Annexe VIII

Lettre de J. Konan Banny au président Houphouët-Boigny

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Yamoussoukro, le 7 mars 1965

Bien cher Tonton,

Dans les hauts sommets où se situe ton Action, il n’y a plus, je le sais, de place pour les pleurs et les lamentations. Ce qui seul importe, ce qui est essentiel, c’est le résultat final. Ce qui seul est considérable, c’est la grandeur de la Nation et ta gloire.

Or, celle-ci est assurée pour le présent comme pour l’avenir, puisqu’au milieu de cette bourrasque qui emporte tout un monde, tu construis, à ta manière de géant, la Nation ivoirienne. Tu libères la femme, tu protèges l’enfant dans son corps et dans ses biens, tu installes la fortune, et le Pays, sous ton impulsion se couvre de chantiers d’usines, d’Églises et de Mosquées.

Assurément, le bilan sera positif.

D’autres ont bâti leur pays en mélangeant et les larmes et le sang et la chair de leurs frères au limon de leurs campagnes. Ici l’entreprise exige tout juste un peu de sueur et à peine quelques larmes.

Et l’Histoire, celle dont on parle avec trop d’emphase quelquefois, mais qui au fond ne sera que notre présent vu par ceux qui n’étant pas encore nés ne connaîtront peut-être pas toutes nos raisons d’agir, l’Histoire, dis-je, sanctionnera de manière positive ce qui nous semble aujourd’hui si sombre et si confus.

Aussi bien, n’ai-je pas l’intention de tenter en quoi que ce soit, d’entraver tes pas de titan.

Il y a cependant qu’on ne pourra jamais m’enlever de la tête - à moins de me l’ôter toute entière - l’image que j’ai gardée depuis ma tendre enfance de l’homme et du père, du père de Félix, de Félix qui était mon frère, comme mon père l’était du tien.

Ah ! je sais que je rouvre ici une place qui fut large et profonde, et j’ai conscience du mal que cela peut faire au cœur. Mais à l’évocation de ces êtres chers à nous deux, sache que mon cœur saigne aussi bien que le tien.

Et c’est précisément parce que nous avons tant de choses en commun, c’est parce que le sort en m’enlevant mon père a bien voulu combler ce vide par ta présence si généreuse, que je viens aujourd’hui m’adresser à toi à propos des enfants si petits que j’ai laissés dehors.

Quelque crime que j’ai pu commettre, quelles que soient les sentences des Cours et l’opinion des foules, ces enfants sont des innocents.

Ils avaient droit et s’attendaient à une vie simple mais assurée. Ils attendaient de moi une éducation et l’instruction. Je n’ai pu remplir mon rôle auprès d’eux. Mais ce qui est plus grave encore, je les ai laissés frappés eux aussi, par mon sombre destin. Désormais, pour eux-mêmes comme pour les hommes, ils ne seront plus que les enfants d’un comploteur, les enfants d’un assassin. C’est leur destin, et ils le subiront comme j’ai subi le mien.

Du moins est-il possible de les aider à le supporter en leur donnant tout juste un peu de pain pour leur corps, quelques livres et une foi pour leur âme. Et c’est à toi que je viens demander cette immense charité. Je viens te supplier de regarder ces petits comme s’ils avaient été ceux propres de Félix d’Auguste ou de François, de regarder leur mère comme ta fille propre.

Pour moi-même, je t’en ai déjà dit. J’ai supplié Dieu pour qu’il ne t’abandonne pas. Je continuerais à le faire matin et soir.
Pour toi, pour tes enfants, pour notre Pays, je suis revenu au Credo de mon enfance et dis mieux qu’autrefois : « Que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel. »
Si quelque chose devait me rester de cette prison, ce sera je crois, une très grande patience et une soumission totale à Dieu.
Qu’Il te protège.

J. Konan Banny
Condamné à mort.

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