aux habitants éberlués une exposition nucléaire. Une jolie hôtesse-ingénieur expliquait tout. Le car est reparti avec du sucre dans le moteur...


Depuis deux ans les "envoyés spéciaux" d’ E.D.F ont tenu réunion sur réunion devant les élus et les responsables agricoles ; ils n’ ont pas réussi à apaisser les esprits. Les "anti-nucléaires" troublent leurs démonstrations en posant des questions qui restent sans réponse M. Xavier Gouyou-Beauchamps, le préfet de l’ Ardèche, a même créé une commission d’ information des élus, mais les preuves apportées n’ ont pas suffi, à la veille du scrutin municipal, pour sortir les notables de leur prudence électorale. Ils ne sont ni pour ni contre.


A Meysse, la commune la plus directement concernée, la défaite est totale. Pour plus de 90% la population s’ est prononcée contre le projet, et le maire, M. Jacques Chauveton, a refusé de signer les registres de l’ enquête d’ utilité publique ouverte depuis le 28 novembre, M. Chauveton, qui est allé aux Etats-Unis. - E.D.F. lui a offert le voyage pour se rendre compte sur place du fonctionnement des centrales, - est revenu plus que méfiant E.D.F en est aujourd’hui réduite à ce qu’ elle appelle dans ses "propositions pour l’ information nucléaire", l’ ultime recours des bulletins adressés aux locataires des compteurs. Ainsi, depuis le mois de septembre 1976. Centrale-informations explique à la population locale qu’ "il n’ y a vraiment pas de quoi s’ alarmer".


"L’ aspiration des Français
à l’ énergie"


"C’ est la peur mythique et irraisonnée du nucléaire qui donne leur force aux écologistes" explique le préfet de l’ Ardèche, chaud partisan du projet. "Il est une réalité plus évidente encore que le danger supposé, c’ est l’ aspiration des Français à consommer davantage d’ énergie dans les années à venir. Il me faut d’ abord tenir compte de cette réalité-là" Le préfet a néanmoins élargi l’ enquête publique, conformément aux nouvelles règles de mai 1976. Elle intéresse dix-huit communes, plus de soixante mille habitants, et son dossier numéro 9 est entièrement consacré à la sécurité. Certaines phrases du dossier sont difficiles à comprendre : "La fusion entraîne soit des transuraniens, qui par capture d’ un neutron suivie d’ une désintégration..." On y trouve aussi des propos plus clairs : "Sur ce sujet, les études sont en cours..." ou "Des études vont être entreprises..."


Les habitants de Meysse boycottent l’ enquête, ailleurs on la boude. A un mois de l’ ouverture des registres, le public n’ avait fait aucune observation dans les mairies de Cruas et de La Coucourde ; la mairie d’ Annonce était fermée le jeudi après-midi à l’ heure légale d’ ouverture. A Montélimar, neuf pages seulement étaient remplies sur les cent cinquante mises à la disposition des citoyens.


"Les gens ne croient pas à ce simulacre de démocrate" expliquent les écologistes. "Si chaque Montélien voulait compulser le dossier aux heures ouvrables, il ne disposerait que de dix secondes." La consultation manque d’ autant plus d’ entrain que le préfet à fait savoir que le projet était d’ intérêt national : donc un avis défavorable de la population locale n’ entraînerait pas automatiquement l’ annulation des travaux. C’ est évident en tout cas : la preuve scientifique qui ferait immédiatement taire la querelle ne se trouve pas dans les dossiers de l’ enquête publique. Reste alors le débat habituel le conflit d’ intérêts.


Les futurs expropriés sont parmi les plus virulents : "Je ne pourrai plus boire l’ eau du puits, ils m’ ont dit qu’ elle serait irradiée", proteste M. Maurice Charre, un ouvrier d’ Ancone qui vient juste de bâtir sa maison en face du site.


Pour le maire de Cruas, en revanche, la centrale se fera. Il faut alors obtenir des garanties et le plus d’ avantages possible pour la commune. Déjà, il a "soutiré" à E.D.F une avance sur la taxe professionnelle pour construire une passerelle au-dessus de la voie ferrée. Une "bien étrange largesse", pensent les adversaires.


E.D.F qui, sur place se montre méfiante à l’ égard des journalistes ne manque pourtant pas de force de conviction. Elle a loué pour 3000 francs à un fermier menacé d’ expropriation un bâtiment en ruine pour y entreposer des instruments de mesure. Elle a même pratiqué la politique du fait accompli. Cet été, 4 hectares ont été déboisés, sans que personne soit prévenu, avant même l’ ouverture de l’ enquête.


Il faut comprendre ce zèle. La population est encore hésitante. On entend dire : "De quelque chose il faut mourir..." "De toute façon la région était laide" Mais les thèses des écologistes sont de plus en plus écoutées. Le 11 février ils organiseront une réunion des élus au théâtre de Montélimar ; Haroun Tazief, le docteur Bombard, le professeur Chevalier, toutes les bêtes noires d’ E.D.F devraient y assister. Si,d’ ici là, l’ agence de relation publique d’ Electricité de France n’ a pas trouvé le bon "impact", l’ opinion pourra pencher un peu plus encore en faveur des antinucléaires. Car l’ optimisme et le pessimisme ne tiennent pas toujours la part égale dans les esprits. Ainsi le maire de La Coucourde entrevoit, grâce à E.D.F, la réalisation d’ un vieux rêve : un pont sur le Rhône qui permettrait aux gens de deux rives de se rencontrer et au besoin... de s’ enfuir.


CHRISTIAN COLOMBANI

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