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N-23B-154

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    2009.















MERVEILLEUSE AFRIQUE
L’AVENTURE EXTRAORDINAIRE DE BI KADO, FILS DE NOIR

par Boubou Hama
(Ed. Présence africaine/ Paris, France.)

Depuis ses délicieux souvenirs d’enfance réunis sous le titre Kotia Nima, dans de gros cahiers polycopiés qu’il prêtait en confidence à quelques intimes voici bientôt quinze ans, le président de l’Assemblée nationale du Niger, M. Boubou Hama, aura réalisé une oeuvre écrite aux dimensions assez impressionnantes. A partir de 1966, son Enquête sur les fondements et la genèse de l’unité africaine assez rapidement suivie par une Histoire du Gobir et de Sokoto, des Recherches sur l’histoire des Touaregs sahariens et soudanais, L’Histoire traditionnelle d’un peuple, les Zarma songhaï, la première édition commerciale de Kotia Nima, puis une Contribution à l’Histoire des Peuls et un Essai d’analyse de l’éducation africaine, témoignèrent, à intervalles rapprochés, d’un immense labeur.
Cette profusion aura peut-être compromis l’équilibre des travaux, et certainement gêné leur succès immédiat. Dans un siècle hâtif comme le nôtre, bien des lecteurs hésitent souvent à s’enfoncer dans ces volumes compacts, épais parfois de six cents pages. Avec Merveilleuse Afrique et L’Aventure extraordinaire de Bi Kado, fils de Noir, parus eux aussi coup sur coup, entre le printemps et l’automne 1970, l’auteur nigérien livre deux ouvrages moins intimidants, dont la grâce, la fraîcheur, le lyrisme et la poésie devraient enlever l’adhésion d’un vaste public.
Malgré une construction largement autobiographique, ces nouveaux récits n’entrent pas dans un genre commode à définir. Certes, les thèmes de l’émouvant Kotia Nima réapparaissent tout au long du second, avec un jaillissement de tendresse, de sincérité, riche en évocations. Mais ici, le mémorialiste parle moins de lui qu’il ne s’adresse aux autres, même s’il rappelle un moment : "L’oubli... est non seulement une perte de mémoire, mais encore une perte de soi." Car, s’il se présente d’abord comme une somme d’expérience : "Je suis une mémoire, celle des enfants de mon temps, la rosée du matin", affirme-t-il un moment, il recommande aussi avec force : "C’est le destin de l’homme qu’il vous faut apprendre à sonder."
Entre l’époque où il militait pour l’émancipation de ses frères à la tête du Rassemblement démocratique africains (RDA), et les fonctions officielles qu’il assume vingt-cinq ans plus tard avec une majesté venue du fond des âges, Boubou Hama n’a jamais écrit une ligne, un livre, ou prononcé un discours qu’avec l’unique intention d’approfondir en lui, afin de mieux la rendre claire aux autres, cette synthèse toujours difficile à réaliser du nationalisme et de l’humanisme. Ainsi, le véritable homme de foi n’a-t-il souvent qu’une seule conviction, qu’il expose sous mille formes pour mieux assurer son triomphe : "Je pardonne le passé, quand il est mauvais, à tout le monde, même à nos frères les Blancs qui ne nous comprennent pas toujours" enseigne Bi Kado à ses cadets du village de Fonéko. Mais il conclut dans cette humilité des consciences réellement supérieures : "Peut-être aussi que nous ne les comprenons pas toujours."
Cette sereine évocation d’un passé, tour à tour pittoresque et douloureux, n’entraîne, bien entendu, aucun reniement. Avec l’histoire de Dicko, la troublante déesse du fleuve Niger, des détails d’une précision presque inquiétante sur les rites de l’envoûtement parmi les anciens Songhaï ; la fantasmagorie des sorciers "Cerkos", c’est-à-dire mangeurs de double ; la légende du géant Izé-Gani et de son rival, "dont le travail consistait à arracher les baobabs de la brousse pour se curer les dents". Merveilleuse Afrique ressuscite un continent de rêve, et les rêves d’un continent.
Presque né avec le régime colonial, l’auteur a personnellement vécu dans cet univers dur, implacable, imaginatif et parcouru par les malédictions, où l’on évitait de prononcer le nom de Jirey, la lèpre, pour ne pas l’attirer. Pendant la révolte touareg en 1916, il vit de ses yeux le flot épais des guerriers de Téra partir à l’assaut d’un village ennemi, avec leurs arcs et leurs flèches, leurs lances, leurs sabres, leurs boucliers d’oryx.
En ce temps où la violence éclatait auprès de chaque case, les garde-cercle, au service du nouveau maître européen, appliquaient promptement le maligolo - nerf de boeuf - sur l’échine de leurs frères comme Bi Kado. Les premiers garçonnets scolarisés du pays djerma parcouraient à pied 389 kilomètres de pistes, pour rejoindre la grande école d’Ouagadougou, et trouvaient les chemins du Mossi plein de jeunes femmes et jeunes filles "enlevées à leurs maris ou à leurs fiancés, loin de chez elles, sous la férule de gardes cruels" en train de construire la route, selon le triste et fameux système du travail forcé.
De cette époque recouverte aujourd’hui sous l’opprobre générique du mot colonialisme, les jeunes Africains ne connaissent pas toujours l’exacte cruauté ni la nature complexe.
Certes, Boubou Hama en évoque les rigueurs. Mais comme nul n’a plus que lui la religion de l’Humanité, il parle aussi avec un tendre humour de plusieurs personnages conduits par l’Histoire à la symboliser, depuis l’administrateur de Téra, formidable dans toute sa puissance, jusqu’au brave maître d’école, M. Allier, aimé de ses élèves noirs qu’il appelait ses fils et qu’il soignait lui-même quand ils tombaient malades.
La foule d’anecdotes rassemblées autour d’une remarquable galerie de portraits apporte un témoignage irremplaçable, pleine de truculence, de gaieté, sur tout un passé en train de disparaître des mémoires. S’il s’attarde quelques lignes à relater les méchants exploits du garde-cercle Mamadou Kouldoutou, celui-ci ne lui arrache pas un mot de haine. Il en parle surtout comme d’un "malheureusement", tant le souvenir demeure à ses yeux "l’aile de l’amour". L’antiracisme, le libéralisme inspirent de nos jours de beaux exercices de langage, bien plus faciles à défendre qu’à pratiquer. L’auteur de Bi Kado, lui, prêche par l’exemple, et donne une leçon qu’un lecteur de bonne foi ne pourra jamais oublier.
L’alerte vigueur du style ne forme pas le moindre agrément de ces nouveaux ouvrages. A Paris, nul n’oserait plus, peut-être, écrire dans ce français simple, spontané, sans artifice et sans apprêts. A travers son dépouillement, le langage du coeur transcrit par Boubou Hama n’en réunit pas moins le rythme, la solidité d’une excellente prose. Longtemps, il aura figuré parmi les auteurs confidentiels, connus et appréciés par quelques amis. Depuis 1966, l’abondance de sa production historique ne l’affranchissait pas de cet hermétisme.
Merveilleuse Afrique et Bi Kado apportent aujourd’hui à ses compatriotes comme aux Européens curieux du monde noir deux beaux exemples de cette littérature populaire, enracinée dans la tradition, nourrie d’une générosité anticipatrice. Voilà des éléments dont notre sèche époque a particulièrement besoin.


Gilbert Comte

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