Avant Propos

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AVANT PROPOS



En ce début d’automne 1988, les organes d’information ivoiriens,
et par conséquent leurs lecteurs et auditeurs, continuent à ignorer la situation à laquelle la Côte-d’Ivoire fait face.


Au plan économique, le pays se trouve au stade du dépôt de bilan mais les lecteurs de Fraternité Matin n’en savent rien. Ils ignorent que le président Houphouët-Boigny a demandé à la France une nouvelle avance de 260 milliards de francs CFA. Ils ne se doutent pas que le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale et Paris désespèrent de pouvoir renflouer l’économie ivoirienne en dépit de leur désir de préserver ce qu’ils considéraient, il n’y a guère, comme
" la vitrine " de l’Occident en Afrique.


Au plan social, seize responsables du syndicat des enseignants du secondaire, internés depuis des mois au camp militaire de Séguéla, viennent d’être remis en liberté sur intervention du syndicat des enseignants français. Les journalistes ivoiriens avaient dû occulter leur détention et mettre en relief, au contraire, l’absence de prisonniers politiques en Côte-d’Ivoire...


Au plan politique, la lutte pour la succession prédomine, mais la presse ivoirienne paraît s’en désintéresser. Elle fait de son mieux pour camoufler le heurt des intérêts ethniques ou économiques,

la floraison des ambitions, la multiplication des conciliabules, les tentatives de coalitions, la montée des antagonismes entre les prétendants engagés dans la course à la succession.


Bien entendu, ce mutisme crée un malaise généralisé, surtout en zone urbaine. Celui des jeunes, des intellectuels - enseignants, professeurs, étudiants, fonctionnaires - devient, me dit-on, quasi palpable. Ils veulent savoir ce qui se passe et ce qui s’est passé. Ils veulent connaître de source ivoirienne, et non de la seule BBC, les données de la crise dans laquelle leur pays se trouve plongé.


Ils désirent également accéder à la vérité en ce qui concerne l’histoire récente de leur pays dans le cadre africain. Ils regrettent l’absence de débats. Les témoignages de sympathie reçus par l’auteur sont, à cet égard, édifiants.


L’objectif de cet ouvrage, comme celui des deux précédents consacrés à la Côte-d’Ivoire La politique africaine d’Houphouët-Boigny, Eurafor Press, 1980.
La politique intérieure d’Houphouët-Boigny, Eurafor Press, 1982.
, est d’apporter quelque lumière, de satisfaire cette saine curiosité.


Dans cette quête de la connaissance, les journalistes, difficiles à classer dans la catégorie des intellectuels par suite des servitudes auxquelles ils sont astreints, paraissent les plus frustrés. A force de s’auto-censurer, ils savent qu’ils ont perdu toute crédibilité. Ils en sont profondément conscients. Ils s’en plaignent en petit comité, à huis clos.


Pour saisir l’ampleur de cette frustration, nous disposons d’un document très intéressant. Un périodique, Peuples Noirs Peuples Africains Novembre-décembre 1984, pp. 104 à 140. a publié en effet, in extenso, le compte rendu d’un débat organisé par le Press-Club d’Abidjan animé par trois ministres Amadou Thiam, ministre de l’Information, membre du Comité directeur du parti unique, le PDCI ; Maurice Séry Gnoléba, ministre d’Etat, membre du Comité exécutif dui parti unique, le PDCI ; Jean Konan Banny, ministre de la Défense, membre du Comité exécutif du parti unique, le PDCI.
, et groupant des journalistes ivoiriens. C’était une première. Bien entendu, il s’agissait d’échanges " off the record "
. Mais l’un d’eux avait eu la bonne idée d’apporter un magnétophone.


Pensaient-ils vraiment pouvoir, à cette occasion, obtenir des réponses à leurs interrogations, étancher leur soif de connaissances ou élargir quelque peu l’espace exigu de liberté, dans lequel ils se

trouvaient - et se trouvent toujours - cantonnés ? Comme le montrent les quelques extraits ci-dessous, les ministres, par leurs silences
et leurs explications, les ont rappelés derechef à une plus juste appréciation des choses.


Ainsi, un journaliste se plaint d’avoir été suspendu quatre mois durant, et exilé dans une ville de l’intérieur pendant quatre autres mois, pour avoir rapporté de façon objective " les émeutes du riz à Bouaké " Peuples Noirs Peuples Africains, décembre 1984, p.11. :
aucun des ministres n’essaiera d’expliquer des sanctions aussi graves.


Un autre relève que les journalistes sont sevrés d’informations - à propos notamment du rééchelonnement de la dette appris en écoutant Radio Londres - tout en étant jugés sévèrement par les intellectuels qui les accusent de ne pas faire correctement leur travail Ibid., p. 120.. Pour conclure, il demande aux ministres présents s’ils pensent que dans une telle situation " les mots d’ordre que vous nous donnez à diffuser seront crédibles quand nous les donnerons ? " Ibid., p. 120.. En d’autres termes, il désire un peu de considération pour mieux servir le régime.


Un troisième journaliste interroge " pourquoi les responsables du PDCI ne veulent pas participer à des émissions traitant de l’histoire " ? Ibid., p.136..
" Vous avez parlé d’histoire, lui répond le ministre Séry Gnoléba, or il s’agit d’actualité. Et c’est là le problème. Les acteurs de cette histoire sont encore vivants. Et bien vivants..." Ibid., p. 136.


Le ministre Jean Konan Banny - jadis condamné à mort pour complot - prend la relève et expose alors la doctrine du Parti Démocratique de Côte-d’Ivoire (PDCI) sur le problème de l’information proprement dite, de l’information brute :

"... Le journaliste ivoirien, dit-il,... doit agir de façon à ce que l’information qu’il diffuse sans doute soit crédible à l’extérieur, mais qu’elle soit surtout utile à l’édification, à l’information, à la formation du citoyen ivoirien... L’information telle que la diffusera un de vos collègues installé à Paris ou à Londres n’a rien à voir avec l’information telle que nous souhaitons qu’elle soit diffusée par nos organes

de presse. Nos organes de presse, affirme-t-il, doivent être des organes au service de notre patrie, au service de notre gouvernement, au service de notre peuple et je crois qu’il faut alors que ce gouvernement et ce parti aient le contrôle de la diffusion de l’information ..." Ibid., p. 126.


Quant à l’histoire, dit-il, " l’information que l’on diffuse est celle qui est utile ; celle qui est utile à l’unité nationale et à la paix dans ce pays. Et les informations à caractère historique que notre ami voulait voir diffusées ne sont pas à mon avis toutes utiles au maintien de la paix, de la concorde, de la fraternité dans ce pays..."
Ibid., p. 137.
Il convient de préciser encore que M. Banny, l’un des prétendants à la succession de M. Houphouët-Boigny, a une bien piètre idée des journalistes ivoiriens. En effet, durant ce même débat, il a déclaré sans soulever de protestations :
"Supposons qu’un journaliste s’adresse à moi, et que de ses propos je me rende compte manifestement que ce que je vais lui dire sera déformé parce qu’il n’aura pas compris, moi je ne lui parle pas...Je me refuse à me faire interviewer par n’importe qui, qui ne sait pas quel est le sens de la question qu’il me pose..."
(ibid., p. 130).
.


Cette attitude dogmatique des dirigeants ivoiriens face à l’information et leur conception plutôt amorale de la vérité, expliquent l’ampleur de mes tribulations avec le président Houphouët-Boigny depuis la parution de mes deux précédents ouvrages consacrés à la Côte-d’Ivoire. Le lecteur qui s’intéresse aux tactiques employées par le "Sage de l’Afrique" pour combattre tout auteur qui ne se conforme pas au concept de l’histoire décrit par M. Jean Konan Banny pourra se référer utilement - en annexe - au récit succint que j’en fais sous le titre "Mes démêlés avec le président Houphouët-Boigny".

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