Nationalisme et Islam

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De nos jours, les pays touchés par la fièvre nationaliste sont surtout arabes et musulmans. D’où une tendance, volontaire ou non, à la confusion. Et celle-ci est d’autant plus aisée que le nationalisme arabe se heurte partout à l’Occident. On confond donc, dans une première étape, nationalisme et Islam. On transpose, ensuite, la lutte du nationalisme contre les ex-puissances coloniales et leurs alliés, sur le plan de la rivalité islam - christianisme.


Cette interprétation erronée - pour ne pas dire fantaisiste - est basée sur un double phénomène. D’une part, la préférence naturelle des pays dominants à camoufler leur politique de puissance derrière un rideau de hautes valeurs morales et, de l’autre, les nombreuses références des radios du Caire et de Damas à l’Islam, au Coran, aux Hadith, ou au Prophète, pour appeler à la révolte les peuples arabes « non libérés ».


Cette tendance à considérer sous l’angle islamique, une simple manifestation patriotique apparaît clairement dans

l’ouvrage Le tapis doré consacré par M. Somerset de Chair, député aux Communes, à la révolte de Rachid Ali el Gailani.


On sait que celui-ci a profité des embarras de la Grande-Bretagne au début de la seconde guerre mondiale pour essayer, en avril-mai 1941, de débarrasser l’Irak de l’hégémonie anglaise.


Somerset de Chair, officier dans les forces des généraux Clark et Glubb envoyées pour réprimer la rébellion, faisait alors partie de la délégation anglaise chargée de négocier - dans Bagdad même - les conditions de l’armistice demandée par les troupes irakiennes. « Les soldats ainsi que la foule pittoresque et bigarrée des villes orientales, écrit-il, nous regardaient avec une lueur de haine dans leurs yeux sombres et crachaient avec mépris sur le passage des infidèles ».


Pourtant, Dieu sait que ces expectorations visaient les seuls Anglais et non les « Infidèles ». Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que le 30 avril 1941, quatre semaines avant la scène décrite par M. de Chair, Rachid Ali el Gailani avait demandé à d’autres Infidèles - ceux de l’Allemagne nazie - d’accourir à son secours. Et si Hitler avait pu envoyer les renforts demandés, ces derniers auraient été reçus à bras ouverts, tout Infidèles qu’ils fussent.


L’Arabe, le musulman n’a pas de haine pour le chrétien en tant que tel ; mais pour le dominateur, l’ennemi sous les traits duquel s’est presque toujours présenté le chrétien. La tradition populaire arabe suffit à étayer ce point de vue.


Pour désigner le chrétien, le musulman n’emploie jamais l’équivalent arabe de ce mot, c’est-à-dire messihi.

Pour lui, le chrétien, c’est le Roumi (Romain et par extension les Grecs de Byzance), à moins que ce ne soit le Frangui (franc) ou le Khawaga (Monsieur).


L’histoire est là pour prouver que les Arabes n’ont pas toujours eu à se féliciter de leurs rapports avec les Byzantins, les Croisés, les troupes napoléoniennes, anglaises ou alliées. Quant aux Khawadas, ils avaient trop souvent tendance à afficher leur supériorité ou à faire preuve de paternalisme plutôt qu’à gagner la sympathie des autochtones.


Les Arabes ont réellement du mérite à ne pas haïr les chrétiens. Non seulement l’Occident les a longtemps tenus son joug - et au moment précis où ils appelaient de leurs voeux une indépendance pleine de promesses mirifiques - mais encore la France au Levant et l’Angleterre en Égypte ont utilisé la présence de minorités chrétiennes pour justifier et prolonger leur domination. En accordant unilatéralement l’« indépendance » à l’Égypte, le 28 février 1922, l’un des quatre problèmes « réservés à l’entière discrétion du gouvernement de Sa Majesté » était précisément celui de « la protection des intérêts étrangers et la protection des minorités ».


Quant au régime des Capitulations - qui garantissait pratiquement l’impunité du voleur ou du trafiquant de drogues, pourvu qu’il soit étranger - il ne devait prendre fin qu’avec le traité de Montreux du 8 mai 1937.


Qui aurait pu honnêtement reprocher aux Arabes de détester les protégés minoritaires de leurs ennemis anglais ? Pourtant Saad Zaghloul, fondateur du Wafd, conscient des dangers que toute manifestation de fanatisme ferait courir au mouvement national égyptien, a toujours pris soin d’y associer pleinement la minorité chrétienne du pays : il s’est empressé par exemple de désigner Makram

Edeid, un copte Les coptes forment une communauté chrétienne de 2 millions d’âmes en Égypte., comme l’un de ses principaux adjoints, dès la renaissance du mouvement national en 1918.


En proche Orient, la notion d’« Arabe » n’est pas toujours attachée, comme on le croit, au concept de « musulman ». Le bon Arabe est, par définition, le bon patriote, c’est-à-dire l’ennemi de « l’impérialisme ».


M. Ihsan Abdel Kouddous, rédacteur en chef de la grande revue indépendante égyptienne Rose El Youssef, illustre bien cette notion quand, parlant du problème israélien, il préconise la création en Palestine d’un État arabe indépendant, un État dont les citoyens seraient « des Arabes musulmans, des Arabes chrétiens et des Arabes juifs... ».


D’autre part, on oublie trop souvent qu’en Israël, en Jordanie ou en Syrie, les Arabes chrétiens sont fort nombreux et qu’ils n’y sont pas considérés comme des minorités distinctes et encore moins comme des ennemis héréditaires. On compte parmi eux plusieurs députés élus par des musulmans. Mieux encore, le 29 octobre 1954, le Parlement syrien, qualifié alors d’ultra-nationaliste par certains, de communiste par d’autres, votait l’investiture du président du Conseil chrétien, Fares El Khoury.


Le dimanche 10 novembre 1957, des milliers de musulmans syriens se pressaient à la cathédrale de Lattaquieh : on y célébrait une messe pour le repos de l’âme de Jules Djemal, jeune officier de marine, mort au combat durant les événements de Port-Saïd.


La situation est encore plus caractéristique au Liban où, selon les normes établies jadis par la puissance mandataire, les 6/11 des sièges sont réservés aux chrétiens, tandis que les musulmans n’ont droit qu’aux 5/11. En juin 1948, le président du Conseil musulman, M. Sami El Solh, et le président chrétien de la République, M. Camille Chamoun, étaient quotidiennement insultés par la presse et la radio de Damas et du Caire, qui les accusaient de faire « le jeu de l’impérialisme », donc de se comporter en ennemis du nationalisme. Mais d’un autre côté, Mgr Paul Meouchi, chef de la communauté chrétienne du Liban et violemment hostile à la politique pro-occidentale des dirigeants libanais d’alors, faisait l’objet d’une vénération particulière. A tel point, qu’une délégation parlementaire syro-égyptienne formait le projet de se rendre au siège patriarcal libanais de Bkerké, pour y présenter ses voeux à Sa Béatitude, à l’occasion de la fête de l’Indépendance libanaise. Cette délégation, arrivée à la frontière syro-libanaise le 22 novembre 1957, se voyait interdire, par Beyrouth, l’accès du territoire libanais. Aussitôt, Akram El Haurani, président de la Chambre syrienne et chef du parti nationaliste El Ba’as, envoyait un message à Mgr Meouchi dans lequel il lui affirmait que « les mesures prises par les autorités libanaises ne font que renforcer l’attachement du peuple syrien pour votre personne ».


Et un député syrien proposait à la chambre d’inviter le patriarche maronite à visiter officiellement la Syrie, et de lui accorder une haute distinction syrienne.


Cet exemple illustre bien le caractère factice de l’opposition entre islam et christianisme. La lutte se circonscrit, une fois de plus, entre « nationalisme » et « impérialisme ». Le problème est essentiellement politique et non confessionnel.


Avant de s’opposer à l’Occident chrétien, les Arabes ont lutté contre les Ottomans, musulmans comme eux. Les Syriens honorent jusqu’à ce jour leurs quarante martyrs perdus par le Haut-Commandement ottoman sur la place des Cannons à Beyrouth. Parmi eux se trouvait le père de M. Sabri El Assali, chef de l’Exécutif syrien en 1957.


Pour porter atteinte au prestige de M. Sami Solh, homme d’Etat libanais, ses adversaires lui reprochent, non seulement d’avoir collaboré avec les Français en 1942-1943, mais aussi de n’avoir pas participé à la lutte contre l’Empire ottoman durant la première guerre mondiale. La lutte contre les Ottomans musulmans donne en effet, autant de lettres de noblesse que le combat contre les Français chrétiens.


Pour s’en convaincre davantage, on peut se référer également aux dernières pages des Sept piliers de la sagesse. T. E. Lawrence y raconte la réception enthousiaste que réserva la population à l’armée anglaise d’Allendy qui venait de libérer Damas du joug ottoman.


Jusqu’à ce jour, les Égyptiens, de leur côté, ne se sont pas encore pardonné de s’être laissés coloniser par les Ottomans. Leurs anecdotes les plus savoureuses ont pour cibles favorites les Turcs.


L’histoire de l’Arabie séoudite est encore plus caractéristique. Feu Abdel Aziz Ibn Séoud, père du souverain régnant, à combattu l’Arabe musulman comme le Turc musulman.


En 1904, il cherchait à reconquérir le Nedjd, fief de sa dynastie, occupé par les troupes de la principauté voisine du Haïl. Il ne pouvait songer à ébranler la province des Chammars du Haïl sans gagner au préalable à sa cause les populations nedjdiennes de

Quasime. En appeler à l’Islam s’avérait impossible, les Chammars professant la religion du Prophète. L’appel à l’arabisme était également inconcevable : ses ennemis appartenaient à l’un des rameaux les plus purs de la race arabe. Il ne lui restait plus que l’astuce du patriotisme régional. Il l’utilisa et réussit dans son entreprise.


Quelques mois plus tard, en juin 1904, il se battait contre les mêmes Chammars épaulés, cette fois, par huit bataillons d’infanterie turque. Pour amener les tribus à se battre à ses côtés, il se contentait de faire appel à leur patriotisme arabe ; « Rashid Chef de la dynastie des Chammars du Haïl., proclamait-il, a commis le crime impardonnable d’introduire les Turcs en Arabie centrale ; s’ils ne sont pas vaincus, c’en est fini à tout jamais de votre liberté. ».


Comme on le remarque, quand l’Islam s’avère un instrument défectueux - les adversaires étant aussi musulmans - on n’hésite pas à faire appel au patriotisme régional, au nationalisme ou à n’importe quoi, pourvu que ce prétexte aide la force principale du moment à atteindre ses objectifs fondamentaux. Séoud personnifiait cette force principale, et voulait, à tout prix, reconquérir le royaume de ses aïeux...


Mais si l’ennemi peut être le chrétien, le Turc musulman ou même l’Arabe musulman, l’ami se présente parfois sous l’apparence d’un « oppresseur de I’Islam ».


Quatre-vingt pour cent de la population du Cachemire se réclament des enseignements du Prophète, et l’Islam est la religion d’État du Pakistan. Si la thèse d’une lutte

religieuse avait un fondement quelconque, nous aurions dû assister à une levée de boucliers contre les infidèles Hindous.


Or, l’expérience quotidienne fournit la preuve du contraire. La radio et la presse syro-égyptiennes souffrent d’une véritable pénurie de mots, pour stigmatiser l’attitude des dirigeants pakistanais, « agents de l’impérialisme ». Tandis que Nehru, cité en exemple, est accueilli partout comme le symbole du nationalisme, de l’anti-impérialisme et de la neutralité positive.


Si le sentiment de solidarité confessionnelle avait été aussi puissant qu’on le prétend, Abdel Nasser, El Kouatly ou même Séoud - « gardien des Lieux Saints » - auraient-ils osé s’afficher ouvertement avec les dirigeants indiens ?


C’est la presse pro-occidentale du Liban - pays arabe à majorité chrétienne - qui a tenté vainement de réveiller ce sentiment de solidarité islamique. Même échec pour les émissions arabes des radios occidentales qui croyaient pouvoir gêner le Caire et Damas en leur reprochant le peu d’intérêt qu’ils montraient au sort des musulmans du Cachemire.


Certains, enfin, pensent trouver dans le « Livre », les arguments qui corroborent leur théorie d’une lutte de l’islam contre le christianisme. Le Prophète ne fulmine-t-il pas à de nombreuses reprises contre les Infidèles ?


Il convient de rappeler tout d’abord que le Coran constitue un recueil des volontés divines révélées au Prophète Mohamed et transcrites par ses disciples.


Or, le moins que l’on puisse dire, c’est que la volonté

d’Allah, en ce qui concerne les chrétiens en particulier, ne paraît pas très nette.


Le verset 59 de la sourate « la Génisse », stipule en effet que « les Musulmans, ceux qui pratiquent le Judaïsme, les Chrétiens et les Sabéens... auront leur rétribution auprès de leur Seigneur. Sur eux nulle crainte, et ils ne seront point attristés ».


Ce verset est contredit par un autre dans lequel on lit :

Quiconque recherche une religion autre que l’Islam, cela ne sera pas accepté de lui, et il sera, dans la Vie Dernière, parmi les Perdants.


Certes les exégètes expliquent cette contradiction flagrante par un troisième verset, dans lequel Allah affirme : « Dès que nous abrogeons un verset ou le faisons oublier, nous en apportons un meilleur ou un semblable... ».


Il n’en reste pas moins que cette troisième aya fait partie de la Sourate « la Génisse » comme celle dans laquelle Allah promet le Ciel aux Chrétiens. A ce moment, ce dernier verset ne pouvait donc être « oublié ».


Pour ne pas être entraînés trop loin, remarquons tout simplement que le problème du statut des Chrétiens n’est pas clairement défini par le Coran.


Le sultan-calife de Constantinople représentait la plus haute autorité spirituelle et temporelle de l’Islam. Et c’est pourtant de Turquie que partira le mouvement nationaliste laïc, anti-islamique. Moustafa Kemal proclamera, face à l’islam : « L’homme politique qui a besoin du secours de la religion pour gouverner, n’est qu’un lâche. ».


Bien entendu les chefs d’États arabes n’en sont pas encore là. Ils ont encore besoin de l’Islam pour gouverner.


Sans être d’essence religieuse, le mouvement national arabe se sert de l’Islam. Les peuples musulmans, comme d’ailleurs tous les autres peuples, se montrent sensibles à leur religion, notamment dans les phases d’épreuve, ou lorsque l’Islam n’entre pas en concurrence avec leurs intérêts égoïstes ou nationaux. Comme produit d’exportation, surtout quand l’adversaire est chrétien, il peut donc conserver tout son pouvoir, sans pour cela perdre son caractère démagogique.


Ainsi, le 13 mai 1955, au moment où les relations entre la France et la Régence étaient tendues à l’extrême - la Tunisie n’accédera à l’indépendance que le 20 mars - le commentateur de Radio-Damas utilisait l’Islam pour attaquer le gouvernement de Paris :


Depuis le début du régime du Protectorat, affirmait le speaker, l’impérialisme français a déployé tous ses efforts et a entrepris toutes sortes de tentatives pour supprimer les restrictions juridiques concernant les biens sacrés islamiques, les Wakfs, en dépit de leur caractère inamovible... Ces agissements de la France peuvent être considérés comme une violation flagrante de la législation islamique ; celle-ci n’a cessé d’être respectée durant les différentes étapes de l’Histoire qui ont précédé l’odieuse domination française dans ce pays...


Dans cette affaire particulière des Wakfs, Radio-Damas se posait en champion de l’Islam, pour la simple raison que Le Caire ne pouvait se le permettre : à cette date en effet le gouvernement Abdel Nasser avait déja liquidé depuis plus d’un an la majeure partie des Wakfs d’Égypte !


Mieux encore, quand le 2 mai 1956, la Tunisie étant devenue indépendante, le président Bourguiba décrétait la liquidation définitive des mêmes Wakfs, Radio-Damas ne songeait évidemment pas à protester. Non seulement

cela était dorénavant inutile, mais aussi dangereux : Bourguiba, héros national de la Tunisie, professait de surcroît la religion du Prophète. Et comme aucun État musulman moderne ne peut s’empêcher de violer les enseignements de l’Islam, Radio-Tunis aurait pu répliquer. En somme, un musulman peut se permettre de violer les prescriptions islamiques. Mais cette même violation prend des proportions scandaleuses quand elle est le fait d’un Infidéle.


Pour relever davantage le caractère factice de l’islamisme de Damas, il est nécessaire de noter que la Syrie a longtemps été le seul État arabe dont la Constitution ne contenait pas la traditionnelle référence à « l’Islam, religion d’État » !


Pourtant, les nationalistes musulmans, lorsqu’ils brandissent l’arme religieuse pour atteindre leurs objectifs, n’innovent nullement en la matière. L’exemple leur est venu des puissances européennes et leur est encore donné par les États-Unis d’Amérique.


Le démantèlement des positions européennes de l’Empire ottoman ne s’opéra-t-il pas au nom du christianisme ? C’est sous cette bannière que la Russie tsariste a soutenu l’irrédentisme bulgare et que le mouvement grec, dès les débuts du XIXe siècle, a joui de l’appui inconditionnel de la Grande-Bretagne ; tandis que l’Autriche-Hongrie, de son côté, proclamait bien haut qu’il était de son devoir de protéger les chrétiens de Bosnie-Herzégovine. Mais quand les intérêts de Saint-Pétersbourg et de Londres se sont révélés contradictoires, en Arménie notamment, les chrétiens de cette région ont été abandonnés à leur triste sort.


La Grande-Bretagne devait aller plus loin encore et utiliser l’Islam quand l’occasion s’en présenta. En 1925, au moment où les troupes de Ibn Séoud arrivaient sous les murs de La Mecque, la dynastie hachémite demanda à Londres d’accourir à son secours. Mais la première guerre mondiale était terminée et les dépouilles de l’Empire ottoman partagées. L’alliance hachémite ne représentait plus une très grande importance. C’est pourquoi le gouvernement de Sa Majesté répondit que « la querelle étant d’ordre religieux il était contraire aux traditions britanniques de s’immiscer dans ce genre d’affaires ».


Les dirigeants américains, pour leur part, ont toujours essayé de présenter leur lutte contre le système communiste sous le jour d’un combat entre les principes élevés du christianisme et le communisme athée.


Durant la conférence de l’OTAN, en décembre 1957, le président Eisenhower et M. Foster Dulles ont assisté au service religieux du dimanche 16 décembre en l’Église américaine de Paris. Et le Secrétaire d’État y a donné lecture d’un psaume qui dit notamment : « Dieu est notre espérance et notre force... Le Dieu des armées est avec nous... ». Lors du débat qui suivit cette réunion de l’OTAN, M. Bevan déclarait à la Chambre des Communes : « Réarmons-nous pour combattre l’athéisme ? C’est là le langage de la guerre de religion. ».


Comment peut-on refuser aux Arabes le droit de prétendre que Dieu est avec eux et non avec M.Dulles ?


Paris se plaint des appels à la révolte lancés par les radios du Caire et de Damas au nom de l’Islam. Mais la « Voix de l’Amérique » appelle tous les jours les peuples arabes à lutter contre le communisme au nom du même Islam. Le Secrétaire d’État américain ne craignait pas d’affirmer le 7 janvier 1957 que les Arabes étant, de par

leur religion, « spiritualistes » devaient présenter un front commun avec l’Occident contre le matérialisme du bloc oriental. Pourtant toute personne ayant lu le Coran se rend bien compte que le monde libre n’a aucun intérêt à en appeler à l’Islam. En effet, Allah, parlant par la bouche de son Prophète, ne dit-il pas à un moment donné :
O Musulmans, ne prenez point les Juifs et les Chrétiens comme alliés...


Il faut rendre hommage à la propagande syro-égyptienne pour son « laïcisme » : elle n’a pas encore utilisé ce verset en faveur de sa thèse du neutralisme positif.


Mais si le musulman, comme le chrétien, utilise toujours sa religion quand elle sert ses intérêts, il lui arrive aussi parfois d’avoir à choisir entre l’Islam et le nationalisme. Ce problème de conscience ne se poserait évidemment pas si sa foi et son patriotisme étaient de même nature. Or, depuis le début du XXe siècle, ce choix lui a été offert à plus d’une reprise. Et le musulman, qu’il soit turc ou arabe, a toujours sacrifié l’Islam à son nationalisme.


La meilleure illustration de ce phénomène est fournie par les événements qui se déroulèrent en Turquie entre janvier et août 1920.


On sait qu’après l’armistice de Moudros - en octobre 1918 - la Sublime Porte envoya Moustafa Kemal en Anatolie pour y « rétablir l’ordre ». On sait également que le futur Ataturk en profita pour renforcer les bandes armées, soulever la Turquie, organiser des élections contre l’avis de Constantinople, former un gouvernement provisoire et refuser de reconnaître l’autorité du sultan « prisonnier des Anglais qui occupent Constantinople ».


Il ne restait plus au sultan Mohamed IV qu’un seul recours : jouer de son pouvoir spirituel pour vaincre la rébellion. Usant donc de ses prérogatives de calife, il excommuniait Kemal et ses partisans, et appelait le peuple à se soulever contre « les ennemis du Trés Haut et de l’Islam ».


Le résultat ne se fit pas attendre. Le paysan anatolien, avec la cruauté dont il possède seul le secret, pourchassa les partisans du gouvernement provisoire. Moustafa Kemal qui, huit mois auparavant, contrôlait la quasi-totalité de l’Anatolie, se trouva partout réduit à la défensive. Au début d’aoùt 1920, son autorité n’était reconnue que dans une zone inférieure à 10 000 km2 autour d’Ankara.


Sa défaite finale paraissait inéluctable, quand les Alliés, avec leur maladresse habituelle, firent connaître leurs conditions de paix : ils voulaient non seulement le démembrement de l’Empire, mais aussi de la nation turque. Et le sultan-calife acceptait le 10 août 1920 ces conditions draconiennes !


Le peuple turc ne pouvait plus hésiter entre sa fidélité au représentant du Prophète sur terre et sa propre existence en tant que nation. Il n’hésita pas : il ralia, en masse, ceux qu’il combattait la veille : « les ennemis du Très Haut et de l’Islam ». Deux mois plus tard, Kemal était de nouveau maître de l’Anatolie, tandis que le calife suppliait les Grandes Puissances infidèles de le protéger contre la fureur de ses propres fidèles.


Le 1er novembre 1922, Moustafa Kemal portait un nouveau coup : il abolissait le sultanat et expulsait le sultan Mohamed VI. Cependant, la situation n’était pas encore mûre pour la suppression du califat : il lui fallait un prétexte solide et, en attendant, il acceptait l’intonisa-

tion d’Abdel Madrjid, cousin du monarque déchu, comme calife des Musulmans.


Ce prétexte, pour être utilisable et efficace, devait avoir un caractère spécial : il devait porter atteinte au nationalisme turc, fouetter la xénophobie des Anatoliens, en d’autres termes se présenter sous la forme d’une immixtion étrangère, « impérialiste ».


Moustafa Kemal attendit cette occasion tant souhaitée deux ans durant. Feu l’Aga Khan se chargera, innocemment, de la lui fournir au début de 1924.


Le Chef spirituel des Ismaélites crut alors bon de protester publiquement et avec véhémence contre les atteintes portées par le gouvernement d’Ankara aux prérogatives du calife. Il était musulman et de plus dignitaire de l’Islam. Mais, pour son malheur, on le connaissait également comme un très bon ami des Anglais. Pour plus de sûreté encore, Moustafa Kemal le gratifia sournoisement du titre d’« agent notoire de l’Intelligence Service ».


Dès lors, l’affaire était réglée. Le raisonnement se présentait sous un jour simple sinon simpliste : un agent de l’impérialisme anglais, donc par définition un ennemi des Turcs, intervient en faveur du calife ; en conséquence ce dernier est un ami des Anglais, autrement dit un ennemi des Turcs.


Cela suffisait. Le 3 mars 1924, l’Assemblée turque votait la sécularisation de l’Etat, et le lendemain Abdel Medjid, dernier des califes, se voyait ignominieusement chassé de Turquie. L’absence de réactions populaires devant cette révolution prouve à quel point le sentiment national prime la foi.


Durant plus de quatre cents ans, Selim Ier et ses successeurs avaient pu maintenir les peuples musulmans sous leur joug, en se prévalant de leurs titres de calife, d’« Amir

El Mou’minine »Commandeur des Croyants. et de « Khadème El Haramaïn »Serviteur des deux villes Saintes (La Mecque et Médine).. A l’orée des temps modernes, l’Islam et le Califat constituaient des entraves au progrès de la Turquie. Moustafa Kemal se devait de les abolir. Son caractère entier répugnait aux louvoiements des chefs arabes actuels, mais pour pouvoir porter le coup de grâce à une institution anachronique, l’immixtion étrangère constituait certes, par elle-même, une condition nécessaire mais non suffisante. Il lui fallait encore utiliser un mécanisme nouveau, s’appuyer sur une notion moderne, inconnue jusqu’au début du XXe siècle dans l’Empire ottoman : le concept de nation turque, de nationalisme turc.


La Jordanie fournit un second exemple de la défaite de l’Islam devant le nationalisme.


On sait qu’au début d’octobre 1956 une vague nationaliste portait au pouvoir M. Soliman El Naboulsi, président du parti socialiste national. Chargé de la formation du gouvernement, celui-ci prenait comme ministre de l’Agriculture M. Abdel Kader Saleh, un nationaliste communisant.


La politique extérieure du nouveau cabinet ne correspondait évidemment pas aux voeux de la famille royale. En vue d’affaiblir le ministère Naboulsi, le roi crut bon de l’attaquer sur le plan du « communisme athée ». Coup sur coup il rendit publiques, le 10 janvier et le 2 février 1957, deux lettres envoyées à ses ministres. On y lisait :


Personnellement, en ma qualité d’Arabe Korëchite La tribu à laquelle appartenait le Prophète., en ma qualité de Hachémite La famille du Prophète. je ne puis admettre que les propagateurs du matérialisme et des principes contraires aux enseignements de notre foi et aux lois célestes, trouvent place au sein de la nation...


La condamnation était on ne peut plus nette. Mais si les ulémas irakiens lui envoyaient leurs félicitations le 4 février, le président du Conseil jordanien, lui, répliquait publiquement, le 6 : Ceux qui mettent en avant le danger communiste font le jeu de l’impérialisme.


Donc le peuple - composé de musulmans dans une proportion de 99% avait à choisir entre le descendant du Prophète et « les lois célestes » d’une part, et le nationalisme représenté par Soliman El Naboulsi de l’autre. Il choisit ce dernier, obligeant le roi à s’appuyer sur les régiments bédouins de la Légion Arabe et la loi martiale pour consolider son trône.


Et la radio du Caire ne se contentait pas seulement d’inciter les Jordaniens à « infliger à ce roi Hussein la punition de son choix », avec des allusions ad hoc au sort du roi Abdallah, tombé sous les balles d’un assassin, mais encore, tournait en dérision « ce noble descendant du Prophète ».


Deux ans plus tôt, en avril 1955, les Irakiens écoutaient chaque jour religieusement les émissions d’un poste clandestin - situé fort probablement en territoire égyptien - intitulé la « Voix de l’Irak Libre ». La « Voix » les appelait entre autres à se révolter contre « le pédéraste Abdulilah ». Pourtant l’Emir Abdulilah, oncle du roi Faycal II d’Irak, était lui aussi de la famille du prophète.

Les Irakiens se montraient quand même ravis de ces attaques, le Prince étant connu pour ses attaches avec l’impérialisme. Cette tare était suffisante pour effacer toutes les prérogatives attachées à la noblesse de son ascendance . Et l’on connaît maintenant la mort atroce du prince et du roi Faycal, dans les heures qui suivirent le coup d’Etat du 14 juillet 1958 : la foule s’en est pris à leurs cadavres...


Le rôle de l’Islam étant ainsi ramené à de plus modestes, plus justes, proportions, l’on doit toutefois se garder de tomber dans l’excès contraire. Il ne faut nullement sous-estimer l’influence de la religion du prophète dans les phases préliminaires de l’éveil populaire.


L’Afghan Gamaleddine, le Syrien Rashid Reda, les Égyptiens Mohammed Abdou, Abbas el Akkad et même Taha Hussein ont glorifié l’Islam et surtout son prestige passé. Pourquoi, si Islam et nationalisme ne sont pas les deux faces d’un même problème, ces écrivains ou érudits des temps modernes ont-ils fait appel à l’Islam ?


Il convient de relever que le rappel de la gloire arabe musulmane de jadis coïncide avec la phase balbutiante du mouvement nationaliste, avec la prise de conscience de l’intelligentsia arabe. Sur tous les fronts, celle-ci est en butte aux puissances occupantes ; elle ne sait à quelles valeurs s’accrocher. Le découragement, devant l’ampleur de la tâche émancipatrice du nationalisme, le danger le plus grave. Ils puiseront alors leur courage dans ces temps lointains où leurs poètes faisaient trembler de peur les pères de ceux qui les dominent.


Il arrive aussi parfois que l’Islam, sous sa forme offen-

sive s’avère inefficace. Alors certaines catégories de musulmans adoptent la défensive, se replient sur le Coran, pour pouvoir en opposer l’idéalisme philosophique, au matérialisme, au machinisme, à la technique supérieure de l’occupant. Cette prise de position constitue alors un aveu de désarroi, un véritable réflexe d’auto-défense : il se déclenche dés que certaines couches ont atteint ce que les anthropologues appellent « le seuil de tolérance de la dénaturation culturelle », c’est-a-dire dès qu’elles sont arrivées à un certain degré d’altération de leurs institutions fondamentales.


L’exemple de l’Association des Frères musulmans est significatif : le mouvement a pris en effet son essor à Ismaïlia sur le canal de Suez. Or, Ismaïlia était précisément la ville la plus « européenne » d’Égypte. Avec les villas aux vastes jardins à la française des employés du canal de Suez, elle rappelait « un village de luxe de la côte d’azur » transféré en Égypte.


Cette ville étrangère, construire par des étrangers, peuplée d’étrangers conscients de leur supériorité, ne pouvait faire autrement que pousser un intellectuel comme Hassan El Banna - fondateur de la Confrérie - à s’agripper à la seule bouée de sauvetage qui lui semblait apte à préserver sa personnalité : l’Islam. Un Islam rejetant toute concession, donc puriste, fùt-il anachronique.


Les Frères musulmans n’ont d’ailleurs pas été privés d’encouragements moraux et matériels : le roi Fouad et les Hauts-Commissaires anglais en Égypte préféraient d’autant plus cette forme défensive qu’elle pouvait servir à battre en bréche l’influence du WafdParti nationaliste égyptien fondé par Saad Zaghloul en 1918. qui polarisait les sentiments populaires en 1927. Au demeurant, une

organisation purement islamique pouvait briser le front uni des Coptes et des Musulmans au sein du Wafd...


A partir 1945, le renouveau du mouvement national égyptien arrêtait définitivement l’expansion de la Confrérie musulmane. Le Coran gênait les intellectuels, les étudiants et les ouvriers férus de libéralisme, d’égalité ; pour eux la lutte « anti-impérialiste » se confondait avec la nécessité de réformes sociales profondes. Ils ne pouvaient admettre qu’Allah ait pu concevoir d’élever « certains au-dessus de certains autres, en hiérarchie, afin que les uns prennent les autres en servitude ».


Si l’on donne à l’Islam l’occasion de se livrer à la surenchère « anti-impérialiste », il se transforme alors en une force terrible. Cette éventualité obsédait littéralement les militaires égyptiens qui accédèrent au pouvoir après le coup d’État du 23 juillet 1952. Leur position était difficile ils devaient liquider le contentieux anglo-égyptien, c’est-à-dire trouver une solution au problème du Soudan et à la présence des troupes anglaises en Égypte. D’autant plus difficile qu’il leur fallait négocier avec la Grande-Bretagne, alors qu’un an plus tôt le gouvernement wafdiste avait dénoncé le traité de 1956, et encouragé la lutte armée contre l’occupant.


C’est pourquoi, dans les jours qui suivirent le coup d’État du 23 juillet 1952, les chefs de la junte égyptienne affichaient leur attachement à l’Islam. Les journaux rapportaient en détail comment ils avaient interrompu les débats du Conseil de la Révolution pour faire leur prière du soir. Ces mêmes journaux publiaient de nom-

breuses photos les montrant pieds nus, tournés vers La Mecque, et dans les différentes postures rituelles. Chaque samedi, on était sûr, en ouvrant n’importe quel quotidien, de voir plusieurs clichés pris au moment où les nouveaux hommes d’État égyptiens faisaient leur prière du vendredi dans les nombreuses mosquées de la capitale.


Depuis 1955, on n’assiste plus à ces manifestations tapageuses qu’aux grandes occasions : visite de personnalités musulmanes étrangères. Durant les deux dernières années, la presse égyptienne n’a pas publié plus de vingt photos de Abdel Nasser en prière, alors qu’auparavant il y en avait dix ou vingt par semaine.


Pourquoi un changement d’attitude aussi radical ? Tout simplement parce qu’entre temps les Frères Musulmans avaient été peupler, par milliers, les prisons, les bagnes et les camps de concentration du régime, tandis qu’un certain nombre des leurs étaient envoyés à la potence.


Une fois ainsi éliminés ceux qui pouvaient le mieux utiliser la démagogie religieuse, l’Islam perdait pour les dirigeants égyptiens la majeure parti de son importance en tant qu’arme sur le front intérieur.


Au demeurant, la signature du nouvel accord anglo-égyptien, en octobre 1954, permettait aux dirigeants du Caire de se livrer, eux aussi, à la surenchère nationaliste et de se poser en champions de la « lutte contre l’impérialisme ». C’est ce qu’ils feront, avec brio, dès février 1955, date de la signature de l’alliance turco-irakienne qui devait donner naissance au Pacte de Bagdad. Et depuis, les occasions n’ont jamais manqué : conférence de Ban-doeng, achat d’armes tchèques, nationalisation de la compagnie du canal de Suez, « défaite des impérialistes et de leurs valets israéliens, à Port-Saïd », etc.


Là aussi, l’Islam garde donc son caractère d’instrument

qu’on utilise dans une phase historique donnée, pour la mettre ensuite au rancart dès qu’il devient possible de s’en dispenser.


On aime présenter - ou se représenter - les musulmans comme des êtres fanatiques, observant les enseignements divins, pratiquant leur religion avec une rigueur de néophytes, etc. En fait, il n’en est rien.


Le 31 mai 1956, le Mufti d’Égypte proclamait dans une fetwaRécit religieux. que toute limitation du droit de l’homme au divorce constitue une entorse aux enseignements de l’Islam. On sait que suivant la Charia, il suffit à l’homme de dire par trois fois : « Je divorce » pour qu’il soit relevé de ses obligations envers sa ou ses épouses.


D’autre part, Allah dit dans le Coran :
Èpousez celles des femmes qui vous seront plaisantes par deux, par trois, par quatre...


Or, Bourguiba n’a pas hésité à interdire ce que la Charia et Allah lui-même considèrent comme licites. Depuis le 1er janvier 1957, les Tunisiens ont perdu leur faculté de répudiation unilatérale - remplacée par une procédure juridique de divorce - et leur droit à la polygamie.


Cette double transgression de la loi islamique et divine n’a donné lieu à aucune effervescence ni sur le plan local, ni à l’échelle des autres États islamiques. C’est là un phénomène d’autant plus significatif que les hommes avaient évidemment intérêt à préserver les prérogatives que leur accorde le Coran.


Au Caire, Mme Amina Choukry, l’une des deux femmes députés égyptiennes déclarait au quotidien Al Ahram, le

18 novembre 1957, qu’elle s’apprêtait à soumettre à l’Assemblée nationale un projet tendant à interdire la polygamie, et à réglementer le divorce. Trois semaines plus tard, l’Assemblée rejetait les projets de loi, en relevant que « le temps n’était pas encore mûr pour une telle réforme ». Ce n’est donc pas une question de principe, mais simplement d’opportunité.


Au demeurant, Mme Amina Choukry n’a pas abandonné la partie : elle multiplie les réunions politiques, soutenue par l’ensemble de la presse. Ainsi, la revue Rose El Youssef relevait que l’État limite le droit à la polygamie des membres de l’armée et de la police. Pourquoi, demandait-elle, ne pas y soumettre l’ensemble des citoyens ? Al Tahrir, hebdomadaire officieux du régime, s’élevait, de son côté, contre les expéditeurs de lettres de menaces à la femme-député, en les stigmatisant comme des réactionnaires qui pensent pouvoir arrêter la marche de l’histoire.


Le 24 avril 1956, l’aréopage des Ulémas de I’Azhar proclamait dans une fetwa que « la charia islamique interdit à la femme les fonctions de législatrice, de juge et de directrice. ».


Dix-sept mois plus tard, le 14 juillet 1957, Mlle Rawia Attiya Chamseddine était élue « député » à l’Assemblée nationale : elle obtenait 5 000 voix d’avance sur le mieux placé de ses cinq concurrents, tous masculins. De même, à Alexandrie, Mme Choukry battait ses 7 concurrents masculins avec une avance de plus de 6 000 voix. Pourtant, 99% de leurs électeurs étaient des hommes et des musulmans : ils n’avaient tout simplement tenu compte ni des enseignements de l’Islam, ni de ceux de la vénérable Université d’El Azhar.


Quant à la Syrie, elle revendiquait fièrement d’avoir la première femme-diplomate du monde arabe. Comble de

malheur pour les cheikhs de l’Azhar, Mlle Rawia Fadi avait été nommée, le 27 août, en poste au Caire, et non à Washington, Rome ou Moscou.


Le cas des stupéfiants, quoique moins moral, est tout aussi symptomatique.


Le cheikh Mohamed el Madani, l’un des grands ulémas d’Égypte, rappelait en novembre 1957, dans la revue El Tahrir, que selon la loi islamique ceux qui transgressent la volonté divine et boivent des boissons alcooliques ou ont recours aux stupéfiants sont passibles d’une peine de 80 coups de fouet.


Or, si les alcooliques sont relativement rares en pays d’Islam - à l’exception des Syriens connus pour leur faiblesse envers le araki « Pernod » des pays arabes. - ceux qui s’adonnent aux narcotiques sont fort nombreux : rien qu’en Égypte, les statistiques officielles évaluent à prés d’un million le nombre des intoxiqués, tandis que la moitié au moins de la population adulte a un faible pour le hachiche.


Au Yémen, qui est pourtant un royaume théocratique, la population dans son ensemble s’adonne à un narcotique du nom de qât. A tel point que la culture du fameux café Moka a cédé la place à ce stupéfiant. Mieux encore, c’est l’Iman-Roi Ahmed - détenteur des pouvoirs spirituel et temporel - qui possède le monopole du commerce de qàt !


Autre cas également caractéristique. La 12e Assemblée du Conseil mondial de la Santé, ayant demandé au gouvernement d’Aden d’interdire l’usage de ce même narcotique, des manifestations bruyantes se déroulaient le 12 novembre 1957, dans la colonie anglaise : les manifestants, quoique musulmans, demandaient au gouverneur anglais de

rapporter son interdiction d’importer le qât. En d’autres termes, ils exigeaient que le gouverneur infidèle leur permît de violer la Charia islamique !


Quant à ceux qui se rendent coupables d’adultère, ils doivent, conformément aux prescriptions de I’Islam, être enterrés jusqu’à mi-corps dans le sable et lapidés à mort.


Si cette peine a été encore appliquée dernièrement en Arabie, elle ne l’est heureusement plus dans les autres pays musulmans. En Égypte, par exemple, si cette loi n’avait pas été violée dans le cas de l’ex-roi Farouk, le général Neguib n’aurait pas eu à l’expulser le 26 juillet 1952.

Citant un phénomène similaire, la revue Rose El Youssef du 4 novembre 1957 publiait un reportage sur un centre de filles-mères. Aucun des ulémas n’a osé élever la voix pour protester contre le scandale que constitue l’existence d’une telle institution en terre d’Islam.


Allah seul est l’auteur du Coran. Le rôle du prophète Mohamed dans la rédaction du Livre Sacré se limite à celui de messager de la volonté divine. Les préceptes coraniques appraissent d’autant plus immuables que l’Islam ne reconnaît aucune autorité chargée de l’interprêter.


De plus, l’Islam à l’état pur n’est pas censé établir de distinction entre les pouvoirs temporel et spirituel : les Frères musulmans, manifestant devant le Parlement du Caire en janvier 1951, brandissaient le Coran en hurlant : Ceci est notre Constitution.


Et en Arabie séoudite, les dirigeants se réclament du rigorisme wahabite pour considérer le Coran comme leur

seule loi et lapider les coupables d’adultère ou couper les mains des voleurs.


Or, dans un tel pays, toute l’histoire des Imams-rois séoudites est une suite quasi ininterrompue de transgressions plus ou moins flagrantes des préceptes coraniques. On y applique d’autant mieux la volonté divine sur les sujets secondaires qu’on viole dans les cas importants.


Allah dit :
Si un Croyant tue un Croyant volontairement, il aura pour "récompense" la Géhenne où, immortel il restera.


Or, Abdel Rahman El Séoud, grand-père du souverain actuel, a fait massacrer le cheikh Selim, gouverneur imposé à Riad par le chef de la Principauté du Haïl, et toute sa suite. Crime d’autant plus impardonnable qu’Abdel Rahman violait ainsi non seulement la loi coranique, mais aussi celle de l’hospitalité arabe : le massacre avait eu lieu, en effet, dans le propre palais des Séoud.


Ni Islam, ni hospitalité arabe ne pouvaient constituer d’obstacle à la tentative de la dynastie des Séoud de se libérer du joug des Chammars rachidites.


En 1901, Abdel Aziz Ibn Séoud, pére du souverain actuel, assassinait l’Émir Adjlane : c’était un musulman, mais il avait le tort d’être le gouverneur de Riad.


Pour fonder son royaume théocratique, Ibn Séoud a guerroyé trente ans durant contre des Croyants, c’est-a-dire a enfreint le Coran. Il n’hésitera même pas à se battre contre le chérif Hussein el Hachemi, descendant du grand-père du Prophète, personnalité importante pourtant, puisque le calife de Constantinople ne pouvait proclamer le Djihad (Guerre Sainte) sans son accord. Islam ou pas, il fallait passer par là pour unifier l’Arabie.


Allah dit encore :

O musulmans ! combattez ceux des infidèles qui sont dans votre voisinage ! Qu’ils trouvent en vous de la dureté !


Or, non seulement l’Arabie séoudite moderne ne les combat pas, mais elle a mis à la disposition des infidèles de la United States Air Force la base de Dahran. Par contre, les soldats de Séoud ont combattu les croyants ottomans qui se trouvaient dans leur voisinage en 1912 (dans la province de Qasime).


En 1916 déjà, Abdel Aziz Séoud avait mis au point un plan pour agrandir son Empire : il s’agissait de conclure une alliance avec les Anglais (infidèles) pour attaquer le chérif de la Mecque (croyant) allié aux Turcs (non moins croyants).


Il en fut empêché par une manoeuvre semblable du chérif Hussein qui, le 6 novembre 1916, se rebella contre la Sublime Porte (croyante) et se proclama officiellement l’allié de la Grande-Bretagne (infidèle).


On lit encore dans le Coran :
O musulmans, quand vous rencontrerez ceux qui sont infidèles, en marche contre vous, ne leur montrez point le dos ! Quiconque leur montrera le dos, encourra la colère d’Allah et son refuge sera la Géhenne. Quel détestable « devenir » !.


Et si l’on ajoute que, selon la tradition, le rôle des femmes dans les combats consiste « à passer au fil de l’épée tout musulman qui fuit » le champ de bataille, l’attitude peu glorieuse des rares contingents séoudites durant la guerre de Palestine cesse d’être compréhensible, quand on l’envisage sous le seul angle coranique.


Le Coran interdit encore la reproduction de la figure humaine. Or, toutes les pièces de monnaies utilisées en Arabie séoudite sont frappées soit à l’effigie d’une impératrice d’Autriche, soit à celle des souverains anglais.


Et à Séoud qui se pare du titre de roi pourrait être opposé le verset 34 de la Sourate 27, dans lequel Allah ne fait pas preuve d’aménité envers les monarques.


La revue égyptienne Rose El Youssef publiait, dans son numéro du 18 novembre 1957, une succulente interview du cheikh Mohamed Abdel Latif Darraz. Celui-ci, une des plus grandes autorités religieuses du pays, fut secrétaire général de l’Université d’El Azhar, puis l’un des fondateurs de l’« Association des Jeunesses islamiques » et de l’« Association pour la lutte contre le Sionisme ». Il présidait dernièrement aux destinées de l’organisation « La lutte pour I’Islam ». Il était aussi membre de l’Assemblée nationale égyptienne : pour son malheur, car deux de ses collègues appartiennent à l’« autre » sexe.


C’est sur ce plan que le journaliste l’attaque d’abord :
« - Croyez-vous, lui demande-t-il hypocritement, que la femme ait réussi en tant que député ?
- Il faut en laisser l’appréciation à la Nation, répond prudemment le Cheikh... aux journaux...aux écrivains qui prêchaient pour l’égalité...
- En d’autres termes, vous êtes contre l’égalité entre les deux sexes ?
- Moi ? Mais qui suis-je ? Le Coran est contre l’égalité...
- Donc vous êtes hostile à l’accession de la femme à des fonctions législatives ?
- ...L’Azhar s’y est opposé...
- Pouvez-vous m’indiquer, Monsieur le Cheikh, les raisons qui éloignent les gens de la religion, ces derniers temps ?

- Il en existe deux : d’un côté l’évolution, et de l’autre l’influence qu’ont exercée les idées de l’Europe. Depuis la période du Khédive Ismaïl, l’Egypte officielle ne veut pas être un pays islamique.
- Vous ne croyez pas que les ulémas de l’Azhar aient une responsabilité dans sette détérioration des sentiments religieux ?
- Que voulez-vous que les ulémas de l’Azhar fassent quand les journalistes, les écrivains font la guerre à nos traditions et quand le gouvernement, depuis l’époque du Khédive Ismaïl, ne veut pas entendre parler des enseignements religieux. Que peut faire l’Azhar sinon protester ? Et c’est ce qu’il a fait... »


Le journaliste lui pose alors la question traditionnelle et qui a toujours fait la joie des lecteurs arabes :

« - Ne pensez-vous pas qu’une cantatrice... pêche en chantant ? »


Le cheikh Darraz explose :

« - Nous y voilà. Je sais bien que vous autres journalistes n’interviewez les Cheikhs que pour les tourner en dérision... Ne parle pas de péché : depuis quelque temps ce terme est devenu suspect ... A mon avis le gouvernement doit interdire immédiatement les chansons qui corrompent et encouragent la dissolution des moeurs... »


Ces quelques lignes donnent une image claire des sentiments religieux des Egyptiens, ainsi que de la place que tiennent dans leur vie l’Islam et les chefs religieux.


Il convient de préciser encore que les chansons les plus appréciées dans tout l’Orient arabe sont celles de Mme Om Kalsoum : ses festivals radiodiffusés arrêtent littéralement toute activité en Egypte comme en Irak, en Syrie ou en Jordanie.



On peut conclure, semble-t-il, qu’il est non seulement erroné, mais aussi dangereux de confondre nationalisme et Islam. Dangereux parce qu’une telle confusion masque le véritable problème, entravant d’autant la recherche d’une solution concrète. Comment peut-on prétendre guérir un mal, quand des conceptions surannées empêchent un diagnostic clair ? Or, c’est ce qui se passe en général. On s’obstine à voir dans le nationalisme arabe une manifestation de la lutte de l’Islam contre la chrétienté quand, en réalité, l’Islam n’est qu’un instrument aux mains du nationalisme.


D’autre part, si la religion joue encore un rôle plus grand en Orient arabe qu’en France, elle tient cependant une place moins importante dans la plupart des pays musulmans que le christianisme en Espagne ou même en Italie. L’Islam n’a pas de chef suprême, de Pape. Il n’est pas habilité à passer des concordats... La constitution provisoire de la République Arabe Unie ne stipule plus que l’Islam est la religion d’Etat. Et, comme la presse égyptienne l’a relevé, dorénavant la religion est à Dieu et la Patrie à tous, à quelque confession qu’ils appartiennent.


Le nationalisme est essentiellement un problème politico-social. Il faut le débarrasser de son emballage islamique pour s’en rendre bien compte, et avoir ensuite une chance de saisir ses données de base.


Le « monde musulman » est une vue de l’esprit. Il n’existe pas plus que le « monde chrétien » ; qu’y a-t-il, en effet de commun entre les institutions politiques françaises et celles de la dictature franquiste ? En quoi la Pologne catholique ressemble-t-elle à l’Italie catholique ?

N’est-ce pas une aberration de vouloir expliquer par le christianisme l’évolution de la Russie et de la Grèce ?


Pourquoi s’acharner, dès lors, à chercher une interprétation islamique commune aux événements du proche Orient ? L’Islam, par lui-même, est incapable d’expliquer, à la fois, la théocratie yéménite, la royauté libyenne et la République irakienne.


La clé du proche Orient ne se trouve pas dans le Coran.

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