Avertissement: Ce site n'est plus maintenu à jour. Vous pouvez continuer à le consulter en archive.

C-048-002-002

  • Recherche textuelle
  • Brèves
  • Des interviews exclusives de Dja-Apharou ISSA IBRAHIM, ami et confident de Jacques Baulin, responsable par donation de l’intégralité des documents constituant le fond, et président de l’association sont actuellement publiées dans la rubrique présentation.

  • Les trois ouvrages de J. Baulin : Conseiller du président Diori, La politique africaine d’Houphouët-Boigny et La politique intérieure d’Houphouët-Boigny
    seront disponibles sur le site en version iBook et en version Pdf dès septembre
    2009.

















30.4.69 Le Monde p. 9

CERTAINS DIRIGEANTS D’ AFRIQUE NOIRE FRANCOPHONE
CRAIGNENT UN REPLI SUR L’ "HEXAGONE"


Rares sont les chefs d’ Etat d’ Afrique francophone, même parmi ceux qui doivent leur promotion à leurs collègues métropolitains de la IV’ République, qui n’ ont pas rompu toute relation avec cet ancien personnel politique. Depuis plus de dix ans, les dirigeants de ces Etats Indépendants n’ ont eu pour interlocuteur politique, à Paris, que le général de Gaulle, ou M. Jacues Foccart, qui était spécialement chargé auprès de l’ ancien chef de l’ Etat français des questions africaines. Tous les territoires ayant appartenu à l’ empire colonial français, puis à l’ Union française et à la Communauté, ont, en effet, accédé à la souveraineté internationale entre 1958 et 1960. C’ est la Guinée qui, en assumant le risque de répondre "non" au référendum constitutionnel de septembre 1958, ouvrit la voie dans laquelle devaient rapidement s’ engager les autres Etats de l’ ancienne fédération d’ A.O.F, ceux de l’ A.F.F, le Togo, le Cameroun et Madagascar.


La suppression du ministère de la France d’ outre-mer, réclamée avec insistance par la plupart des responsables politiques africains, la transformation progressive des structures gouvernementales et administratives concernant la coopération, ont contribué à créer, puis à renforcer les liens personnels entre les dirigeants africains et celui qui resta onze ans à la t^te de la France.


D’ autre part, le général de Gaulle a toujours donné l’ impression à ses ministres que la politique africaine relevait plus ou moins directement de lui, constituant une sorte de "domaine réservé". Et c’ est vrai que, dans une certaine mesure, la politique africaine de la France était conçue et orientée au palais de l’ Elysée.


"L’ homme de Brazzaville"


Contesté par les élites progressistes d’ Afrique, le général de Gaulle incarne néanmoins, pour les masses africaines, la politique de décolonisation. Le chef de l’ Etat français demeure, sur le continent africain plus qu’ ailleurs, "l’ homme de Brazzaville", et si le célèbre discours, prononcé en 1944 dans la capitale de la fédération d’ A.F.F ne soulève plus guère d’ enthousiasme, on continue d’ affirmer, non sans raison, que la déclaration d’ août 1958, prononcée sur les mêmes rives du Congo, a marqué la fin de 1ère coloniale. En offrant le choix entre l’ indépendance et la Communauté aux populations africaines, le chef de l’ Etat a éveillé de larges espérances, bien au-delà des frontières de l’ Afrique alors française.


Le nombre des lycées ou des universités, des avenues ou des boulevards Charles-de-Gaulle existant en Afrique témoigne de l’ admiration des chefs d’ Etat noirs pour l’ ancien président de la République. Les dirigeants de la "première vague" du président Félix Houpouët-Boigny de Côte d’ Ivoire au président défunt du Gabon, Léon Mba, en passant par le président déchu de la République de la Haute-Volta, M. Maurice Yameogo, ont, ou ont eu, un véritable culte pour le général de Gaulle. Les officiers africains qui, depuis six ans, ont confisqué le pouvoir aux équipes civiles aimaient à constater chez le général, ancien "compagnon d’ armes", un mépris égal au leur pour les "politiciens"


L’ Afrique occupe d’ ailleurs une place importante dans la vie et la carrière du général de Gaulle. C’ est à partir de Dakar et de Libreville, puis - avec succès - de Fort-Lamy et de Douala, qu’ il entreprit la reconquête du territoire métropolitain occupé par l’ Allemagne et l’ Italie, empruntant un long itinéraire, qui du golfe de Guinée devait conduire les hommes du général Leclerc jusqu’à Berchiesgaden.


Le rejet de la Guinée dans les "ténèbres extérieures" après son refus de rester dans la mouvance française, les difficultés du Mali engagé sur la voie du "socialisme africain", ont été vite oubliés par les collègues de M. Sékou Touré et de l’ ancien président Modibo Keita. Libres de leur politique extérieure, se concertant avec Paris sur les grandes questions d’ intérêt commun, les présidents africains estiment que le général de Gaulle a toujours respecté la souveraineté de leurs Etats. La complaisance avec laquelle le régime gaulliste s’ était accommodé de certains de leurs excès ou abus n’ était pas pour leur déplaire.


La disparition du cadre juridique de la Communauté et la substitution de conventions bilatérales à "la Communauté institutionnelle" satisfont le plus grand nombre. En l’ absence de tout organisme permanent, l’ esprit communautaire survivra-t-il au départ du général de Gaulle ? Cette volonté de vivre ensemble et d’ agir en commun, ces projets de création d’ un grand ensemble francophone, ont-ils une chance de subsister ? Beaucoup en doutent.


De même, la sollicitude particulière dont l’ Afrique francophone a constamment bénéficié au cours des dernières années, la situation privilégiée que ses hommes politiques occupaient par rapport à leurs collègues anglophones, par exemple, semblent menacées. C’ est moins la politique de coopération elle-même que ses formes actuelles qui risquent d’ être remises en cause. Non seulement des compressions budgétaires peuvent affecter les crédits de coopération, déjà bien amenuisés depuis trois ans, mais ceux des pays africains qui n’ ont jamais appartenu au domaine impérial français sont susceptibles de retenir plus sérieusement l’ attention de Paris. Le poids économique de pays comme le Ghana ou le Kenya, par exemple, a, en effet, été jusqu’à présent ignoré parce que des liens sentimentaux unissaient la France à ses anciennes possessions coloniales.</


En d’ autres termes, on est conscient dans les capitales d’ Afrique francophone des risques d’ un éventuel désengagement français. Bien que plusieurs partis de gauche, dont la F.G.D.S, aient inscrit à leur programme le maintien d’ une politique de coopération, on redoute, au sud du Sahara, la renaissance de l’ égoïsme national, si souvent dénoncé au cours des dernières années, et finalement un "repli sur l’ Hexagone" avec tout ce qui cela suppose de menaces pour des pays sous-développés auxquels un puissant concours financier extérieur reste indispensable.


Mais il y a plus grave pour ces hommes politiques qui dirigent leur peuple en se référant au général de Gaulle, auquel les unissent des liens d’ allégeance personnelle et pour lesquels le voyage officiel à Paris constituait jusqu’ alors une véritable consécration. Menacés par l’ aggravation des difficultés économiques et sociales, les régimes présidentiels africains, dont le style reste si proche de celui de la V’ République, ne sont-ils pas condamnés à terme ?


Les accords de défense passés entre la France et les républiques africaines apparaissent à ceux des dirigeants les plus menacés par des mutations brutales comme une garantie de stabilité politique. Aujourd’hui, alors que la dissidence ne cesse de s’ étendre dans les zones nomades du Tchad, M. François Tombalbaye peut avoir des inquiétudes pour l’ avenir. De même à Bangul, où le général Bokassa vient de faire exécuter le lieutenant-colonel Banza, auquel il reprochait de préparer un coup d’ Etat, on se préoccupe sans aucun doute de savoir si le successeur du général de Gaulle soutiendra militairement le régime centrafricain.


Autant que sur l’ avenir du gaulisme, c’ est donc sur celui de leur propre régime que s’ interrogent un certain nombre de dirigeants de l’ ancienne Afrique française.

info portfolio

Creative Commons License Fonds d’archives Baulin (http://www.fonds-baulin.org), développé par Résurgences, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Plan du site
Site propulsé par l'Atelier du code et du data, chantier d'insertion numérique