
L’étonnante histoire du mercenaire du ciel qui a pulvérisé la moitié de l’aviation nigériane avec une escadrille de libellules .
MISSION accomplie . La moitié de l’aviation nigériane est définitivement clouée au sol .
Onze appareils ont été détruits en moins d’une semaine !
Le pilote , seul dans un petit quadriplace blanc qui volait au ras des arbres , enlève son casque et remet sa casquette , timbrée de l’aigle des compagnie aériennes suédoises . Il paraît à peine la cinquantaine , avec un visage d’aviateurs comme on en visage voit dans les films sur l’Air Force.
Le comte Carl Gustav von Rosen va ensuite tranquillement arroser sa victoire , avec les quatre autres pilotes de son escadrille : deux Suédois , comme lui , et deux Biafrais .
A cinquante-neuf ans bien sonnées , le chef de l’aviation du Biafra apparaît comme un des derniers aventuriers des temps modernes . Il s’est composé , tout au long d’une vie mouvementée , un personnage qui tient le milieu entre le Dr. Schweitzer et Otto Skorzeny !
Pour Carl Gustav von Rosen , le maréchal Gœring ( ci-dessous , à gauche ) c’était ce bon oncle Hermann.
Spécialiste des « missions humanitaires » certes , membre de la société de secours Caritas , bardé de croix rouges et de bons sentiments . Mais aussi reître, viking, lansquenet , homme de guerre en un mot .
Ce sexagénaire , sportif et bronzé , ne refuse pas non plus une réputation de bon Juan . Il en est à son troisième mariage . . .
AU SERVICE DU NÉGUS
A l’état civil , il est né Carl Gustav von Rosen , fils du compte Eric von Rosen et de la baronne Mary von Fock , son épouse .
Apparentés , dit-on , à la famille royale , les von Rosen , nobles depuis le XVIe siècle , plongeant leurs racines dans la province de Scanie , le pays de Nils Holgersson , ce midi de la Suède , où la ville de Malmö se veut toujours un peut la rivale de Stockholm .
En 1921 , le jeune Cati Gustav a douze ans , l’âge où les petits garçons rêvent d’un métier insolite et merveilleux , quand entre dans sa famille un personnage haute en couleur . Un aviateur.
Karin von Fock , la sœurs de sa mère , l’a rencontré dans des circonstances extraordinaires : a bord d’un aéroplane publicitaire fatigué , il venait de se poser en catastrophe . . , sur la pelouse de l’Université de Stockholm ! On lui porte secours , on l’invite dans la bonne société suédoise . Les jeunes filles revient toutes de conquérir le cœurs du beau « nauvrage du ciel » . C’est tante qui l’emporté. . .
Cet aviateur paraît , certes , fascinant pour une jeune imagination . Ancien as de l’aviation allemande , il a appartenu à l’escadrille von Richtofen . Il est revenu de guerre avec au cou l’ordre Pour le Mérité , mais pas un sou en poche . Plutôt que de devenir chômeur dans son pays , il a émigré en Suède où il est d’abord manœuvre , puis mécanicien . Enfin , il a pu réaliser son rêve : voler . Mais dans quelles conditions ! à bord d’un vieil appareil de la Svenskalufttrafic , il lancée des prospectus ou traîne des banderoles publicitaires . Le héros s’exhibe dans les foires ! Mais il a de l’allure , de l’audace et ressemble à un jeune dieu germanique . Toute la famille von Fock comprend l’engouement de Katrin pour l’ex-capitaine Hermann Gœring. . .
En 1933 , à vingt-quatre ans le jeune Carl Gustav von Rosen voit son oncle par alliance devenir le personnage le plus célèbre du régime national -socialiste ! Le jeune homme , officier de carrière dans l’aviation militaire suédoise , n’en devient certes pas nazi pour autant mais ne peut manquer d’être impressioné par l’aventure fabuleuse de l’ancien as de l’escadrille von Richtofen ...Surtout , il s’ennuie .
C’est d’Afrique que lui vient l’appel de l’aventure . L’Ethiopie est la première étape d’un périple qui se terminera au Biafra . Nous sommes en 1935 . Les Italiens , jaloux des lauriers coloniaux des Français et des derniers Etats indépendant du continent noir : l’Abyssinie , où règne , dans une atmosphère médiévale, le Négus . . . Mais il est tard pour les expéditions coloniales : la Société des Nations tempête et menace l’Italie de sanctions . Sous son parapluie bien vite légendaire , Haïlé Sélassié va faire figure de parangon de la démocratie .
La Suède , neutre des neutres , va prendre le parti du roi des rois . Le lieutenant-pilote von Rosen obtient un congé de longue durée et s’envole pour Addis-Abéba .
Les armées italiennes prenant la capitale dans l’étau de leurs divisions . Bersaglieri et alpini progressent à marches forcées . Von Rosen n’est plus militaire , il est infirmier . . . Contre les raids aériens , il sait déjà qu’il n’existe qu’une réponse : l’attaque .
Il pilote un avion sanitaire et effectue sans doute aussi quelques missions de guerre.
L’année suivant , éclate la guerre d’Espagne . Des centaines de Suédois se battent dans les Brigades Internationales . Les rejoindrat-il ? Non . Il est démocrate , certes , et ne serait pas le premier monarchiste à se battre dans les rangs républicains . Mais il ne veut pas prendre parti . Les mauvaises langues diront qu’il ne tient pas à se battre contre les aviateurs allemandds de la Légion Condor , ces enfants chéris et perdus de l’oncle Hermann Gœring .
Alors von Rosen , revenu en Europe après la défaite de l’Ethiopie , ronge son frein. Il ne reprend pas du service dans l’armée suédoise , et préfère devenir pilote à la KLM , la compagnie aérienne néerlandaise , de 1937 à 1939 .
SUR LE FRONT GLACÉ DE FINLANDE .
Mais voici enfin un conflit à sa mesure . A trente ans , le capitaine-aviateur von Rosen va pouvoir devenir pilote de guerre . Nous sommes en novembre 1939. L’Union soviétique vient d’attaquer la Finlande .
C’est l’hiver . La bataille au couteau dans l’isthme de Carélie , les skieurs en cagoule blanche , les cadavres gelés dans la neige . Le front finlandais s’enveloppe d’un linceul de glace et de sang . Au nombre d’une douzaine de mille , les Suédois s’engagent dans l’armée finnoise .
Pour von Rosen , comme pour beaucoup d’officiers , c’est la grande aventure . Il va se battre en plein ciel d’hiver à coups de mitrailleuses et de canons . On réchauffe les machines avec des lampes à souder , on boit un dernier verre d’aquavit , on s’emmitoufle de peaux de mouton , on s’emmitoufle de peaux de mouton , on ajuste les lunettes « Monteur en route ! » Les blindés rouges explosent dans des gerbes de flammes , les Finlandais avancent sur les lacs gelés , les maison de bois flambent dans le crépuscule . C’est la victoire ? Non, le monde entier va abandonner « l’héroïque petite Finlande ».
C’est l’armistice .
Von Rosen , ancien combattant glorieux et mercenaire sans emploi , redevient pilote civil . Il entre à la compagnie Aba où il travaille de 1940 à 1946 .
La guerre s’est étendue à toute L’Europe . Il ne veut pas prendre parti dans ce gigantesque conflit . Il sera donc neutre lui aussi . Mais sans renoncer à l’aventure . Il effectuera une liaison aérienne postale hebdomadaire entre Stokholm et Berlin . « A but humanitaire » , précise-t-il . La Luftwaffe de l’oncle Hermann a perdu la maîtrise du ciel . Le métier est périlleux . Mais von Rosen n’a jamais craint le danger . Il vole , sans armes , au milieu de la bataille . Le Reich millénaire s’effondre . Un pont aérien va évacuer par milliers les déportés vers la Suède .
Von Rosen décide alors de se rendre dans la ville qui est devenue le symbole même de l’Europe martyre : à Varsovie .
La capital polonaise s’est soulevée quelques mois auparavant mais , abandonnés par les Russes , les résistants ont été écrasés par les Allemands. Tout n’est plus que ruines .
Le pilote suédois est horrifié . Ni en Ethiopie ni en Finlande , il n’avait encore approché d’aussi près les horreurs de la guerre . Il le dira un jour :
Le Biafra , c’est encore pire que Pologne !
Varsovie tombe sous la dictature rouge . La moitié de l’Europe est abandonnée à Staline . Von Rosen déside de poursuivre son rêve un autre continent . Ce ne peut être que l’Afrique .
Le pays de son cœur , parce qu’il fut le pays où il connut sa première grande aventure , c’est l’Ethiopie . Le Négus est remonté sur son trône . Il se souvient du volontaire de la Croix-Rouge von Rosen et lui confie le commandement de sa force aérienne . Il passera dix ans là-bas . De 1946 à 1955 . A Huremberg , l’oncle Hermann s’est suicidé en brisant entre ses dents une ampoule de cyanure , mais on a quand même pendu son cadavre . Il est mort le « cascadeurs » qui faisait battre le cœur des jeunes filles suédoises des années 20. . .
A Addis-Abéba , von Rosen est devenu un personnage . Il boit sec , multiplie les succès féminins et fait la pluie et le beau temps au camp de Bichoftou où l’ont rejoint quelques pilotes suédois . Le Négus lui a offert une ferme ; il s’essaye à l’élevage .
Il ne manque pas un cocktail. Son grand ami est Tancred Curle ,
Von Rosen aux commandes de son MFI Bolkow , transformé en bombardier ultra-léger. L’armée suédoise s’en sert comme avion-école .
consul général de Grande-Bretagne , un humoriste qui n’hésite pas à hisser au mât des couleurs , lors des réceptions officielles , un soutien-gorge .. . Mais von Rosen n’est pas seulement un gai compagnon de « parties » . On chuchote qu’il travaille pour l’Intelligence Service . Les réputations de ce genre se font vite sous le soleil des tropiques.
UN CURIEUX AVION DE TOURISME .
En 1955 , pourtant , il retrouve le soleil de minuit pour un nouvel intermède suédois. Quelques années se passent Von Rosen est pilote à la compagnie suédoise Transair , de Malmö . Mais comment résister à l’appel de l’Afrique ?
1960. Le Congo est en feu . L’indépendance aboutit au chaos sanglant . L’Onu a dépêché sur place son secrétaire général Dag Harmmarskjoeld . Le contingent suédois fait le coup de feu contre les « Affeux » et les gendarmes de Tschombé . Von Rosen n’arrive pas comme combattant , mais comme aviateur . Cela n’empêche pas les avions de Transair , avec des vivres et des médicaments , de transporter aussi des armes et des munitions !
L’« Albertina », dans lequel M. H. trouvera la mort , avait aussi sec soutes transformées en .
La guerre du Congo marque une rupture dans la« ligne politique » de von Rosen . En Ethiopie , ou en Finlande naguère , comme plus tard au Biafra , il prétendra toujours soutenir le faible contre le fort . Au Congo , pourtant , il refuse de s’associer à la rébellion du Katanga .. .
Aujourd’hui , le Biafra n’a pas très bonne presse à Stockholm . Les Nigérians sont soutenus par les Anglais et les Russes , ce qui paraît , à un observateur scandinave , un gage de démocratie . Les Biafrais s’appuient sur les Portugas et les Français , ce qui les rend suspects ,de « fascisme » . . . aussi von Rosen , pour être célèbre , n’en est pas pour autant populaire . . . Certaine se demandent même si on ne pourrait pas le poursuivre devant la justice à son retour . Car la lois suédois stipule que les citoyens suédois peuvent être condamnés chez eux pour des crimes commis à l’étranger . Une mission de bombardement , dans un conflit non reconnu , n’est-elle pas de l’assassinant pur et simple ?
La prudence suédois devant les initiatives de von Rosen n’est pas surprenante. On comprend un peu les réactions de ses compatriotes , quand on sait comment cette affaire du Biafra est une « chasse gardée » des services spéciaux français . Celui qui tire les ficelles n’est autre , dit-on avec quelque vraisemblance , que Jacque Foccart.
C’est un allié cacombrant qui jette une ombre sur « l’aspect humanitaire » de la mission de von Rosen. . .
L’histoire de la flotte aérienne biafraise mérite d’ailleurs d’être contée n tant elle illustre les « grenouillages » africains dout le Biafra paraît désormais la plaque tournante.
Au début , le comte von Rosen pilotait des avions de transport DC 4 pour l’organisation Caritas . Mais il devenait de plus impossible de se poser sur le terrain biafrais d’Uli .
Les Mig et les Illyouchide du colonel égyptien Arner , le fils du maréchal , bombardent de ravitaillement de plus en plus difficile .
Les canons Beafort de 40 mm et les mitrailleuses 12/7 sur trépied de la défense antiaérienne biafraise restent impuissants et von Rosen , comme beaucoup de pilotes européens servant au Biafra , au titre de convoyeurs ou d’instructeurs , comprend vite que la seule riposte possible est de clouer au sol les avions nigérians avant qu’ils puissent prendre l’air. Mais les B26 biafrais qui ont mené les premières contre-attaques ont été descendus au-dessus de Lagos.
Un représentant du colonel Djunkwu , le chef d’Etat biafrais , vient donc à Paris négocier l’achat de nouveaux appareils . Les vieux T6 de récupération auxquels on a songé nécessitent des pistes de plus en plus difficiles à aménager et à tenir en état . Il faut y renoncer. C’est une société italo-suisse, qui son siège dans le quartier des Champs-Elysées , qui va charger de trouver le type d’appareil adapté à la situation. Son directeur , un certain Z.., parvient à dénicher l’oiseau rare.
C’est le Bölkow , un appareil léger , fabriqué à Malmö (le pays de von Rosen ) par MF1, une soociété suédoise travaillant avec Meccerschmidt . D’un poids de 370 kilos, il vole à 250 kilomètres-heure , se pose et décolle sur 50 mètres dans n’importe quel terrain , même par vent de travers . Bien qu’employé par l’armée suédoise , c’est surtout un avion civil , genre Piper d’observation .
Il a l’air d’une libellule , dit son constructeurs , mais quand il pique , c’est une piqûre de guêpe .
Rudolph Abelin , qui dirige la firme MF1 de Malmö , aime à rappeler qu’il n’a pas le droit de vendre du matériel civil ! A la fin d’avril , les cinq premiers appareils décollent donc de Malmö pour. . . Paris , où il est officiellement question de les transformer un peut , pour y adapter les « installations photographiques » .
Curieuses photos sans doute que peuvent prendre les six tubes lance-roquettes installés et la mitrailleuse axiale de 12,7 . . .
Le Bölkow , appareil à quatre sièges , est modifié : un réservoir occupe la place des deux passagers, accordant ainsi une autonomie de 1 200 kilomètres.
Pour 52 000 couronnes suédoise (5 millions de francs anciens), payables par une banque suisse , on obtient un merveilleux appareil de bombardement léger dont les qualités ont fait en Suède l’avion -école par excellence .
A 250.000 AF LA ROQUETTE
Quelles sont ces étranges « caméras » , qui les a posées ? Dans le monde trouble et mystérieux des marchands d’armes et des agents spéciaux , il est bien difficile d’établir des certitudes.
Disons simplement , et avec les réserves d’usage , que selon les rumeurs les plus consistantes , il s’agirait d’engins Matra et que les transformations des appareils seraient effectuées à Toussus-le-Noble , sous les hangars Farman . Les Bölkow seraient alors démontés et transportés par avion-cargo à Libreville , au Gabon ex-français , pour y être remontés , puis livrés en une heure de vol au Biafra . Les roquettes ; au nombre de cinq cents, auraient , de leur côte , transité par l’Italie . Chacune d’elles vaut 250 000 francs anciens .
Et les aviateurs ? Tout comme les avions , leurs origine suédoise est indéniable .
La presse de leurs pays a même publié les noms et les photos des pilotes et des mécaniciens : Torsten Sigvard Nilsson , Bengt Withz , Martin Lang et Garnner Haglund .
Idéalistes comme von Rosen , ils ne travaillent pourtant pas uniquement pour la beauté de la cause . Leurs solde est de 1 500 dollars (750 000 AF) . plus les frais , bien sûr .
Certains pilotes civils sont encore mieux payés que les « mercenaires » de von Rosen , le moral est bas chez les aviateurs européens ravitaillant les Biafrais.
Comme dit un pilot mercenaire à un journaliste :
C’est bien payé , certes , mais j’abandonne : on n’a jamais vu un coffre-fort suivre un corbillard !
L’attaque éclaire de von Rosen arrive à temps pour rendre confiance à la population et nettoyer le ciel . Les bombardements systématiques des églises , des hôpitaux et des marchés par les Nigérians justifient sans doute son geste sur le plan « humanitaire » . Mais sur le plan « commercial » , la nécessité de maintenir le pont aérien explique peut-être tout autant cette rupture de la neutralité .
La centaine de Suédois qui vivent au Biafra ont , sans doute , approuvé son geste . Mais ceux qui résident au Nigeria craignent des représailles .
Rune Glad , représentant de Transair à Lagos , en a même fait une jaunisse et a tenu à rappeler que son séjour touchait à sa fin . . .
Carl Gustav von Rosen ne semble pas se soucier beaucoup du tumulte que produit la constitution d’une escadrille suédo-biafraise . Il n’a jamais détesté
la publicité . Son compte en banque n’est certes pas débiteur et il a sa conscience pour lui . Tout pour être heureux ! Et il ne craint même pas les journalistes , devenus les bêtes noires des policiers gabonais de Libreville et des policiers biafrais d’Uli . Une équipe de télévision française vient d’être tout simplement refoulée !
Le petit garçons suédois qui regardait les vieux « coucous » tourner entre les nuages du ciels de Scanie aura mis un demi-siècle pour satisfaire pleinement sa vocation . Il se prend pour un « paladin du ciel ». C’est un jeu dangereux . Mais il a toujours été joueur . Ce n’est pas à soixante ans qu’il va cesser de jouer.
Frédéric Sorel
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