N-25-010-001

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  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.
















7.8.68

Centre d’ Information et de Documentation Ivoirien


TAIBOUT 59 - 58
50 - 40


13 BOUL. HAUSSMANN
PARIS - IX e


LE DIRECTEUR
jb / dh


Le 5 décembre 1968


S.E. Monsieur Houphouët-Boigny
Président de la république de
Côte d’ Ivoire
Abidjan


Monsieur le Président,


Venons-en maintenant à l’ensemble de mon action au Canada. En effet, elle est directement liée au problème du blé et des honoraires.


Quand vous m’avez demandé, en octobre 1966, de m’occuper de la promotion économique, vous m’avez fixé comme objectif : " la diversification de nos partenaires ".


Comme vous le savez, j’ai essayé d’intéresser les financiers et industriels d’ Allemagne, d’ Italie, etc. Comme vous le savez également, je vous adressais une année plus tard, en octobre 1967, un rapport que j’avais intitulé : " La liste de mes échecs ". Dans ce rapport, je mettais en relief que les divergences entre le ministre de l’ Économie et son collègue du Plan étaient telles, que je n’avais pu concrétiser quoi que ce soit. Ce rapport vous avait tellement frappé alors, qu’à mon passage à Abidjan vous m’aviez demandé de me réunir avec les deux ministres pour qu’ils se mettent d’accord.


Mais en même temps je cherchais d’autres pays riches, auxquels on pense rarement. J’avais trouvé, entre autres, les pays scandinaves et le canada. Je vais me limiter ici à ce qu’a été mon action dans ce dernier pays.


Je m’étais dit, au départ, que la tendance du général de Gaulle au regroupement des Français, jointe aux velléités d’autonomie du Québec, devaient nous donner un vaste champ d’action. En effet, il était normal que le canada cherche, dans ces conditions, à ce gagner les bonnes grâces des autres francophones.


N’ayant comme contact au Canada que les deux rédacteurs en chef du " Devoir " et de la " Gazette " invités par vous à visiter la C^te d’ Ivoire en mars 1965 et avec lesquels j’avais maintenu une liaison épistolaire, je leur écrivais le 22 novembre 1966 pour les informer de l’objectif de ma visite, et les prier de m’aider.


Je rencontrais à Ottawa, grâce à ces deux amis journalistes, Monsieur Touchette, alors Chef de la section Afrique Levant au ministère des Affaires Étrangères, et surtout Monsieur Gaudefroy, chargé de l’aide aux pays sous-développés et qui a fait partie, seize mois plus tard, de la mission Chevrier, comme vice-président de la délégation canadienne qui a visité l’ Afrique francophone. Je leur ai dit à tous deux - et aussi aux autres officiels rencontrés - le besoin en aide des pays francophones d’ Afrique, tout ce que le Canada pourrait y faire, la matérialisation de cette façon du bilinguisme du Canada, etc. C’est alors que Monsieur Touchette m’avait dit : " Dans l’immédiat, nous sommes prêts à offrir à la Côte d’ Ivoire une école technique, et à prendre en plus à notre charge tous les frais de personnels afférents ".


Je vais en faisais part et vous m’aviez demandé alors d’en parler au ministre Amon Tanoh. Celui-ci, très intéressé, me demandait de pousser les négociations préliminaires, ce que je faisais. Au retour d’un second voyage à Ottawa, j’informais le ministre par ma lettre du 28 mars 1967 de l’accord de principe de Monsieur Gaudefroy. Comme vous le savez, le ministre a commencé en juin 1967 des négociations pour obtenir une bibliothèque au lieu de l’ école technique.


A chacun de mes voyages au Canada - j’en ai fait quatre en 1967 - j’allais voir ces personnalités et d’autres encore, pour me plaindre de leur peu d’intérêt pour l’ Afrique francophone en général, la Côte d’ Ivoire et le Niger en particulier.


Mais je n’arrivais toujours pas à intéresser les milieux d’affaires, ou à décrocher quelque chose de gros du gouvernement canadien.


Je m’en suis ouvert à nos amis journalistes, et l’un d’eux, Michel Roy, m’a dit en juillet 1967 :


" Ici, nous suivons le même système qu’aux États-Unis. Si vous voulez obtenir un financement du gouvernement, pour de grands projets, car ceux-là seuls intéressent les milieux d’affaires canadiens habitués comme les américains à voir grand, il faudrait que vous essayiez de mettre sur pied un " lobby " ( c’est-à-dire un groupe de pression politique ). "


Le conseil m’a paru bon. Et une année durant, et avec une prudence extrême, j’ai commencé à tâter le terrain à Montréal, comme à Ottawa et à Toronto.


Ce n’est qu’en juillet dernier, quand j’ai rencontré Monsieur Chelton, que je commençais à toucher au but. Très prudemment aussi, ce Monsieur m’a fait comprendre qu’il était en contact avec un groupe d’hommes politiques très proche du gouvernement d’ Ottawa, que ces personnalités s’intéressaient à l’ Afrique francophone, qu’ils étaient prêts à nous aider, et. etc. Je lui posais des questions, sans lui montrer mon intérêt extrême, et le priais de venir me voir à mon bureau lors d’un prochain passage à Paris.


Monsieur Chelton est venu en août, et il m’a fait des propositions plus précises : il m’a dit que ses amis pourraient obtenir des dons de blé pour la Côte d’ Ivoire et le Niger. Je lui demandais alors de me parler de quelques-uns de se amis. I m’en citait deux seulement, en les proposant comme " Consuls " de Côte d’ Ivoire et du Niger au Canada, afin, disait-il, " qu’ils puissent intervenir ès-qualité auprès de leurs amis ministres ".


Le premier, proposé comme Consul du Niger, était Maître Pierre Thomas, le propre gendre de Monsieur Chevrier, chef de la mission canadienne en Afrique francophone. Cet avocat avait assuré l’élection de Monsieur Trudeau à la présidence du parti libéral au Congrès du Parti, en se désistant de sa candidature à un mandat de député, en faveur de l’un des concurrents de Monsieur Trudeau à la présidence du Parti Libéral.


Le second, proposé comme Consul de Côte d’ Ivoire, était Maître Bernard Deschênes, qui avait refusé de devenir député, donc ministre, pour garder son étude d’avocat, et avait été élu à la vice-présidence du Parti Libéral.


C’est alors que, sûr d’avoir affaire à des gens honorables et non à des escrocs, j’ai proposé le blé canadien au Président Diori et au ministre Bédié. Dans mon esprit, le don en blé ne constituait qu’un début, un petit début. Je n’avait absolument pas, et je n’ai toujours pas le sentiment d’avoir fait quelque chose de répréhensible.


En effet, le fait que ces deux personnalités qui ont - j’en ai été témoin - leurs entrées dans le bureau du Premier Ministre Trudeau, qui tutoient son directeur de Cabinet, le fait donc que ces deux personnalités fassent partie d’un groupe de pression, ne doit pas nous choquer, car le lobby est une INSTITUTION aux États-Unis et au Canada.


Tout le monde sait qu’aux États-Unis par exemple, l’industrie automobile a son propre lobby au Sénat et à la Chambre des représentants, tout comme l’industrie de l’acier, l’industrie chimique et même l’aviation militaire, ou les armées de terre ou la marine nationale. La lecture de la presse américaine est édifiante à ce sujet.


Je me permets de relever ici que la Côte d’ Ivoire n’aurait sans doute pas pu obtenir les 36.000.000 de $ pour le barrage de Kossou, si la Kayser Engineering n’était pas intervenue. Et soyez certain, Monsieur le Président, que la Kayser a payé à des gens haut placés un pourcentage de ses bénéfices et des 10.000.000 de dollars qu’elle a demandés pour son étude. Cela n’a rien de déshonorant, et même c’est normal un peu partout dans le monde : e Italie, par exemple, les journaux de chaque parti accusent régulièrement les partis adverses de ce genre de faits, sans que cela tire à conséquence.


En ce qui concerne la Côte d’ Ivoire et le Niger en particulier, dans l’affaire du blé, je me permets de relever trois faits :


1° - En obtenant du gouvernement canadien le paiement du fret des 10.000 premières tonnes qui étaient, au départ, à la charge du Niger, et en obtenant 10.000 tonnes supplémentaires que NOUS N’AVONS MÊME PAS PENSÉ DEMANDER, le Groupe de nos amis a gagner au Niger trois fois plus que les commissions que la Côte d’ Ivoire et le Niger auront à verser.


2° - Le Groupe aurait pu également majorer le taux de fret, en facturant le prix fort - celui du tarif mondial - comme Monsieur Chelton en avait l’intention un moment donné. C’est moi qui l’en ai dissuadé.


3° - Il n’est pas logique de croire qu’un homme d’affaires comme Monsieur Chelton s’occupe de la prise en charge du blé, de l’affrètement d’un bateau, qu’il consacre plusieurs journées à cette transaction, donne cinquante coups de téléphone de Montréal à Paris, m’envoie un nombre presque égal de télex, sans qu’il y trouve son bénéfice.


Autre élément d’appréciation qu’il convient d’envisager dès aujourd’hui. Si demain, le groupe obtient - comme il s’en fait fort - 50.000.000 de dollars pour le barrage de " W " au Niger, ou " pour un grand projet en Côte d’ Ivoire " D’UN MONTANT NON INFÉRIEUR A 50.000.000 DE DOLLARS ", aussi devons-nous refuser cette perspective parce que ses initiateurs vont prendre, comme tous les autres financiers de la terre, des commissions ? Surtout, si, comme nos amis me l’ont affirmé, ils nous obtiennent un prêt d’ État à 0,75 % REMBOURSABLE EN 30 OU 50 ANNÉES ?


En mon âme et conscience, je pense que se serait contraire aux intérêts et de la Côte d’ Ivoire et du Niger. D’autant que dans de telles conditions de prêt, la commission de lobby serait remboursée en moins de deux ans par la seule différence entre le taux d’usage de 6-7 % et le taux de 0,75 % qu’ils affirment pouvoir obtenir de l’ État canadien.


Je pense en mon âme et conscience que, loin de rejeter une telle collaboration, nous nous devons au contraire de cultiver une amitié aussi intéressante pour la Côte d’ Ivoire et le Niger.


Avant de terminer, je voudrais revenir sur un point d’importance capitale ; CES PERSONNALITÉS NE SONT PAS DES ESCROCS, NE PEUVENT PAS ÊTRE DES ESCROCS, comme en essaie de vous les présenter. Leur Groupe fait cela pour les raisons que j’ai déjà exposées dans ma lettre au Président Dioi, et dont j’ai donné lecture au ministre Bédié. Ces raisons, les voici :



a - Le Groupe cherche à se renforcer en tant que groupe de pression au sein du Parti Libéral, et renforcer la position de ses membres au gouvernement, tel que le ministre du Commerce, Monsieur Pepein.


b - Le Groupe cherche à renforcer la position des Canadiens français au sein du Canada en avantageant par exemple les firmes québécoises, en leur octroyant des contrats à l’étranger. Ainsi, le Groupe est en train de manoeuvrer pour que se soit à des firmes québécoises que le gouvernement fédéral accorde les crédits pour la campagne d’assainissement du bétail et pour les recherches géodésiques entrant dans le cadre des subventions accordées par le Canada au Niger.


c - Le Groupe veut prouver ainsi au milieux d’affaires en restant au sein de la Fédération, puisque celle-ci se charge de leur financement.


d - Le Groupe cherche, toujours suivant la tradition américaine, à ravitailler par ce canal, d’une façon élégante, les caisses du Parti Libéral tout en gagnant lui-même de l’argent. Rappelez-vous, Monsieur le Président, que le groupe Harvey Aluminium a pu amener l’administration américaine à aidé la Guinée, parce que son Président était aussi le Président du Comité Démocrate de la Californie, État qui, de tout temps, à fourni le plus d’argent au Parti de Monsieur Johnson et de feu Kennedy.


J’espère, Monsieur le Président, qu’une analyse à tête reposée vous convaincra de la justesse du point de vue exposée dans ce rapport.


Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments dévoués et déférents.

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