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    2009.
















Paris , le 11 décembre 1968

RAPPORT SUR MES ENTREVUES D’OTTAWA


A Ottawa, je n’ai pu rencontrer, cette fois, Monsieur Trudeau, en déplacement en dehors de la capitale. J’ai eu par contre deux longues entrevues avec son Directeur de Cabinet, Monsieur Lalonde, le lundi 9 décembre.


Je lui ai expliqué à quel point il avait été dur, pour le Président Diori, de faire reporter la conférence de Niamey. Comme meilleure preuve de la tension qui a régné, je lui ai fait part :

a- des pressions qui ont continué a être exercées sur le Président Diori, pour l’amener à réviser sa position, même après qu’il eut annoncé sa décision de reporter la Conférence ;

b- l’AFP n’avait toujours pas diffusé la nouvelle du report, 72 heures après que la décision eut été prise.

Monsieur Lalonde m’a répondu : "Oui, nous savions qu’il avait eu beaucoup de difficultés, mais nous ignorions qu’elles avaient atteint ce degré".

Je lui ai dit encore :

" Le Président m’a demandé de vous dire : " Que les Canadiens nous aident à les aider " . Cette aide pourrait prendre deux formes :

1 - que le Gouvernement Fédéral fasse, s’il le faut , des concessions au Québec sur d’autres terrains afin que le Québec cesse de faire cavalier seul dans le domaine de la francophonie ;

2 - que le Gouvernement Fédéral poursuive l’aide qu’il nous accorde, en étendant cette aide au-delà du don généreux en blé qui va soulager le budget nigérien. De cette façon , le Président Diori pourra dire à la France qu’il ne peut contrecarrer Ottawa sans risquer de décourager la bonne volonté naissante du Canada.


A cela, Monsieur Lalonde m’a fait la réponse suivante :

" Il est maintenant certain à 90 % que le Québec ne fera pas bande à part. Certes, le Québec échangera encore des lettres avec les Président Diori pour sauver la Face. Mais les dirigeants québécois ont accepté déjà le principe d’une délégation unique, et nous avons accepté que le Québec intervienne ès-qualité dans les domaines de sa compétence.
Mais il y aura un vote unique. De toutes façons, pour désamorcer la bombe québecoise, notre délégation comprendra également des délégués des autres provinces.
Mais que devient le fameux "document technique" que le Président a promis à Monsieur Paul Martin de refondre, parce que celui qui est en notre possession est invraisemblable : il parle beaucoup du Québec
et presque pas du Canada ..." .


Puis , j’ai passé l’un des plus mauvais quarts d’heure de ma vie, quand on en est arrivé à la question du blé . Voici ce qu’il m’a dit :

"Voyez, j’ai devant les yeux les télégrammes de Monsieur Paul Martin .
Il nous dit là-dedans que la Côte d’Ivoire refuse notre blé si elle doit en payer le fret de 185 . 000 dollars. Monsieur Bédié a encore dit à Monsieur Martin que des intermédiaires - il ne peut s’agir que de
M ° Thomas et de vous-même - avaient demandé 110 . 000 $ de commissions. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? " .


Nos amis canadiens m’avaient conseillé de dire, au cas où la question serait soulevée, que je n’étais pas au courant, qu’il devait s’agir de la différence de prix entre les prix du blé canadien et français, etc. C’est ce que j’ai fait dans l’intérêt de l’avenir. Inutile de préciser que je me sentais très mal à l’aise .


Quant à la position du Président Houphouêt sur le problème du blé canadien, j’ai essayé de l’expliquer par des considérations politico-économiques, de son désir de ne pas créer de précédents, etc.

Il m’a demandé alors quelle serait la position de la Côte d’Ivoire si le Canada payait la moitié du fret " comme nous l’avons fait pour le Niger " .

Je lui ai répondu qu’à mon sens , il valait mieux payer la tonalité du fret , en ajoutant qu’il ne faudrait surtout pas pénaliser le Niger en laissant à sa charge la moitié du fret .


A ce moment, il est allé vers un tableau noir, pour tenter de démontrer, chiffres à l’appui, que même en ne payant que la moitié du fret du Niger, celui-ci aurait quand même reçu plus que la Côte
d’Ivoire.


Je lui ai dit que, plus que les chiffres, ce qui comptait, c’était le choc psychologique, qu’on dirait : " Le Canada a payé en totalité le fret du blé destiné à la Côte d’Ivoire et seulement la moitié de celui du Niger".
Que ce serait là, mais récompenser celui qui avait lutté avec tant de courage pour l’Unité du Canada ...

Ceci se passait lors de notre seconde entrevue, à 17 h 30 .


Je lui fait alors de " l’agitation " . Je lui ai dit qu’il devait venir visiter le Niger pour connaître autrement que par les bouquins ce qu’était la réalité de sous-développement . Que le revenu annuel du Nigérien était de 70 dollars par an, alors que les chômeurs canadiens touchent 40 dollars par semaine . Que le plus haut fonctionnaire du Niger touchait 400 dollars par mois, alors que le Kwh d’électricité coûte dix fois plus à Niamey qu’à Montréal , l’essence deux fois plus, etc. Que le Niger était le seul Etat africain et peut être dans le monde, à comptabiliser même ses fonds secrets. Là, il m’a coupé pour me dire que c’était effectivement assez inusité, mais que le Canada, lui aussi, partageait cette façon de voir avec le Niger.


Je suis alors passé à la modicité des besoins du Niger, en lui montrant le telex sur les demandes d’hydrocarbures, de sucre, de lait en poudre et de beurre . Il a hoché la tête en me disant que le Canada lui-même importait hydrocarbures et sucre, mais qu’il n’y avait pas de problèmes pour les 100 tonnes de lait en poudre et les 200 tonnes de beurre.


J’ai poursuivi alors mon offensive, en lui démontrant que cette aide à la petite semaine ne pourrait mener bien loin . Et je lui parlé du barrage du W ...


" Que le Président Diori nous adresse sa demande pour le barrage,
et nous l’étudierons avec beaucoup de bienveillance. De même, s’il a besoin de de conseillers techniques comme vous le dites, qu’il nous en fasse la demande. Il a un Consul maintenant ici " .


Il m’a demandé de ne pas quitter le Canada avant mardi soir, " car demain à 18 heures, je vous téléphonerai chez
M° Pierre Thomas pour vous dire quelle est la décision du Premier Ministre sur la question du fret ."


Effectivement, il me téléphonait chez le Consul à 18 heures, pour me dire que le Canada paierait tout le fret, et il ajoutait :
" J’espère qu’on ne nous présentera pas de nouvelles demandes ..." .

Je lui ai répondu au téléphone que j’espérais que les ordres
et contre-ordres en ce qui concernait le blé ne le décourageraient pas, qu’il s’agissait de pays jeunes aux structures non stabilisées encore, les influences divergentes qui s’y exerçaient ...

Il m’a répondu : " Soyez assuré qu’il me faut beaucoup plus que cela pour me décourager. Je comprends que ces pays ont beaucoup de difficultés à affronter, et disposent de peu d’armes pour le faire " .

Il m’a souhaité ensuite bon voyage, en ajoutant :
" N’oubliez surtout pas de passer me voir chaque fois que vous viendrez au Canada " .

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