Annexe I

Texte intégral de l’article consacré à l’ "étrange affaire Baulin" et signé T.P.

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CÔTE D’IVOIRE

L’étrange affaire Baulin

Cette résurgence, au moment où le premier acte de politique étrangère du nouveau Premier ministre français est de se rendre à Yamoussoukro, ne peut être fortuite.

La moutarde me monte au nez : c’est ainsi que l’on pourrait intituler le nouvel épisode survenu dans la longue histoire des rapports ambigus de Jacques Baulin avec la Côte d’Ivoire. On les savait irréconciliables, depuis la parution de deux ouvrages dans lesquels celui qui fut connu sous le nom de Jacques Batmanian faisait une analyse sans complaisance du régime du président Houphouët-Boigny, qu’il avait servi, il le dit lui-même, durant plusieurs années. Côté ivoirien, un silence outré avait accueilli les révélations acides et parois troublantes de Baulin, dont le « Vieux » aime à dire qu’il est un « serpent qui a son venin en lui. Pourquoi dons aller le chercher dans la forêt ? Il s’étouffera lui-même. » Bref ce n’était pas la franche cordialité, même si à Abidjan, on affectait l’indifférence. Et puis tout cela n’était-il pas de la vieille histoire ?
Pourtant, Jacques Baulin, qui jouit d’une certaine influence dans les milieux intellectuels de gauche en France, n’a jamais désarmé, tout en assurant en « avoir fini avec la Côte d’Ivoire. » Il ne pouvait manquer de remonter au créneau, au lendemain des législatives marquées par la victoire de la droite, et dont une conséquence a été le retour aux « affaires » de Jacques Foccart. Ayant été désigné comme une cible pour le nouveau pouvoir de droite par le « Journal du Dimanche », Baulin a tenu à répondre en se présentant comme l’ancien conseiller du président Houphouêt-Boigny. Traduisez : je sais donc de quoi je parle.

Riposte
À Abidjan, on s’est ému de la réapparition de Baulin, et surtout, semble-t-il, de certains projets que celui-ci caresserait : un livre à l’occasion duquel Baulin _ qui confirme en préparer un sur le Niger, susceptible de déplaire aux Ivoiriens_ reviendrait à la charge contre son ancien pays d’adoption. La riposte _ anticipée_ n’allait pas traîner et serait vigoureuse.
Pour les Ivoiriens, ce « Batmanian, alias Jacques Oudet, alias Jacques Oudet-Baulin » est « un sournois, un anarchiste. Il a des relations avec Kadhafi. On ne sait pas jusqu’où il peut aller pour de l’argent. Il est même capable de recruter des terroristes. » À l’appui de cette accusation, est déroulée la longue histoire du personnage, depuis son arrivée en Côte d’Ivoire. Elle est effectivement étonnante.

Conseiller ?
Lorsqu’il arrive en Côte d’Ivoire, cet Arménien, né en Egypte, où il a eu des démêlés avec le régime nassérien, et qui parle l’arabe, jouit d’une excellente introduction. En l’occurrence, il s’agira du directeur adjoint du cabinet présidentiel, Diffre Tadet, qui le présente comme l’intermédiaire idéal entre la Côte d’ivoire et le monde arabe. De fait, il accompagne, en 1963, la président Houphouêt à Addis-Abeba pour le sommet de l’O.U.A, où il lui servira d’interprète. De cette date et jusqu’en 1969, il ne cessera de graviter dans les cercles du pouvoir, sans pour autant _les Ivoiriens le démentent vigoureusement_ occuper de fonction officieuse, et encore moins celle de « conseiller » du président. De bureau à la présidence, point. Et pas davantage d’accès aux documents confidentiels, lesquels, vous assure-t-on, ont toujours été sous bonne clef… Tout au plus concède t-on, a-t-il pu, grâce à « certaines » relations, « approcher » le président.
L’expression, il est vrai, laisse de la marge pour toute sorte d’interprétations, et chacun y mettra ce qu’il voudra. Cela n’est sans doute pas le plus important.

Entreprenant
Batmanian mène en tout cas une activité intense et tisse de nombreuses relations, notamment dans les milieux d’affaires à l’étranger. N’en a t-il pas lui même exagéré la portée ? Un vieux routier de la vie politique ivoirienne ironise sur le rôle d’intermédiaire qu’il aurait joué avec les milieux sénatoriaux américains : « Houhphouët n’a pas eu besoin de lui pour rencontrer Eisenhower, qui lui accorda son amitié. » C’était à l’époque, pour expliquer au président américain que la « communauté africaine, c’est l’indépendance… »
Un Houphouët qui a fini par s’irriter de l’énergie jugée encombrante, déployée par Batmanian : « Il était trop entreprenant… Le président n’attendait qu’une occasion pour s’en débarrasser. » L’occasion a t-elle été fournie par l’opération du blé canadien ? Curieuse histoire au demeurant, qui aurait conduit Batmanian à servir d’intermédiaire entre le gouvernement d’Elliot Trudeau et la Côte d’Ivoire, afin que soit proposé du blé à cette dernière moyennant une forte commission qui, c’est le plus étonnant, aurait dû revenir, par son entremise, au parti du Premier ministre canadien de l’époque. « Nous n’avions pas besoin de blé, précis un haut fonctionnaire ivoirien, et il n’a pas été livré. » L’affaire capote donc _alors qu’elle sera couronnée de succès au Niger_ non sans laisser de vifs ressentiments entre le ministre des finances d’alors, Henri Konan Bédié, et Jacques Batmanian, qui se voit prier de quitter le pays. Sa version sera évidemment différente : c’est le désaccord avec le gouvernement ivoirien sur la question du Biafra qui l’aurait conduit à partir.
Direction le Niger, où son entregent fait des merveilles. Il devient le conseiller du président Hamani Diori, qui aimait à s’entourer d’Européens. Il y fait preuve de la même verve avec le lancement de plusieurs entreprises, et crée notamment avec Abdoulaye, le fils du chef de l’Etat, une société de travaux publics qui s’occupera du bitumage de la route NIamey-Zinder, axe d’une importance non négligeable. Là aussi, ses relations avec Ottawa jouent à plein. Puis il s’intéresse à la vente d’uranium nigérien à la France, uranium brut que, dit-on, il s’efforce de négocier au prix de l’uranium enrichi…
Enfin, Batmanian n’a t-il pas mis Abdoulaye Diori (qui vit aujourd’hui à Abidjan, où le Vieux a « mis ses moyens à la disposition de ses anciens amis ») en relation avec Kadhafi ? Et voilà l’accusation capitale : après la chute de Diori, il serait allé en Nigeria recruter des volontaires pour la Légion islamique du colonel. Renseigné, Seyni Kountché, qui s’apprêtait à accepter la libération d’Hamani Diori, a alors informé Houphouêt _qui la lui demandait_ que Diori resterait où il était. À Abidjan, on commente avec une véritable satisfaction la « responsabilité » de Batmanian dans la « chute » de son ancien ami. Il est vrai que s’il n’a pas remis les pieds en Afrique francophone depuis 1974, Batmanian fait encore aujourd’hui de fréquents aller-retour en Nigeria où il a plusieurs entreprises.

Message
On imagine aisément avec quel amertume les Ivoiriens ont vu ensuite Baulin, arrivé en France, soutenir brillamment à la Sorbonne sa thèse sur la Côte d’Ivoire, et obtenir, sous le gouvernement socialiste, une naturalisation qu’Houphouët qualifie d’ « indigne » ! La France d’où Batmanian, c’est bien ce qu’on lui reproche a poursuivi ses « actions néfastes. »
Apparaissent d’autres acteurs, en relation avec l’écrivain, et coupables, selon nos interlocuteurs, de l’avoir suivi dans son entreprise de dénigrement de la Côte d’Ivoire. Gens de plumes eux aussi, tel Gilbert Comte, journaliste auquel on reproche de s’être appuyé sur un rapport attribué au F.M.I _et fourni par Mohamed Diawara, devenu grand adversaire de Konan Bédié_ pour tracer un tableau plutôt sombre de la situation économique du pays. Un geste que le président Houphouët-Boigny juge "discourtois", ce qui dans sa bouche signifie beaucoup de choses. Même observation pour ce qui concerne Michel lambinet, rédacteur de la « Lettre d’Afrique », à qui la rumeur prête des liens étroits avec les « réseaux » Foccart. Le personnage, introduit par Baulin, dit-on, s’est vu retirer, dans un acte sans précédent, sa nationalité ivoirienne, par décret.
Il y a donc une affaire Baulin. Que celle-ci réapparaisse au moment où le premier acte de politique étrangère du nouveau Premier ministre français est d’aller rendre visite au président Houpouët-Boigny, qui lui a réservé un accueil digne d’un chef d’Etat, n’est évidemment pas fortuit. Si Abidjan n’est pas responsable de cette résurgence, il n’est pas douteux qu’on a choisi là-bas de saisir la balle au vol. Et de faire passer un message dans lequel les principaux « ennemis » du régime seraient désignés… par leur nom. Du passé faisons table rase ?

T.P.
Lundi 5 mai 1986

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