Annexe IX

La mort d’Ernest Boka - document du Parti Révolutionnaire Ivoirien

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LA MORT DE ERNEST BOKA

« Un complot devant aboutir à l’assassinat du Chef de l’État a été démasqué à temps et son principal instigateur, Ernest Boka, ancien Président de la Cour Suprême, a mis fin à ses jours peu après son arrestation, a révélé en substance le Président HOUPHOUET-BOIGNY… ». C’était le 14 avril 1964.
Ernest Boka est mort, assassiné : deux ans déjà, et les auteurs de ce crime sordide pensaient, avec le temps, être assurés de l’impunité de leur forfait, mais le Peuple de Côte d’Ivoire n’a pas la mémoire courte.
Depuis la fin tragique de BOKA, le Mouvement Ivoirien de Libération (M.I.L.) a créé une commission d’enquête pour faire la lumière sur les circonstances de cette mort. Au terme de cette enquête, nous sommes en mesure d’affirmer que E. BOKA ne s’est pas suicidé. La mort de BOKA est le fruit d’une lutte entre deux forces : l’une, réactionnaire, anti-progressiste, se maintient au pouvoir grâce à l’appui des puissances étrangères, et l’autre, progressiste, incarne les aspirations profondes du peuple et demeure le gage de sa véritable libération.
La mort de BOKA est celle dont sont victimes nombre de patriotes africains acquis à la cause du peuple dont ils veulent assurer le bien-être.
La mort de BOKA ne saurait être celle d’un désespéré, d’un déséquilibré ou d’un ambitieux déçu ; la fin de BOKA est celle qu’infligent chaque jour aux patriotes de notre continent les valets de l’impérialisme pour étouffer les vrais fils de l’Afrique.
En tuant E. BOKA, HOUPHOUET a voulu endeuiller la jeunesse ivoirienne, mieux, il a voulu créer une atmosphère de terreur où les opposants à son régime ne verraient que le spectre du sang et de la mort. Il a crû désarmer les patriotes ivoiriens en émoussant leur compatibilité par la crainte et la hantise d’une mort tragique.
La mort de BOKA montre que le régime d’HOUPHOUET a choisi la liquidation physique des hommes qui ne souscrivent pas à sa politique de trahison, et pensent que les méthodes de gouvernement démocratique sont autre chose que la corruption, le népotisme, la délation arbitraire. Le tort de BOKA est d’avoir douté de telles méthodes, c’est-à-dire d’avoir eu raison.

QUI EST ERNEST BOKA ?

E.BOKA est une figure remarquable de la jeunesse ivoirienne. A 35 ans, il devint le quatrième personnage de l’État. Né le 7 décembre 1928 à AZAGUIE, près d’Agboville, il appartenait à la tribu d’abdidjo, l’une des premières branches du rameau Ashanti-Agni. Après ses études à l’École Primaire Supérieure de Bingrville, BOKA, parti avec les premiers étudiants boursiers envoyés en France (1946), fit ses études de Droit à Grenoble. Licencié, il est diplômé d’études supérieures de Droit Romain et de Droit International Privé quand, en 1956, il revint en Côte d’Ivoire. Il est alors nommé Chef de Cabinet du Gouverneur. En 1957, sous le régime de la loi-cadre, il est Ministre de l’Éducation Nationale. En 1959, il devint Ministre Délégué auprès du Premier Ministre, chargé de la fonction publique. En 1960, BOKA accompagne la première délégation de la Côte d’Ivoire à l’O.N.U. Le 3 janvier 1961, il est Président de la Cour Suprême. Au procès du faux “complot” de 1963, HOUPHOUET le désigna pour juger ses anciens camarades d’enfance, d’école, d’Université : BOKA refusa ce rôle, refus qui lui coûtera la vie plus tard.
Petit et trapu, plein de vie, E. BOKA avait le rire franc, le cœur généreux, car, avec la joie de servir son pays, il croyait en la réussite de sa promotion. Ministre, nous le côtoyions comme tant d’autres jeunes ministres actuellement en prison. Il incarnait une partie de nos espoirs. Il portait en lui la marque de ce vent impétueux de changement révolutionnaire qui souffle sur notre continent. _ L’ascension de BOKA aux hauts postes de l’État n’avait rien d’étonnant, si l’on pense qu’il faisait partie de la première promotion d’universitaires ivoiriens revenus dans une Côte d’Ivoire dépourvue de cadres. Ainsi E. BOKA n’était ni un parvenu, ni un déséquilibré, mais un homme raisonnable, plein de promesses, d’espoirs ; il avait toutes les raisons de croire en l’avenir. Par contre, il n’avait aucune raison de se donner la mort, car il n’était pas un désespéré. Le témoignage de l’un des ses anciens professeurs, M. LAVAU, confirme que BOKA était bien sain d’esprit. Sa brillante carrière politique prouve que HOUPHOUET n’avait pas à faire à un dément. Mais pourquoi un telle mise en scène pour salir la mémoire de celui dont l’assassinat ne fait plus de doute dans aucun esprit ?

LA VERSION D’HOUPHOUET SUR LA MORT DE BOKA

La mort de BOKA fut annoncée au monde par HOUPHOUET lui-même ; il faut partir de sa version pour montrer le caractère mystificateur et mensonger dont elle est emprunté. Entouré de ses acolytes habituels, et devant un auditoire composé des membres du corps diplomatique, des militants inconditionnels du P.D.C.I., et des épouses des détenus politiques, dont l’épouse du défunt, HOUPHOUET, se souvenant qu’il fut médecin africain, devait donner le constat de “suicide” d’E.BOKA en ces termes :
…« Le 6 avril dernier, le pays a été informé de la fin tragique d’E.BOKA. BOKA a eu le courage, avant de se donner la mort et sans aucune contrainte (sic) d’écrire noir sur blanc ce que nous appellerons une sorte de testament politique… Nous n’avons pas de compte à rendre à personne. Nous n’avons rien à cacher, rien à nous reprocher… Aucun sévice contre BOKA… Après trois nuits passées à Abidjan dans la chambre réservée aux invités de marque, le 5 avril au soir, dans sa cellule pourvue de douche et de toilette, BOKA écrit son mémoire et demande audience à HOUPHOUET… Trompant la vigilance des gardes, BOKA accroche le pantalon de pyjama à la tige de sa douche pour s’y pendre (! !) Tout fut tenté pour le ranimer, mais la mort avait déjà fait son œuvre… »

LES INEXACTITUDES ET LES FAIBLESSES DE LA VERSION OFFICIELLE

1°) — E. BOKA a été considéré comme « le principal instigateur du complot devant aboutir à l’assassinat du Chef de l’État ». Lorsque l’on sait que les anciens ministres MM.KONE, DONWAHI, BANNY et d’autres détenus politiques n’ont jamais joui du statut de prisonniers politiques, et qu’ils ont été soumis à des tortures les plus inhumaines, on est étonné d’apprendre que BOKA, « chef des assassins » fut particulièrement choyé par Koffi, le criminel garde du corps du Président HOUPHOUET ! Tout le monde sait en Côte d’Ivoire que les détenus de YAMOUSSOUKRO sont torturés à longueur de journée, et jetés nus dans les cellules étroites par les miliciens baoulés abrutis par l’alcool, aveuglés par le tribalisme ; on se demande pourquoi BOKA aurait-il eu droit à tant de “privilèges” (pyjama, douche et toilette…) ?

2°) — La thèse de la pendaison est pour la plus fantaisiste. D’abord dans aucune des cellules de la prison de YAMOUSSOUKRO, il n’existe de douches comme il est dit ci-dessus. Le mobilier de toutes les cellules est constitué par un lit en terre battue, et une seule couverture qui sert soit à couvrir le lit, soit à l’individu lui-même, selon ses préférences. Dans le mur de la cellule, un robinet dont l’extrémité est à ras de la surface du mur (à un mètre du sol) ravitaille la cellule en eau. Au pied du lit de terre un trou au sol en guise de W.C. Tout cela dans un espace réduit autant que possible (environ deux mètres sur 1m30). Ces cellules individuelles servent à accueillir n’importe quel détenu dans les quinze premiers jours de détention. Ainsi, si l’on veut soutenir que BOKA est mort dans sa cellule de la prison de YAMOUSSOUKRO il faut apporter d’autres preuves matérielles du suicide. A supposer que l’on veuille accepter la thèse de la pendaison imaginons-nous une tige de douche et représentons-nous BOKA (près de 80 kgs) ! ! Si l’on sait qu’une tige de douche ne peut supporter à peine que 5 à 6 kgs il est facile de voir que ce mensonge est non seulement grossier, mais cousu de fil blanc.

3°) — Dans sa déclaration HOUPHOUET a traité BOKA comme ambitieux, un calculateur, un marxiste et un fétichiste.
Il est difficilement acceptable que BOKA ambitieux et calculateur se soit donné la mort sans se faire entendre alors qu’il avait demandé audience au Président. Pas convaincant.
HOUPHOUET a dû faire sa déclaration avant de réfléchir, sinon comment expliquer que lui, HOUPHOUET, l’ex-ami des marxistes puisse croire qu’un marxiste peut être fétichiste. Si HOUPHOUET avait réfléchi avant de faire sa déclaration, il donnerait alors la preuve de son ignorance totale du marxisme.

4°) — BOKA s’est suicidé dit-on. On s’empresse de dresser un constat de décès, sans aucune autopsie. Les parents et amis de BOKA ont été privés de la vue de son corps avant qu’il ne soit “travaillé” par les médecins de YAMOUSSOUKRO ; car enfin un Président de la Cour Suprême a droit à des égards les plus élémentaires, surtout après une mort accidentelle compromettante. Au lieu de brandir les “fétiches” de BOKA, pour égarer l’attention de la population, il eût été préférable de montrer le corps de BOKA, mais HOUPHOUET fit fermer hermétiquement le cercueil et interdit que l’on l’ouvrit. Il s’est gardé de faire appel au médecin de la Croix-Rouge pour faire l’autopsie. Que craignait-on ?

5°) — Enfin, voyant que l’auditoire ne se laissait pas séduire par son odieux mensonge, HOUPHOUET déclara avec beaucoup de trouble dans la voix :
« Nous n’avons de compte à rendre à personne, nous n’avons rien à nous reprocher… il ne s’agit pas de faux… »
De deux choses l’une, ou HOUPHOUET n’avait de compte à rendre à personne, et la tenue d’une réunion d’information était ridicule et inutile, ou bien HOUPHOUET doit rendre compte au peuple de la manière dont il dispose de la vie de chaque citoyen ivoirien et dans ce cas nous exigeons d’autres explications plus convaincantes sur les circonstances de la mort de BOKA.
Quant au « testament politique » de BOKA nous nous garderons d’insister plus longuement, car pour qui connaît BOKA, cet amoureux de bon style, il est aisé de se rendre compte que la supercherie est énorme à travers cet amas de charabias fabriqué dans l’empressement et pour les besoins de la cause. Malgré tout, on a tenté de nous faire croire par exemple que ce licencié, diplômé d’Études Supérieures de Droit Romain et de Droit International Privé a pu écrire : « Mon petit frère Aké prêta son nom et la société fut constituée avec moi derrière… » !
Soyons sérieux, un minimum de pudeur aurait été préférable à défaut de vérité.

LA VÉRITÉ SUR LA MORT DE BOKA

Anonymes, dans la masse ivoirienne, nous avons vécu les événements ; nous avons aussi reçu de nombreux témoignages qui tous concordent.
Voici les faits : nous avons la certitude que BOKA n’est pas mort dans une cellule de la prison de YAMOUSSOUKRO mais que son corps y a été transporté.
Avant l’arrivée du corps dans les murs de la prison, on a pris soin d’enfermer tous les prisonniers dans leur cellule pour bien garder le secret. Nous tenons ce témoignage de l’un des gardiens des détenus.
Après la mort de BOKA, son corps a été maquillé et enfermé dans un cercueil. Sa famille fut convoquée à Abidjan et reçut la dépouille mortelle, suprême honneur que le tyran HOUPHOUET a tenu à lui faire. Mais avant ce geste, ordre avait été donné de ne pas ouvrir le cercueil. Peine perdue. Le bon sens de la population d’Agboville et sa dignité froissée ont prévalu : le cercueil a été ouvert envers et contre tout. Oh stupeur ! BOKA avait été l’objet de sévices. Son corps portait en plusieurs endroits des hématomes, des fractures aux jambes, des défoncements de la boite crânienne. L’indignation était grande, la colère grondait dans la population d’Agboville, HOUPHOUET effrayé, prit des mesures pour contenir la juste colère des Abgovillois : occupation militaire de toute la région de BOKA (Agboville, Adzopé...), couvre-feu décrété, chef de canton limogé et humilié ; tous les proches parents de BOKA tenus à vue ou purement et simplement jetés en prison. C’est par de telles mesures que l’on a voulu faire admettre la thèse du suicide au peuple de Côte d’Ivoire !
Il faut rappeler que les soit-disant manuscrits du « testament politique » de BOKA avaient été “exposés” en vitrines dans le palais présidentiel. La population avait été invitée à s’y rendre pour reconnaître l’écriture de BOKA. C’était un guet-apens : tous ceux qui s’y rendaient étaient non seulement pointés mais l’objet d’arrestation dans les jours suivants. C’est pourquoi aux dires des gardiens du palais, l’exposition « n’a pas eu du succès auprès du public ».
Ainsi de tels faits montrent que BOKA a été lâchement assassiné par les ignobles tortionnaires d’HOUPHOUET.
Au cours d’un entretien, une personnalité du régime HOUPHOUET nous a confié avec amertume : « BOKA a été victime des nombreux “zélés” qui entourent le Président ».
Les violences exercées sur BOKA et qui ont provoqué sa mort n’ont pas épargné ceux de ses camarades qui l’ont précédé dans les souffrances de YAMOUSSOUKRO : LAMINE DIABATE a failli mourir dans des circonstances analogues, mais les massages cardiaques lui ont permis d’être en vie ; SEMBA DIARRA a presque perdu la vue à la suite du traitement corporel qui lui a été infligé ; ANAKI Paul doit être en vie grâce à sa robuste corpulence ; KONE AMADOU a déjà fait deux voyages à l’hôpital central d’Abidjan pour soins d’urgences, etc…

Ainsi le cas de BOKA est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Sa mort jette une lumière crue sur les réalités des camps de concentration de Côte d’Ivoire où tous les détenus politiques, continuent à subir les sévices de tous genres : tortures classiques, humiliation, coups de fouet, sous la direction de la terrible MAMI FETE (sœur du Président HOUPHOUET), “reine” cruelle de YAMOUSSOUKRO.
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Le P.R.I.
(Le Parti Révolutionnaire Ivoirien).

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