Le repêchage

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Bien avant que ne tombe le couperet sur les trois ministres, le Président savait qu'il était, au même titre que Konan Bédié, le sujet favori de "Radio-Treichville". L'homme de la rue, peu au fait des finesses du négoce international, et des possibilités de profits qu'il offre, colportait des informations fantaisistes sur la participation du Chef de l'Etat aux "combines". Afin de réduire au silence les mauvaises langues, M. Houphouët-Boigny cherchera d'abord à administrer la preuve de son dédain pour les biens matériels. Ainsi, il annoncera, quelques jours avant le remaniement ministériel, qu'il fait don à l'Etat de 527 hectares de caféiers et de 1 510 hectares de cacaoyers. Mais, loin de calmer les rumeurs, le geste du Président les amplifie. Ce don paraît suspect dans les beaux quartiers comme dans les masures.
D'aucuns émettent l'hypothèse qu'il s'agit de vieilles plantations, que leur rénovation coûterait trop cher, que M. Houphouët-Boigny ne veut pas en assumer la charge, d'où la solution de les remettre à l'administration des Domaines. D'autres commentaires sont plus inconvenants encore.
L'atmosphère est telle que la presse se trouve acculée à faire allusion à ces rumeurs et à prendre la défense du Chef de l'Etat. Ainsi, Fraternité MatinDu 18.8.1977. s'en prend à "notre malveillante curiosité qui dénature un acte qui ne mérite pas de l'être". Le surlendemain, le même quotidien publie sur trois pages les explications du Président de la République. La parade semble inefficace, puisque quelques jours plus tard, dans son éditorial, le rédacteur en chef exprime la crainte que le geste présidentiel soit perçu comme un acte démagogique. Pour tenter de mettre un terme aux rumeurs impliquant M. Houphouët-Boigny, la Présidence de la République a recours à un communiqué officiel Comme les mêmes rumeurs trouvaient des oreilles attentives au niveau des ambassades installées dans la capitale ivoirienne, le Président en sera réduit à publier le même démenti, dans un encadré, dans plusieurs journaux européens. A toutes fins utiles, relevons que cette justification du Président n'est pas la première du genre. Trois ans auparavant, devant les commérages des chefs d'entreprises, expatriés en particulier, il avait tenu des propos similaires:"Dieu sait, déclarait-il, qu'aucun investisseur de France, d'Europe ou d'Amérique ne m'a jamais fait jusqu'à ce jour l'injure de me proposer la plus petite commission sur quoi que ce soit". (Fraternité Matin du 14.3.1974). dans lequel " le Président de la République tient, une fois de plus, à préciser que personne ne lui a jamais fait l'injure de lui proposer une commission quelconque pour l'obtention d'avantages. Et il ne lui viendra jamais à l'esprit de perdre sa dignité, toute dignité au regard d'un peuple qui lui fait confiance depuis 1944, en acceptant la plus petite commission ". Cette mise au point maladroite accentue davantage le malaise ambiant. La multiplication des faux pas amène les Ivoiriens à croire que le " Vieux n'a plus la baraka ". La persistance des rumeurs malséantes qui visent M. Houphouët-Boigny en personne ainsi que son épouse, prouvera au Président qu'il avait eu tort d'étaler sur la place publique la concussion de ses ministres. Philippe Yacé, lui, paraît au zénith. On le voit encore partout et, se rendant finalement compte de sa position en flèche, il ne rate pas la moindre occasion de rendre hommage au Père de la Nation.
En termes de plus en plus dithyrambiques. Il croit que cela suffira à calmer le président Houphouët.
Durant le long séjour du Chef de l'Etat en Europe, Ph. Yacé semble vouloir, bien imprudemment, apporter la preuve qu'il tient, seul, le pays. Pour ses adversaires, il se "pose en successeur arrogant".
Qu'importe. Lui, fait face à la marche des chômeurs, aux étudiants, aux enseignants, aux distributeurs de tracts.
Il s'occupe de tout, même de choses qui ne le regardent pas - du moins à la première vue - tels les problèmes familiaux du Président qui, semble-t-il, ne s'en offusque guère. Du moins au départ, tant que la pression exercée par la Présidente ne deviendra pas massive. Deux incidents empoisonneront définitivement l'atmosphère entre Ph. Yacé et la Présidente. Le 13 juillet 1978, paraît dans la page des annonces légales du quotidien Fraternité Matin, le résumé des statuts d'une "First Atlantic Bank Côte-d'Ivoire" appelée "Banque Atlantique - Côte-d'Ivoire".
Au capital d'un milliard de francs CFA, ses principaux actionnaires sont la Présidente et M. Emmanuel Dioulo qui en est aussi le PDG.
Tout Abidjan en parle. Ph. Yacé ose s'en faire l'écho auprès du Chef de l'Etat, et exprime avec force sa réprobation.
Deuxième incident, plus grave, la Présidente avait proposé M. Dioulo - qui le méritait amplement - comme candidat à la mairie d'Abidjan lors des élections municipales toutes proches. Elle avait fait valoir que M. Dioulo étant un Ebrié et la région d'Abidjan étant ébrié... M. Yacé avait rejeté la suggestion en précisant que la capitale de l'Etat n'avait rien à voir avec les problèmes ethniques et que de toutes façons M. Konan Kanga, maire en exercice depuis de nombreuses années et membre du Bureau Politique, faisait très bien son travail. La Présidente en ayant appelé à l'arbitrage du Chef de l'Etat, la confrontation des protagonistes avait été, assure-t-on, plutôt tumultueuse. Cette immixtion de type politico-familial jointe à l'impact grandissant de M. Ph. Yacé sur la vie politique ivoirienne, ne pouvaient que provoquer une certaine irritation chez M. Houphouët-Boigny. Et sur le plan extérieur? Qu'en est-il de l'évolution des relations entre Paris et Abidjan? Très bonnes jusqu'en 1978, elle prendront une tournure désagréable à partir de septembre 1979. Début 1978, M. Giscard d'Estaing vient en visite officielle en Côte-d'Ivoire où il est reçu avec encore plus de faste que son prédécesseur. Le Président ivoirien donne son nom à la plus belle des avenues fraîchement percées, et l'accueille au palais jumeau de Yamoussoukro dont il sera le premier hôte. Mais bientôt, M. Houphouët-Boigny se vexe d'être non seulement moins écouté à l'Elysée, mais aussi et surtout d'être moins consulté sur les problèmes africains. Il est vrai que M. Foccart n'est plus là. Les relations entre les deux capitales se tendront encore quand Paris, ne sachant que faire de Bokassa 1er, réfugié sur une piste d'atterrissage militaire en France, l'expédie à Abidjan sans tenir vraiment compte des objections du Chef d'Etat ivoirien. Cela vaudra à M. Houphouët-Boigny des tracts vengeurs des étudiants brodant sur le thème de "larbin des Blancs". Au Tchad également, Giscard applique sa propre politique - projet de retrait du contingent français - et non celle de M. Houphouët-Boigny qui désirerait voir Paris engager plus de moyens, en hommes et en matériels, pour contenir les forces soutenues par la Libye. De fait, contrairement à ses devanciers et à son successeur, M. Giscard d'Estaing ne manifeste guère beaucoup d'intérêt de type sentimental envers le "pré carré". Pour lui, il existe sur la côte ouest une Afrique utile, donc intéressante, et une Afrique inutile donc dépourvue d'attraits. C'est dans ce contexte de tension interne et externe que des rumeurs faisant état de contacts entre M. Yacé - considéré traditionnellement comme anti-Blanc mais pro-Français - et des proches de M. Giscard d'Estaing commencent à circuler. Fait caractéristique, elles ne sont pas diffusées par "Radio-Treichville", mais proviennent des beaux quartiers. On y parle même d'un projet de complot. On dit Houphouët convaincu de l'existence d'un plan de Paris destiné à le neutraliser, ce qui permettrait, constitutionnellement, l'accession de Ph. Yacé au pouvoir. La forme la plus élaborée de la conception de ce "complot", on la doit à M. Emmanuel Dioulo Je demande au lecteur de m'excuser de ne pas divulguer ma source. Je cite ce texte car, comme on le verra plus loin, le VIIe Congrès a été organisé en fonction des données de ce "complot".. La voici:
"Dès 1978, Houphouët a senti que Yacé préparait sa chute légale Pour le VIIe Congrès, en 1980. Comme à l'ordinaire les délégués au Congrès seraient des hommes dévoués à Philippe Yacé. Celui-ci, après avoir lu son rapport moral dans lequel il aurait rendu un hommage plus dithyrambique que jamais au Chef de l'Etat, l'aurait noyé sous un torrent d'éloges et aurait conclu en proposant au Congrès d'accepter que le Président se retire pour un repos amplement mérité. La proposition aurait été accueillie par une ovation, les dépêches d'agences auraient répercuté immédiatement la nouvelle et Houphouët aurait été mis devant le fait accompli. Les élections seraient venues confirmer l'accession - conformément à la Constitution modifiée cinq ans auparavant - du président de l'Assemblée nationale à la magistrature suprême."
L'organisation des élections municipales de 1978 viendra prouver que, décidément, Ph. Yacé est en perte de vitesse. Le président Houphouët-Boigny, qui séjournait alors en Europe, lui avait demandé de distribuer les investitures pour cette consultation électorale, encore plus formelle que les législatives. C'est ce qu'il avait fait consciencieusement, c'est-à-dire en désignant, comme à l'ordinaire, des candidats fidèles au Parti et dociles. Bien entendu, le nombre des municipalités étant limité à 24, les laissés-pour-compte avaient protesté. Le Président en avait pris prétexte pour annuler toute l'opération à son retour d'Europe, et avait proposé d'organiser une consultation "dans des conditions vraiment démocratiques".
Ph. Yacé, tout en considérant ce désaveu comme une atteinte à son prestige, s'abstenait de réagir.
Evidemment, ce n'est pas pour cette vétille que le Président, à partir de 1979, ne cachera plus sa colère quand on prononcera devant lui le nom de Philippe Yacé... Dans les mois qui précèdent le VIIe Congrès, on parle de nouveau de la création d'un poste de Premier ministre. Et si l'on avance beaucoup de noms, celui d'Emmanuel Dioulo revient très souvent. On cite ensuite ceux de MM. Alliali, Ekra, Mockey et on murmure celui de Jean Konan Banny. Mais M. Houphouët-Boigny, lui, est bien loin de ces combinaisons.
Il ne veut pas de Premier ministre, car il est pleinement engagé dans une opération de dédouanement de son candidat de toujours à la succession. Ainsi, au printemps 1980, à quelques mois d'élections nombreuses et variées, le Président demande à K. Bédié de quitter son poste à Washington, et de rentrer Chose caractéristique, durant sa traversée du désert, Konan Bédié n'avait jamais cessé de croire en sa bonne étoile. Dès la fin de 1978, j'en témoigne, il laissait entendre à de rares amis qu'il avait toujours un destin national, que le Président ne pourrait manquer de le récupérer. . Il lui ordonne surtout de garder un profil bas, de ne pas faire de vagues. Certes, le bruit se répand bien vite de sa présence en Côte-d'Ivoire, mais son nom n'apparaît nulle part et on ne le voit guère. Sa première réapparition officielle date du 9 août 1980.
L'opération "élimination Yacé-réinsertion Bédié" est engagée. Elle sera menée avec la maestria coutumière dont le président Houphouët-Boigny fait preuve dans ce domaine. Qu'on en juge. Depuis le 10 janvier 1980, Ph. Yacé prend les premières dispositions pour l'organisation du VIIe Congrès. Il précise que sa date de convocation est avancée de six mois à la demande expresse du Président. Les préparatifs vont bon train quand le Bureau Politique, c'est-à-dire le Chef de l'Etat, décide le 4 juin de convoquer un Conseil national réunissant tous les hiérarques du régime. Il en sera le seul orateur. Il commence par rappeler le temps colonial, quand toute la population de la Côte jusqu'à Bouaké s'était mobilisée pour le défendre contre les forces de répression qui cherchaient à l'arrêter. "En des circonstances similaires aujourd'hui, relève-t-il, personne ne bougerait." Auparavant, ajoute-t-il, on n'avait pas besoin d'envoyer des autocars pour chercher les militants et les amener aux réunions.
Ils affluaient à pied, en vélo, en voiture. Jadis, continue-t-il, les militants qui venaient organisaient eux-mêmes les danses. Maintenant, dit-il, ils demandent à être payés.
Les auditeurs du Président en déduisent naturellement que ce dernier condamne la direction du parti, dans la mesure où la responsabilité de la mobilisation des masses incombe à son secrétaire général. Vient ensuite un long éloge de la démocratie, de la nécessité de "replacer le train de la démocratie sur les rails", d'élections libres, vraiment libres Selon un témoin, assis à côté du préfet Koblan Huberson, celui-ci, excédé, marmonnait: "élections libres, élections libres... on sait quand même comment ça s'organise...".. Le Président précisera toutefois qu'en ce domaine, "il n'est pas question d'évoluer vers une forme quelconque de pluripartisme". Il expose également, en passant, la situation peu reluisante des sociétés d'Etat et annonce sa décision de dissoudre 29 des 36 sociétés créées dans l'enthousiasme et qui sont à l'origine de la fortune de beaucoup de leurs dirigeants. Donc la démocratisation du Parti et de l'Etat est à l'ordre du jour.
Comment démocratiser? En organisant des élections à tous les niveaux. Elles seront effectivement organisées de telle sorte que le secrétaire général du Parti, président de l'Assemblée nationale, successeur constitutionnel du Président de la République, se retrouvera totalement isolé et réduit à l'impuissance.
L'agenda de ces consultations et réunions, minutieusement étudié, M. Houphouët-Boigny le présente aux cadres du pays qui l'écoutent dans un "silence impressionnant", me dira l'un de ces auditeurs. Ainsi, en juillet on procèdera au renouvellement des comités de quartiers et de villages du PDCI. Ensuite ces comités, réunis en sous-sections, éliront les secrétaires généraux au niveau local. Ces deux consultations, organisées avec une célérité inaccoutumée - moins de trois semaines - et dans une pagaïe invraisemblable, se dérouleront effectivement entre le 9 et le 20 juillet. Le dépouillement des bulletins sera plus long; les résultats publiés le 19 août indiquent que 99 sous-sections sont pourvues de nouveaux secrétaires généraux, tandis que 91 "anciens" conservent leurs postes. Deuxième étape, réunion d'un pré-congrès à Yamoussoukro avec la participation exclusive des 190 secrétaires généraux élus en juillet, des 70 membres du Bureau Politique et des 195 membres du Comité directeur Cette réunion n'était guère prévue dans le plan initial du président Houphouët-Boigny tel qu'exposé au Conseil national. Mais il tenait absolument à cette répétition générale innovée au demeurant par Ph. Yacé. Cette fois elle se déroulera à huis clos. . Pour la première fois dans l'histoire du PDCI, une liste nominative officielle des membres statutaires du Congrès est publiée. Contrairement au joyeux et traditionnel désordre des Congrès d'antan, cette fois-ci le contrôle est sévère. M. Houphouët-Boigny supervise personnellement de crainte d'un improbable grain de sable. Le pré-Congrès se réunira le 1er septembre. Ph. Yacé le sait, toute l'opération a pour but de l'éliminer du circuit. Cela ne l'empêche pas, dans le cours de son intervention, de rendre un vibrant hommage à "notre vénéré Président" et d'exprimer son "admiration pour (sa) clairvoyance". Les séances se succèdent sans le moindre accroc. L'étape suivante sera celle du Congrès. Il s'ouvre le lundi 29 septembre en présence de 220 journalistes invités, tous frais payés.
Ce devait être le "Congrès du changement".
Son organisateur officiel est Camille Alliali et non Philippe Yacé, toujours secrétaire général en titre. Quant au rapport moral, apanage du secrétaire général, c'est le président d'honneur du Parti, M. Houphouët-Boigny, qui le présente. Il y dénonce les erreurs commises par la direction, en oubliant de préciser qu'il en est le responsable majeur, et promet un renouveau fait de démocratie et de progrès. Mais là n'est pas l'objectif de ce Congrès. Tous les participants le pressentent. Félix Houphouët-Boigny en arrive donc à l'essentiel, à savoir l'élimination de Philippe Yacé. Lui fera-t-il l'injure de le remplacer? C'est ne pas le connaître réellement. Il aime - du moins il aimait jadis - faire les choses avec élégance. Il révèle donc aux congressistes la suppression pure et simple du poste de secrétaire général. Et pour combler ce vide, il annonce la création d'un Comité exécutif (de neuf membres) chargé de seconder le Président d'honneur du PDCI. Autre mesure élégante pour un meilleur contrôle du Parti, le nombre des membres du B.P. est ramené de 70 à 32 par élimination de ceux considérés comme favorables à l'ancien secrétaire général. Le Comité directeur subira une ablation similaire. Quant à Ph. Yacé, lui, il reste membre du Bureau Politique mais demeure hors du Comité exécutif. En ce qui concerne l'organisation parallèle de l'Etat, la première étape sera, bien entendu, celle de l'élection présidentielle. Là, aussi, pas de problème. M. Houphouët-Boigny, candidat unique, est élu à une majorité de 99,99 % des votants Environ 30% des inscrits. . Deuxième phrase de la reprise en mains des institutions, les élections législatives. Dans ce domaine, les changements sont d'essence qualitative. Tout d'abord, comme le Président en avait informé le Conseil national en juin, le nombre des sièges à pouvoir est porté de 120 à 147. Ensuite la consultation électorale cesse de se faire sur liste nationale unique; on lui substituera un mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Mais ce bouleversement de caractère structurel nécessite de toute évidence une modification rapide de la Constitution. L'obstacle n'est pas insurmontable. Les députés réunis à la hâte par leur président, M. Ph Yacé, amendent le 25 novembre 1980 l'article 10 qui, dans une nouvelle lecture, dissocie l'élection présidentielle des législatives. L'article 29 stipulant des élections sur liste nationale est lui aussi modifié en conséquence, de même que le mode de scrutin. Le tout en 72 heures. Dès le 23 octobre, le Président, toujours sur ses gardes, avait tenu à avertir solennellement qu'au cours des élections législatives, "aucune pression (des responsables) ne sera tolérée". En dépit de ses appréhensions et de son extrême anxiété - un ministre me dira que le Chef de l'Etat croyait "marcher sur un champ de mines" - tout se déroulera sans le moindre accroc. Six cent cinquante candidats dont 18 femmes briguent les 147 sièges à pouvoir. Parmi les élus:
- M. Philippe Yacé, "inspecteur de l'enseignement primaire à la retraite"; - M. Konan Bédié, "Economiste, Financier, Juriste, Planteur" Fraternité Matin du 11 novembre 1980. Cela faisait six mois qu'il était rentré d'exil.; - M. Emmanuel Dioulo, homme d'affaires.
En fait les élections avaient été, dans une certaine mesure, supervisées et financées par le tandem Bédié-Dioulo, alors alliés contre leur adversaire commun Ph. Yacé, et décidés à éliminer ses fidèles à l'Assemblée nationale. Le succès de leurs efforts paraît indéniable puisque le bilan final met en relief que 120 des 147 députés issus de ces élections sont des nouveaux venus. Une centaine de membres de la nouvelle Assemblée nationale sont considérés comme étant à la dévotion de l'un ou de l'autre ou des deux alliés.
Inutile de préciser que l'ensemble de l'opération avait été menée à bien sous la haute surveillance et avec la bénédiction in petto du Président.
Nouvelle alerte le 25 novembre. Alors que l'élection présidentielle est terminée depuis près de deux mois, alors que la liste complète des nouveaux députés élus le 23 novembre n'est pas encore disponible, Fraternité Matin du 29 novembre apprend à ses lecteurs ébahis qui n'en croient pas leurs yeux, que l'Assemblée composée des députés élus cinq ans auparavant et dont la plupart ont été battus, s'était réunie, en secret semble-t-il, le 25 novembre, pour apporter une ultime modification à la Constitution. Elle avait eu à voter un nouveau texte stipulant que le Président "choisit un vice-président qui est élu en même temps que lui" et qu'"en cas de vacances de la Présidence de la République par décès, démission ou empêchement absolu constaté par le gouvernement, le vice-président devient de plein droit Président de la République". En somme, le président de l'Assemblée nationale issu des élections de 1980, ne sera plus le successeur automatique du Chef de l'Etat.
Du moins quand, conformément à l'amendement constitutionnel ci-dessus, il y aura un vice-président élu en même temps que le Président.
Dans l'immédiat, des élections municipales, organisées elles aussi au pas de course, se déroulent le 30 novembre 1980, dans 37 villes du pays. Abidjan est divisée en dix communes (Plateau, Cocody, Marcory, Yopougnon, etc.). Là également, la loi est modifiée. Le nombre des conseillers élus est de 1 288. Parmi eux, M. Emmanuel Dioulo, tête de liste au Plateau. Elu, il deviendra maire d'Abidjan. Une défaite de plus pour M. Philippe Yacé, en attendant la plus humiliante. L'ouverture de la 6e législature a en effet lieu le 22 décembre 1980.
A son ordre du jour, l'élection du nouveau président de l'Assemblée nationale. En voici le compte rendu tel que publié par Fraternité Matin du 23 décembre:
"... Il faut demander aux députés de faire acte de candidature à la présidence de l'Assemblée. C'est ainsi que M. Zégbéhi Bouazo, ancien ministre de l'Information, actuel député d'Issia, monta à la tribune et présenta la proposition de candidature de M. Henri Konan Bédié, qui, selon ses propos, est à ses yeux, l'homme le mieux indiqué pour diriger l'Assemblée nationale de notre pays. Ses arguments: le militantisme de M. Bédié au sein du Parti, son rôle essentiel dans l'essor de l'économie de notre pays lors de son passage mémorable au ministère de l'Economie et des Finances. Sa dimension internationale...
"Succédant à M. Bouazo à la tribune, M. Bédié confirme sa candidature...".

Il sera élu à la présidence de l'Assemblée nationale par 134 voix et 12 abstentions. Le bulletin de vote de M. Philippe Yacé figurait sans doute dans cette seconde catégorie. Ainsi, contre vents et marées, au prix de trésors de dialectique, de manoeuvres, d'astuces, d'acrobaties, le président Houphouët avait réussi à éliminer le candidat officiel à sa succession On comprend mieux le pourquoi de la création en catastrophe d'un poste de vice-président élu en même temps que le Président. M. Houphouët-Boigny avait senti - on le lui avait fait comprendre - que le remplacement "à l'identique" de Yacé par Bédié, qui serait devenu le successeur constitutionnel, n'aurait pas été accepté par les cadres en dépit de leur capacité d'avaler des couleuvres de toutes tailles. D'où la diversion de la vice-présidence instituée le 25 novembre qui n'accorde - à cette étape - aucune priorité à M. Bédié dans le domaine de la succession , à sortir du bourbier de la concussion son candidat de toujours, et à le hisser au troisième plus haut poste de l'Etat. Kim-II-Sung ne fait sans doute pas davantage pour son fils.
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