Préface

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Je ne connaissais pas le président Diori. Certes, conseiller du chef de l’État Ivoirien depuis 1963, j’avais eu l’occasion de lui présenter mes respects à plus d’une reprise lors de rencontres fortuites à Abidjan. Ma première entrevue avec lui devait avoir lieu bien plus tard, dans les premiers mois de 1966.

Une année auparavant, j’avais obtenu du président Houphouët-Boigny le feu vert pour créer, à Paris, un « Centre d’Information et de Documentation Ivoirien » (CIDI). Entre autres activités, nous rédigions et diffusions sur une très grande échelle _en français, en anglais et en allemand_ un bulletin hebdomadaire intitulé « Réalités ivoiriennes », dont la première livraison porte la date du 5 novembre 1965. Cette publication avait obtenu, dès le départ, un succès certain.

Un jour, attendant ma voiture sur le perron du palais de la Présidence, à Abidjan, je vois s’avancer vers moi un homme encore jeune, au visage ouvert, souriant, sympathique : Mai Maigana deviendra bientôt un ami. Ce conseiller du président Diori me demande dans l’immédiat de l’accompagner, le chef d’État nigérien ayant exprimé le désir de s’entretenir avec moi. Bien entendu, je m’exécute séance tenante.

Le Président me rapporte, lors de cette rencontre, que dès 1964, son collègue ivoirien avait parlé de façon élogieuse et à plus d’une reprise, y compris lors d’une réunion du Conseil de l’Entente, de nos multiples activités au service de la Côte d’Ivoire. Il félicite donc le CIDI pour ses succès et me demande si nous ne pourrions pas entreprendre une action similaire de promotion de son pays.

J’en réfère bien entendu à M. Houphouët-Boigny qui fait, à mon grand étonnement, quelque difficulté. D’où la lettre du 17 septembre 1966 du président Diori m’assurant qu’il prendrait à sa charge les frais d’impression et de diffusion. Ce qu’il s’abstint, bien entendu, de faire, et « Perspectives Nigériennes » fut financé sur le budget du CIDI, c’est-à-dire sur des fonds ivoiriens. La première livraison de ce mensuel, en trois langues, date d’octobre 1966 : elle suit donc de près l’élection de M. Diori à la Présidence de l’Organisation Commune Africaine et Malgache (OCAM).

À partir de là, et _il convient de le relever_ sur la base des services rendus au Niger, mes relations avec le Président deviendront rapidement confiantes, voire amicales. Elles suivront bientôt une courbe inverse de celles avec le président Houphouët-Boigny.

Quel fut mon rôle auprès du président Hamani Diori ?

Exactement le même qu’à Abidjan, celui de conseiller, avec toutefois des pouvoirs moins étendus.

Il faut s’arrêter ici et poser la question : « Qu’est-ce donc qu’un conseiller d’un chef d’État ? »

Ce terme bien vague couvre des responsabilités _et des attitudes_ très différentes. À mon sens, le conseiller n’est ni un aide de camp, ni quelqu’un ayant vocation à définir la stratégie d’un pays, surtout à régime présidentiel, et en Afrique encore moins qu’ailleurs. Son rôle essentiel est de répondre, aussi précisément que possible, aux questions qui lui sont posées. Consulté, il donne son avis sur la base des informations et documents en sa possession, en tenant compte des seuls intérêts de son employeur, à l’exclusion de tous autres. Bien entendu, en cas de désaccord grave sur la stratégie préconisée, le conseiller a le droit et même, me semble-t-il, le devoir de présenter sa démission. Telle fut mon attitude envers le président Houphouët-Boigny en avril 1969 (Annexe 1).

Le conseiller, sous peine de trahir sa mission, doit éviter l’embûche, pourtant aguichante, du « yes-man », formule qui flatte certes le patron mais déprécie à coup sûr son auteur. Pour ma part, je m’étais fixé comme objectif de dire toute la vérité, même la plus désagréable dans la mesure où, à mon sens, il y allait de l’intérêt du pays que je servais.

Certes, comme le constatait Voltaire, « à la Cour l’art le plus nécessaire n’est pas de savoir parler, mais de savoir se taire. » Je considère pour ma part que si le concept est valable pour le courtisan, il ne peut l’être pour le conseiller.

Sur un plan plus pratique, le conseiller doit être aussi un pourvoyeur d’informations et surtout d’idées neuves. Cela implique une très grande capacité de lecture dans la mesure où, dépassant l’information brute déjà fort appréciée en soi, l’idée neuve apparaît sous son vrai jour de synthèse d’idées préalables, de faits antérieurs.

Toujours au plan de l’action au jour le jour, une fois la ligne politique tracée par le chef de l’État, sa matérialisation incombe à ses collaborateurs, à savoir les ministres, les dirigeants du parti et, accessoirement, les conseillers. D’où la nécessité, à chacun des échelons précités, de porter une grande attention aux détails, à l’organisation, à la prévision des embûches administratives et politiques, ou plus prosaïquement matérielles.

Le conseiller d’un chef d’État ne pourra jouer pleinement son rôle si sa pensée, ses notes et memoranda sont transmis par une tierce personne. D’où la nécessité de l’accès direct. Dans mon cas personnel, cela représentait un lourd handicap puisque mes activités dans le domaine économique, politique et diplomatique étant orientées essentiellement vers l’étranger, je n’ai jamais résidé ni à Abidjan, ni à Niamey. J’y étais toujours de passage, et mes séjours dépassaient rarement la semaine. C’est pourquoi, dès le départ, j’avais obtenu, en Côte d’Ivoire comme au Niger, le droit d’accéder librement aux deux chefs d’État. C’est le seul privilège auquel je tenais absolument. Ainsi, il m’est arrivé à plus d’une reprise de m’entretenir avec M. Houphouët-Boigny à 7 heures du matin dans sa ville de Cocody, et avec M. Diori à 10 heures du soir au Palais. Le combat contre les directeurs et chefs de cabinet, les secrétaires, aides de camp, et autres gardes du corps anxieux d’éroder ce privilège, fut constant.

Cet accès direct me fut d’autant plus facile à défendre que j’évitais de déranger l’un ou l’autre des deux chefs d’État pour des problèmes d’importance secondaire ou pire, d’ordre personnel.

Autre règle importante, le conseiller doit être d’autant plus effacé qu’il est proche du chef d’État. Pour ma part, j’ai systématiquement refusé l’officialisation de mes fonctions, aussi bien à Abidjan qu’à Niamey. Ainsi mon nom ne figure dans aucun annuaire, n’apparaît dans aucune liste des collaborateurs des deux présidents. J’avais également prié la centaine de journalistes étrangers avec lesquels j’étais en contact, d’éviter toute mention de mon nom.

Last but not least, avant même le début officiel de ma collaboration avec le président Houphouët-Boigny, je ne nourrissais aucune illusion sur un point d’une importance capitale : je savais pertinemment bien que je ne ferais pas long feu. Pour deux raisons.

D’abord l’aspiration juste, normale, des cadres autochtones à contrôler aussi rapidement que possible la totalité du « Lebensraum » administratif de leur pays ; j’étais d’autant plus conscient de l’actualité de ce problème du nationalisme que je lui avais consacré tout un ouvrage en 1959.

Ensuite Paris ou plutôt les services de M. Foccart. Je savais, sans avoir eu à faire le moindre effort, que le secrétaire général pour les affaires africaines et malgaches de l’Élysée menait une action de noyautage intensif des missions diplomatiques, des organismes para-étatiques et des cabinets présidentiels et ministériels en Afrique. Or, j’étais décidé à ne subir aucune influence néo-coloniale.

La conscience aiguë de cet horizon bouché permettait par contre une grande liberté d’esprit, ouvrait de larges perspectives d’action et incitait à son accélération. Sur ce dernier point, j’eus, paradoxalement, à surmonter l’opposition des coopérants français bien entendu, mais aussi, au Niger, celle des Allemands et surtout des Canadiens dont j’avais préconisé pourtant le recrutement.

Ce livre, avec son titre explicite en soi, constitue un condensé de mes activités de conseiller aux côtés du président de la République du Niger, entre 1966 et 1974.

Il diffère profondément de mes deux derniers ouvrages, consacrés respectivement à la politique africaine et à la politique intérieure de la Côte d’Ivoire. Il faut en chercher la cause dans le contraste entre les deux chefs d’État, entre leurs concepts politiques.

Le président Houphouët-Boigny se croyait destiné à un rôle de héraut, de guide, de champion d’un espace africain s’étendant aux autres États du continent. À l’opposé, le président Diori Hamani avait un sens profond de l’humain, le souci du Niger et une extrême modestie.

Il n’existe par contre aucune différence entre le présent ouvrage et les deux précédents quant à la méthode d’approche de la réalité. Je reste convaincu qu’en Afrique, l’objectif prioritaire est la lutte contre le complot du silence, contre le culte du secret. On ne peut prétendre dépasser durant la phase de « l’histoire présente » la collecte d’informations, de faits. Les porter à la connaissance du public revient à œuvrer pour une Afrique salubre.

Ma hâte à clarifier l’action du président Diori et mes propres activités au service de son pays découle des commentaires et critiques exprimés par le chef d’État ivoirien devant le bureau politique du PDCI (Parti Démocratique de Côte d’Ivoire), après la parution de « La politique intérieure d’Houphouët-Boigny ».

Je décidai ensuite d’en différer sine die la publication quand il fut question de libérer M. Hamani Diori au printemps 1984. Il ne le fut pas.

Je m’apprêtais donc à publier le livre quand, en avril 1985, le Président, ayant appris l’existence de mon manuscrit, me demandait d’en différer la sortie. J’ai attendu toute une année avant de me résoudre à transgresser son vœu.

Un dernier mot. Le caractère « souvenirs », « mémoires », de ce livre, m’amènera à recourir encore, comme dans les lignes qui précèdent, à l’usage de la première personne du singulier. Le lecteur voudra bien m’en excuser.

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